Deux nationalités, deux cultures, deux religions, les couples mixtes font face à plus de difficultés que les autres.

La mixité conjugale dans la France contemporaine recouvre une multiplicité de situations qui correspondent à des occasions très diverses de se rencontrer, de s’aimer et de devenir peut-être maris et femmes. Le contexte plus large dans lequel ces histoires individuelles s’inscrivent explique ces choix atypiques, ainsi que ce qui les limite.

Qu’est-ce qu’un couple mixte ?

Chaque époque, chaque lieu pointe du doigt ceux qui incarnent la mixité en ce qu’elle peut avoir de stigmatisant pour les personnes, de préoccupant pour les États, de futuriste pour les romances…

La rencontre amoureuse est toujours au centre des préoccupations des familles pour leurs enfants, des minorités pour leur survie, des titres d’une presse populaire, des États pour orienter leur politique d’immigration, etc. Certaines caractéristiques des couples font l’objet de plus de contrôles que d’autres. Selon les époques : la race sous le régime d’apartheid en Afrique du sud, la religion juive dans l’Allemagne nazie. Se combinent de multiples dimensions pour décliner la mixité : le sexe (et l’inégalité entre garçons et filles pour la liberté de choisir son partenaire), l’appartenance sociale (qui conditionne la propension à aller vers d’autres groupes), le contexte des relations entre États (persistance de zones d’influence, conflits ouverts ou larvés). Les périodes de guerre sont à la fois celles des grands brassages de population mais aussi celles des conséquences dramatiques pour les unions mixtes1.

La différence de nationalité entre les conjoints sert de base à une première classification qui au-delà des chiffres officiels est utilisée pour questionner les stratégies d’intégration des populations étrangères2 : l’ancienneté de la population concernée étant mise en parallèle avec sa propension à conclure des mariages mixtes. Ainsi les mariages des Français avec les Belges, les plus nombreux au début du siècle précédent, ont été peu à peu supplantés par ceux avec les Italiens. En 1975, 80 % des mariages mixtes sont ceux d’Italiens, 66 % d’Espagnols, 28 % de Portugais et d’Algériens, 14 % de Marocains. Sur la période récente l’augmentation des mariages mixtes provient surtout de ceux noués avec des conjoints du Maghreb et d’Afrique noire. Mais s’agit-il de « vrais mariages mixtes » ou d’unions entre personnes d’origine semblable quoique de nationalités différentes ? Cette endogamie était déjà évaluée par Gérard Neyrand autour de 29 % en 19913. Les « vrais mariages mixtes » sont de loin les plus nombreux, mais le soupçon envers les mariages de complaisance s’oriente aujourd’hui vers le risque d’arrangements intra-communautaires contre le désir des intéressé(e)s.

Les choix atypiques s’inscrivent dans les marges ouvertes par les déterminants macro-sociaux, tels les déséquilibres liés à la surmortalité masculine pendant les deux guerres mondiales, ou, aujourd’hui, les contraintes posées par le Code de la Nationalité et les modalités de gestion de l’immigration qui en découlent. Tout au long du xxe siècle, ce sont pour 60 % les hommes de nationalité étrangère qui contractent des mariages mixtes, reflétant la sur-représentation masculine dans la présence immigrée. Mais la proportion de femmes s’accroît considérablement : le nombre des femmes algériennes est multiplié par 4 entre 1968 et 1982. Le moyen privilégié de l’immigration réside dans le marché matrimonial et le regroupement familial. Les stratégies matrimoniales doivent être replacées dans ce cadre, selon l’Insee.

Les dynamiques conjugales

La norme qui préside aux rencontres amoureuses dans les pays développés est celle du choix libre des individus. L’homogamie consacre l’expression d’une communauté de goûts, et résulte d’un entre soi conduisant chaque groupe social à préférer ses propres espaces de sociabilité pour aménager des rencontres. Les modalités de rencontre des couples mixtes ne diffèrent pas de celles des couples « ordinaires » 4. Des occasions de rapprochement dans le travail, les études ou les loisirs permettent aux futurs conjoints d’être attirés l’un vers l’autre. La différence de nationalité se rajoute comme une caractéristique personnelle supplémentaire, tel un élément d’une identité à multiples facettes. Toutefois, certains mariages sont fortement induits par le contrôle social exercé sur les filles par les communautés d’appartenance.

