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Si la prudence invite à ne pas poser de diagnostic définitif sur les origines et les conséquences de la crise du mois de novembre 2005, un fait s’impose : cette crise ne partait pas de nulle part, elle était ancrée, inscrite, dans des territoires que l’on a souvent identifiés sinon décriés comme des zones sensibles, à risque... Le malaise avait une dimension particulière, les événements s’inscrivaient dans un espace. Ils donnaient à voir ces zones comme problématiques, et pouvant faire l’objet d’une bataille de sens : que veut dire habiter, résider, demeurer ? Dans des quartiers dont il est difficile de partir, parce que le chômage est là plus qu’ailleurs, parce que les transports en commun sont déficients, parce que les systèmes de communication les plus élémentaires sont défaillants, la résidence peut devenir un refuge ou une prison, constituer le centre d’une communauté ou les débuts d’un ghetto. Elle est ambivalente.

Le sens de ces mots – habiter, résider, demeurer – ne se décide pas uniquement à l’intérieur de ces quartiers. Le regard porté de l’extérieur, que ce soit à travers les médias et la télévision dont on sait la prégnance, ou par le biais des politiques publiques, ou encore du fait des discriminations, est aussi lourd que le combat intérieur de ceux qui y résident. L’événement le plus banal se situe toujours au croisement des deux espaces. La destruction de deux grandes barres à la cité des 4000 à La Courneuve en donne un bon exemple. Présentées par les politiques comme des actes décisifs pour remettre de l’humain dans l’habitat, ces destructions provoquent aussi des deuils et des souffrances réelles chez ceux-là mêmes qui y ont habité. Il y a quelque chose d’extrêmement violent à voir son appartement, qui fut son lieu de galère, soufflé en un instant par des explosions. Comment se représenter à nouveau la sécurité, le refuge, ce que peut être tout appartement, quand tout d’un coup le voilà détruit ? Le lieu considéré comme un repoussoir était en même temps un abri.

Dans cette perspective, les frontières et les limites sont des marqueurs emblématiques du sens que l’on peut donner au territoire. Que de fois n’a-t-on pas souligné combien les territoires de banlieue étaient enclavés : par des autoroutes, des canaux, des voies ferrées. Quand l’identité se dit à travers l’appartenance à un espace, le fait de pouvoir sortir, la manière dont on peut le faire, et, inversement, celle dont les « autres » y pénètrent contribuent à structurer pour ainsi dire physiquement la figure du territoire. Ne pourrait-on pas rêver pour les quartiers d’une transformation « analogue » à celle opérée avec le grand Louvre ? L’espace poussiéreux, presque sacral, qu’était le musée a été réinscrit au cœur de la ville. Le badaud prolonge sa promenade des quais de Seine au Palais Royal, goûtant la magie d’une visite nocturne de la cour carrée. Le chaland parisien fait ses courses sous la pyramide inversée et ne craint pas de rencontrer le chaland touriste venu d’Asie ou d’Amérique qui est attiré par la première pyramide, celle de l’entrée des musées. Certes, les quartiers ne parviendront pas à eux seuls à évoquer 3 000 ans d’histoire et à relier ainsi les civilisations, mais il nous faut aujourd’hui rêver d’un autre paysage, d’un autre sens donné à ces territoires.

Et comment donc sortir des manières de voir qui s’imposent à tous, ceux du dehors comme ceux du dedans ? N’y a-t-il pas une manière de résider en banlieue ou d’y entrer qui renforce les frontières et les séparations ? Quand les jeunes, les habitants, les policiers ou les autres acteurs de la politique tentent d’assumer cette frontière entre un dehors et un dedans, ils risquent de durcir les séparations et de renforcer l’écart entre les réalités sociales. Les intervenants, enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs ou entreprises au service de la collectivité sont contraints d’adopter un langage et une position de « médiation » dont on connaît les difficultés. Jusqu’où peuvent-ils porter et assumer les contradictions de jeux structurels que plus personne ne parvient à porter ? La position n’est possible que si elle est transitoire, si elle participe d’un mouvement plus vaste pour relier et replacer ces territoires dans une circulation fondatrice pour les personnes. L’image d’un grand Louvre des banlieues invite à s’interroger autant sur l’identité des habitants dont la diversité peut être une richesse que sur les portes et les circulations à construire.

