C’est par un article du journal local que j’ai appris la présence d’Africains migrants bivouaquant à proximité de la ville frontalière de Maghnia. La région étaitalors considérée comme dangereuse et personne ne s’aventurait dans cette zone frontalière dont on disait qu’elle était un peu le refuge de tous les hors-la loi (terroristes, contrebandiers, trafiquants de toutes sortes…). Les migrants s’y sentaient à l’abri des contrôles de la police. Le journal mentionnait que, parmi ces Africains, certains se disaient catholiques et pratiquants, ce qui me permit d’aller au commissariat demander l’autorisation de les rencontrer en invoquant le fait que, pour les catholiques, la « grande prière » exige la présence d’un prêtre. Le commissaire ne pouvait rejeter ma demande, mais il était visiblement gêné et me le fit comprendre.

Le journaliste qui avait écrit l’article accepta de me servir de guide et de me faire rencontrer un groupe : ils étaient environ une trentaine, recroquevillés sous des couvertures hors d’usage, dans le froid de l’hiver. Le premier contact fut un peu difficile. Ma présence les intriguait et les inquiétait. Ce ne fut qu’après plusieurs visites que la rencontre devint plus normale, puis cordiale. Ils m’ont alors raconté leur aventure, les motifs de leur migration, les conditions dans lesquelles ils avaient quitté leur pays et couru mille dangers dans un long voyage et dans la traversée du désert. Depuis cette époque, nous sommes plusieurs qui leur rendons visite chaque semaine.

La population qui transite à Maghnia est diverse quant à ses origines, ses motivations, ses ressources et ses chances de réussite. Un groupe de migrants, peu important, est constitué de jeunes souvent instruits qui vont en Europe parce qu’ils n’ont aucun espoir de réussite et de progression dans leur pays. Beaucoup d’entre eux sont Camerounais et Congolais. Il y a ensuite un très grand nombre d’Africains anglophones, venant surtout du Nigeria ou du Ghana, solidement encadrés par toute une organisation qui fait penser à une sorte de mafia. Ils se livrent à divers trafics et sont en lien avec des réseaux de prostitution. On voit ainsi passer dans leur camp des groupes de jeunes femmes, souvent mineures. L’argent leur assure la complicité de diverses sortes de fonctionnaires, tout au long du parcours migratoire. Et c’est un fait que ces groupes de femmes pénètrent facilement en Europe. Enfin, très nombreux sont ceux – en général Maliens et Sénégalais – qui sont partis pour cause de misère : leurs parents ne pouvaient tout simplement pas faire face aux besoins élémentaires de la famille. Ces migrants pauvres et peu instruits ne savent pas bien s’exprimer. Ils n’ont pratiquement aucune chance de pénétrer en Europe dans les conditions actuelles. Ils essayent donc de survivre ici, faisant des corvées pour les autres afin de gagner de quoi manger.

Dépouillés par les passeurs qui leur avaient promis la réussite mais les ont abandonnés dans le danger, il se retrouvent ici à Maghnia, se préparant à rejoindre la ville espagnole de Melilla, en territoire marocain. Cette étape a toujours été dangereuse : il faut passer au Maroc sans se faire prendre par la police, en évitant aussi les détrousseurs, jusqu’aux abords bien gardés de Melilla. Quelques uns, les plus chanceux, arrivent à pénétrer dans la ville et à rejoindre le camp de la Croix-Rouge où ils sont enfin hors d’atteinte de la police espagnole. Après quelques mois dans ce camp, leur situation sera régularisée et ils pourront rejoindre le continent espagnol. Mais beaucoup ne parviennent pas à pénétrer à Melilla : arrêtés par la police marocaine, ils sont emprisonnés, dépouillés, avant d’être rejetés à la frontière algérienne, c’est-à-dire à Maghnia. Certains, après plusieurs tentatives, veulent continuer à espérer.

Jusqu’à ces dernières années, l’Espagne laissait assez facilement entrer ces Africains dont elle savait qu’ils ne feraient que transiter pour rejoindre la France et les autres pays européens. Mais cette situation a changé, car l’Espagne a changé. Devenue prospère et de plus en plus développée, elle attire à son tour les migrants. Et les gros propriétaires agricoles apprécient une main-d’œuvre qu’ils peuvent sous-payer. Cette situation nouvelle a suscité l’essor de mouvements d’extrême-droite et la mise en œuvre de mesures restrictives. Cette politique est justifiée officiellement par le fait que l’Espagne, membre de l’Union européenne et signataire des accords de Schengen, est désormais chargée de verrouiller ce lieu de passage.

Peu à peu, Melilla et Ceuta ont été entourées de barrages de barbelés qui, désormais, rendent encore plus périlleuses les tentatives de passage. Des reportages récents ont alerté l’opinion sur les violences exercées contre ceux qui essayaient de passer quand même. Repris par la police, les migrants sont reconduits à la frontière où je les retrouve, souvent blessés, découragés. Ils sont de plus en plus nombreux à Maghnia : tous ceux qui ont été refoulés, et tous ceux qui continuent à arriver d’Afrique. En septembre dernier, ils étaient sans doute plus de cinq mille, installés en divers recoins d’oueds asséchés, vivant dans des conditions de plus en plus précaires. Leurs réserves d’argent sont épuisées depuis longtemps, ils survivent en prélevant sur l’argent des nouveaux venus. Certains arrivent à trouver des petits boulots payés à la journée, d’autres se font envoyer un peu d’argent par des parents qui sont en France. Ils n’ont plus grand espoir d’arriver en Europe, mais les ressources nécessaires manquent pour faire le voyage de retour vers leur pays. Et surtout, comment envisager de rentrer en avouant son échec ? Alors ils restent, sans pouvoir avancer ni reculer ! Et le temps passe dans ce no man’s land du non-espoir. Beaucoup d’entre eux sont là depuis des mois, certains depuis des années. Plusieurs tombent malades, mais hésitent à se présenter à l’hôpital de crainte d’être cueillis par la police après leur guérison. Certains ont perdu la vie.

A la fin de l’année 2005, la police et l’armée algériennes ont mené une vaste opération afin de supprimer toute présence de migrants aux environs de Maghnia. Certains ont été ramenés dans leur pays d’origine, d’autres ont été refoulés à la frontière algéro-malienne, en plein désert du Sahara où il est impossible de survivre. Nous ne savons pas grand-chose sur ce qui leur est arrivé.

D’une manière ou d’une autre, ici ou ailleurs, ces mouvements migratoires continueront, car les causes sont inchangées. Ce sont d’abord la misère et le décalage toujours plus insupportable entre une Europe de plus en plus riche et une Afrique de plus en plus pauvre. Mais cette Europe est aussi de plus en plus proche : par la télévision, les avions ou par les produits qu’elle exporte. Comment ne tenterait-elle pas tous ceux qui ont faim, tous ceux qui ont envie de vivre dans le progrès, de vivre mieux que leurs parents, de réussir leur vie grâce à leur travail et à leurs compétences ? La pression migratoire est inévitable. Elle ne sera pas découragée par la hauteur des murs que l’Europe essaie d’élever pour la contenir.

février 2006

Bernard Lapize



Article également accessible sur Cairn.info 

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