Quand le choix se fait loin des pressions familiales comme dans les relations amoureuses « ordinaires », la période de la rencontre reste souvent cachée aux yeux des familles, notamment pour ceux qui disposent d’un logement loin de celles-ci. Par tâtonnements, l’entrée dans un couple plus stable se fait selon les caractéristiques sociales des personnes, plus précocement dans la vie du jeune en l’absence de projet scolaire. L’officialisation de la relation est alors le moment délicat où chacun mesure la part d’autonomie dont il jouit. En effet, l’entrée dans la sexualité ne consacre plus l’entrée dans un couple nécessairement durable, mais correspond à une gestion libérale des relations amoureuses, la coïncidence de l’entrée en couple et du début de la vie sexuelle constituant dans la France moderne une exception notable. Elle caractérise les personnes – très minoritaires – qui ont une forte implication religieuse, catholique, juive ou protestante, ou sont très contrôlées par leur famille, à savoir les jeunes filles immigrées du Maghreb, d’Afrique ou de Turquie. Ce contrôle social passe aussi par des processus d’intériorisation de la norme, qui confère à l’autre et à soi-même des qualités morales à la base des catégories du jugement amoureux. Car la totalité de la personne est engagée dans la rencontre. Au-delà de l’apparence physique, il s’agit des manières d’être et des conceptions du monde. L’imaginaire social contribue à définir ces attirances et dégoûts, dotant chacun d’une perception de l’altérité, positive ou négative, en rapport avec le pouvoir d’attirance sexuelle5.

Néanmoins, la logique de la citoyenneté s’impose à ces couples bi-nationaux, perturbant souvent les rapports entre les deux partenaires, les contraignant à intégrer les obstacles administratifs dans leur évolution amoureuse. On sait que la demande de titre de séjour suppose une vie commune avérée et une certaine stabilité affichée. La rupture conduit au soupçon de détournement de la procédure. Or ces exigences prennent place dans un contexte de fragilisation générale des unions liée au triomphe paradoxal du sentiment : engagée sous le règne de la romance, aussitôt celle-ci gâchée, le couple explose. Le couple binational doit intégrer les conséquences de la séparation comme une menace d’expulsion du conjoint étranger et diffère parfois son divorce.

Vivre en couple mixte constitue pour beaucoup une forme d’aventure très personnelle, dans laquelle ils peuvent développer leur sens de la persévérance, éprouver le découragement face aux mesquineries de l’administration, dépasser leurs égoïsmes nationaux en adoptant des façons de faire différentes, communiquer au-delà des vocabulaires limités de leurs langues communes… Les couples mixtes incarnent à la fois la force aveugle de l’amour qui les désigne l’un à l’autre et la volonté de dépasser les nombreux obstacles que cet amour improbable doit vaincre pour que les amants puissent s’aimer aux yeux de tous. Dans une analyse de la presse sur les couples mixtes 6, on mesure le poids des stéréotypes. Les articles se partagent entre « les champions de l’amour », qui vivent des amours internationaux sans limite d’espace ni contrainte d’argent, et « les victimes» qui affrontent les problèmes de titre de séjour matérialisant les frontières, les violences de la famille ou du voisinage. Ils épuisent vite l’attrait de leur union en se disputant les enfants qu’ils enlèvent et ramènent dans leur pays et sont renvoyés au spectre du « mariage blanc», caractéristique des étrangers détournant l’amour au profit d’intérêts matériels, à moins qu’il ne s’agisse d’un mariage forcé de jeunes filles qui ne désiraient qu’étudier à l’école de la République. Cette vision caricaturale, sans cesse reprise dans la presse, persiste alors que les unions mixtes représentent une part importante de la conjugalité contemporaine. De 1970 à 1990, le pourcentage des mariages mixtes sur l’ensemble des mariages croît régulièrement, passant de 4,5 % à 11,8 %. Ce chiffre décroît ensuite (9,2 % en 1994) puis remonte à nouveau pour atteindre 17 % en 2003. De 1995 à 2004, on constate un quasi-doublement (1,8) des mariages mixtes, qui passent de 23 825 à 42 604 – celui entre étrangers passe de 5214 à 8223 (soit une multiplication de 1,6). Parallèlement, le nombre total de mariages entre Français décroît faiblement, restant de l’ordre des 220 600, mais la diminution est réelle depuis 1972, où leur nombre avait dépassé les 400 000. On mesure dans le choix du mariage l’enjeu pour ceux de nationalité différente, confrontés à des raisons supplémentaires de conclure un mariage, par rapport aux citoyens français.