Une frontière intériorisée

Les attitudes et les comportements individuels et collectifs, mais aussi les politiques publiques, prennent acte de l’existence d’un écart important entre les « quartiers sensibles » et le reste du territoire. Mais ce réalisme ne risque-t-il pas de se retourner au détriment de ceux qui l’adoptent, jusqu’à devenir finalement un piège ?

Face aux difficultés, aux agressions, aux violences, le postulat des habitants d’une cité est souvent que la cause est « ailleurs ». La détérioration du cadre de vie (les ascenseurs en panne ou souillés, les parkings transformés en casses de voitures, les excréments de chiens dans les espaces publics…) toutes les nombreuses incivilités sont souvent attribuées aux enfants des autres, à ceux de la cité d’à côté, à une bande de jeunes que l’on ne connaît pas. Ce phénomène est renforcé par le sentiment d’abandon, sentiment légitime quand certains bailleurs contribuent passivement à la détérioration du cadre de vie. Les menaces, sans recours, de pénalités ou le silence organisé en système par certains bailleurs entretiennent le climat conflictuel des relations. Dès lors ce ressenti fait de l’autre une menace, fragilisant des négociations de voisinage. C’est ainsi que se renforce la perception de la frontière.

Les réactions des jeunes étaient analogues. Mesurant combien les voies de sortie leurs étaient inaccessibles, ils sont entrés dans une logique de destruction. Puisque la frontière est infranchissable, ils l’ont assumée, la rendant encore plus infranchissable. Les écoles primaires sont les premiers lieux d’un échec qui a commencé avec l’apprentissage de la lecture. Certaines ont été incendiées. Les transports publics sont le seul moyen de sortir, au risque d’affronter les forces de l’ordre sur d’autres terrains, ils ont été pris d’assaut. Les voitures elles-mêmes sont des symboles de cette sortie impossible, plusieurs ont été brûlées.

Une telle violence est inexcusable. Mais elle avait paradoxalement sa contrepartie dans la stratégie des forces de l’ordre. Il faut saluer leur relative maîtrise de la force et son usage mesuré, mais il faut aussi voir dans quelle logique d’affrontement elles se sont déployées dans les quartiers. En particulier, l’échec ou le discrédit des forces de police locales a conduit à faire appel à des compagnies de Crs venant de l’extérieur, comme s’il fallait reconquérir le territoire. Une réforme profonde des forces de police, notamment pour en rapprocher la composition de celle du monde populaire, a été engagée…, le résultat n’est pas probant. Au sein de la police nationale, le sentiment persiste que ces territoires sont à « soumettre ». Même si cette stratégie aboutit à faire prévaloir l’État de droit, elle contribue aussi à renforcer des frontières.

Cette vision n’est-elle pas finalement cohérente avec une politique de la ville qui a consisté trop souvent à désigner des territoires devant faire l’objet de dispositifs spécifiques ? Depuis trente ans, sous des formes diverses, l’action publique a ciblé des zones. L’objectif était évidemment de mobiliser des ressources et de formaliser des projets. Comme il a été dit pour les Zep, l’effet aurait plutôt été inverse. Il a marqué des zones à risques, c’est-à-dire à éviter quand on a suffisamment de ressources pour le faire. En matière économique aussi, on a créé des espaces de moindre droit, encourageant de fait des pratiques douteuses. Les écarts tendent donc à se renforcer entre un extérieur et un intérieur de ces « zones », rendant du même coup aléatoires les efforts de médiation.

L’impossible médiation

Car le renforcement de l’effet de frontière conduit à un appel à la médiation. Pour éviter les conflits, on recourt à des tiers capables de faire le lien entre le dehors et le dedans. Le gouvernement s’est à nouveau engagé dans cette voie en reconnaissant le rôle des associations, considérées comme un recours naturel. A y regarder de plus près, les acteurs « médiateurs » sont bien plus nombreux : ne faut-il pas y compter aussi les Hlm, les collectivités locales, les transports publics, les éducateurs ? Après les derniers événements, beaucoup ont fait part de leur trouble exprimant l’impossibilité de leur mission. L’État manifeste sa volonté de chercher des relais pour son action mais peine à redéfinir précisément ses missions. Dès lors, comment le médiateur pourra-t-il interpréter positivement son rôle entre le dehors et le dedans des quartiers… ?

Les intervenants en banlieue sont pléthoriques. Pour la gestion d’espaces urbains, toute transformation même modeste du cadre de vie doit mobiliser des acteurs locaux, départementaux et nationaux. De nombreux « extérieurs » sont mis à contribution. Les services de l’État et les autres services publics, éducation, communication, voirie, transports publics, sont souvent pauvres lorsque le territoire est pauvre. Dans le domaine social, les familles « suivies » relèvent de plusieurs dispositifs, de l’accompagnement social, psychologique et médical, au soutien de l’Anpe pour la recherche d’emploi, à la présence d’une aide familiale à domicile, De ce côté-là, il y aurait plutôt abondance.

Mais le nombre ne fait pas tout. Beaucoup de ceux qui exercent des responsabilités dans ce cadre sont à la fois des médiateurs et des professionnels. Pour nombre d’entre eux, le territoire de travail n’est qu’une partie de leur territoire de vie. Souvent, ils résident ailleurs et ils sont appelés eux-mêmes à faire le passage d’un lieu à un autre. Témoins ces enseignants qui traversent la banlieue parisienne pour rejoindre le collège où ils ont été nommés. La médiation commence dans ce passage, dans la dissociation entre le cadre professionnel et le cadre de résidence et dans la transhumance quotidienne qui la symbolise.

Mais la médiation traduit-elle seulement une logique descendante ? Aux médiateurs de traduire des normes, des cadres, des directives, énoncés à l’échelon national, pour leur donner une application pratique au cas par cas. Aux médiateurs d’allouer les moyens et les budgets dont ils disposent. Mais en même temps, ceux-ci sont confrontés à leur propre impuissance : ils sont chaque jour au contact de situations qui sont autant de vrais défis. Une véritable médiation supposerait d’ouvrir la reconnaissance d’une autre logique, montante cette fois : que ces personnes puissent participer à un inventaire global des situations, que leurs expériences trouvent une expression politique.

Dans des départements où la demande d’État est forte aujourd’hui, comme en Seine-Saint-Denis, toute la tension ne peut être portée par les seuls individus. En témoignent les nombreux conflits sociaux dans lesquels les médiateurs portent les conséquences d’une absence de redéfinition du rôle de l’État. Celui-ci ne peut se contenter d’être un simple « animateur » des territoires. Deux visions s’opposent ici : l’une libérale, donnant à l’État un rôle minimal, de garant de l’ordre public et de régulateur, et l’autre qui le considère comme un acteur interventionniste et aménageur. Tout individu aujourd’hui en position de médiation – de l’enseignant, au travailleur social ou à l’élu local – peine à s’assurer des références communes. Tout comme l’habitant, confronté au risque de ne pas trouver sens dans le fait de résider dans un territoire dont les frontières se durcissent, le médiateur ne peut trouver de sens à son action que si elle est soutenue par un projet qui fasse davantage que prétendre concilier les contraires inconciliables.