La question de la religion

Pour ce qui est des mariages religieux, il n’est pas simple de trouver pour la France des données fiables. Selon l’étude de référence d’Yves Lambert7, la part des mariages catholiques sur l’ensemble des mariages décroît de 82,3 % à 56,1 % entre 1975 et 2000. Dans l’annuaire statistique de l’Église, on trouve d’autres précisions : ainsi, en 2003, sur les 275 963 mariages civils, 102 024 étaient des mariages de catholiques, dont 11 290 concernaient un conjoint catholique, donc pour une part des mariages interreligieux. Une autre enquête de l’Ined relève des différences très importantes dans l’entrée en couple par cohabitation (47 % pour ceux qui n’ont aucune pratique religieuse contre 25 % pour les pratiquants) et non par mariage selon la pratique religieuse8. Ce facteur de différenciation transcende tous les autres facteurs.

Une étude précédente9 indiquait que, entre 1976 et 1983, après cohabitation, 51 % parmi les couples constitués célébraient un mariage religieux, contre 88 % s’il n’y avait pas eu ce préalable. Mais il s’agit d’époques différentes. La fin des années 80 et le début des années 90 correspondent à la généralisation de la cohabitation et à l’augmentation du divorce. Pour conclure, ces couples ne diffèrent guère des autres couples dans leur fonctionnement intime, et l’expérience de l’étrangeté se construit davantage dans les réactions de leur entourage.

L’exemplarité des couples mixtes

L’exemplarité des couples mixtes est souvent mise en avant dans les analyses des chercheurs, qui les regardent comme des laboratoires, rejoignant ceux dont la mixité ravive un trait saillant de leur identité. Certains voudraient surtout vivre simplement leur histoire sans y voir une signification en termes de dialogue des cultures ou des religions, car ils ont pris des distances avec leur groupe d’origine, vivant dans une société laïque10. De façon plus ou moins intense selon leur milieu et leur lieu de résidence, nombre de ces couples sont confrontés au regard stigmatisant et aux reproches de leurs voisins : chaque génération est amenée à se situer face à des événements repris par les différents médias.

Pour les couples mixtes se déclarant interreligieux, au lieu de jouer comme facteur de séparation, cette appartenance structure la relation, en fonction notamment des manières diversifiées de vivre une religion, dont les variations ont été décrites par des auteurs comme Doris Bensimon ou Dominique Schnapper11. Ainsi, l’on peut penser que les couples mixtes ont véritablement un rôle en matière de création d’une réalité conjugale « mixte», c’est-à-dire constituée des apports de l’un ou l’autre. On voit cette création à l’œuvre dans la transmission de la langue12 ou le choix des prénoms pour les enfants : soit ils s’inscrivent clairement dans l’un ou l’autre des registres nationaux en privilégiant telle insertion, soit au contraire ils permettent une bonne compréhension du sens du prénom dans les deux langues, les deux cultures et les deux pays. On a souvent mis en avant une forte prise de distance avec leurs familles d’origine de ces couples, qui limitent ainsi l’intrusion dans leur relation d’injonctions et d’exigences contradictoires. Il s’agit là d’une autre façon de créer du mixte par élimination, comparable à celle qui procède par agglomération des différents traits identitaires. Pour les couples, tel ou tel aspect de leur union sera ou non mis en avant pour symboliser l’exemplarité de leur union, soit parce qu’ils y sont en permanence renvoyés par la société – comme les couples inter raciaux –, soit parce qu’ils mettent ce point de leur identité comme crucial, par exemple leur appartenance religieuse. Le tiers-mondisme a pu aussi incarner un courant de rapprochement entre les individus, remplacé de nos jours par l’humanitaire ou l’alter mondialisme.

Si les mixités amoureuses représentent une part importante de la conjugalité contemporaine, elles ne peuvent se réduire ni à l’image caricaturale qu’en donnent les médias, ni à l’idéalisation qu’en font les militants. Comme nous l’avons écrit avec Gabrielle Varro13, la démocratie dans l’état de paix est seule garante de l’avancement des relations mixtes, et la vie conjugale est faite de multiples bricolages difficilement réductibles à des images stéréotypées, prévisibles par des arrangements familiaux, idéalisables par des mythes amoureux et même religieux. Par contre, elles sont fragiles du fait même du poids que nos démocraties font peser sur les individus et pourtant participent de l’utopie de la mixité.

Claudine Philippe



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