-Un maillage des territoires

Notre métaphore du grand Louvre invite à imaginer plusieurs points d’appui pour une mutation de la banlieue : une mutation qui contribue à redonner sa valeur au fait d’habiter en banlieue ou d’y travailler comme médiateur. Certes, les quartiers difficiles n’ont pas tous les atouts d’un musée national : ils ne sont pas au centre des villes mais constituent de petites enclaves à la périphérie ; ils disposent rarement d’un patrimoine à valoriser ; les habitants risquent de s’y enfermer sans croiser de visiteurs intéressés. Pourtant, c’est bien d’eux qu’il faut partir pour remailler toutes ces petites enclaves en les arrimant à des territoires plus vastes. Cela suppose de s’adosser au dynamisme des populations, de reconstruire les éléments défaillants des structures publiques, et en même temps de travailler à une identité politique plus vaste de ces territoires.

Les populations des quartiers défavorisés, celles plus généralement des « banlieues », forment un milieu populaire particulièrement ouvert. Les restrictions mises à l’immigration n’ont pas tout à fait empêché cette ouverture. Depuis cent ans, et malgré les visions réifiantes issues d’un mouvement ouvrier constitué politiquement, l’identité populaire se construit dans un brassage. Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier, et ceux qui peinent davantage sont les descendants de la plus récente immigration africaine. Beaucoup de ceux qui vivent dans ces quartiers d’exil y sont transitoirement, dans l’attente d’un meilleur jour. Leur horizon ne s’y limite pas, ils continuent d’entretenir des liens avec leur pays d’origine ou leurs proches résidant dans d’autres pays européens. Ces réseaux représentent un atout que ne possédaient pas les migrants des générations précédentes, obligés de vivre d’abord la rupture. Mais ils sont en attente forte de relais. Les politiques intégratrices qui voudraient imposer un mode de socialisation à la française ne doivent pas le faire au détriment de cet atout qui les encourage à l’insertion comme à la mobilité.

Dans ce cadre, l’État doit retrouver un rôle majeur, essentiel mais renouvelé. La politique de l’emploi en est un maillon. Si des assouplissements du droit du travail sont envisageables, ils ne sauraient ni constituer l’unique solution, ni ouvrir des brèches dans la protection des personnes. Plusieurs formules avancées, proposant un renforcement progressif des droits et des obligations dans le cadre du contrat de travail, avaient l’avantage de faciliter les embauches tout en protégeant le salarié et en évitant les effets de seuil. Les difficultés de l’emploi ne doivent pas empêcher de réexaminer plus à fond la question de l’école, de son rôle, notamment dans l’acquisition des apprentissages fondamentaux. Pour ce faire, il n’est nul besoin de mettre les collèges et les lycées au cœur des cités. Au contraire, leur implantation géographique peut servir à démontrer qu’il est possible de sortir de ce territoire, trop facilement territoire de la honte.

L’école n’est pas le seul levier d’action d’un État appelé à être davantage relieur que médiateur ou aménageur. Elle peut mettre en selle et encourager la mobilité, à condition d’être en cohérence avec d’autres domaines de l’action publique. En particulier avec une politique du logement plus ouverte, plus large et moins restrictive dans ses modes d’attribution, qui favorise la mobilité et aide les personnes à s’en sortir. Il est aussi du ressort de l’État d’avoir une vraie prospective pour les transports, notamment publics, qui éliminent les poches ou les isolats. Il est de son ressort d’assurer un maillage des services publics, comme la poste ou les télécommunications, supports de connexions, de contacts anciens ou nouveaux.

Mais ce travail de relais suppose une transcription politique, dans un projet qui ne fasse pas d’une agglomération un pôle refermé sur lui mais l’inscrive au contraire dans un espace plus vaste. C’est bien l’un des défis actuels pour toutes les collectivités locales et notamment celles de banlieue. Les populations qu’elles accueillent participent souvent de réseaux qui transcendent les frontières, tandis que les logiques de la politique locale sont plus étroites. L’on a imaginé des jumelages européens, ne peut-on les étendre à d’autres formes de liens qui donnent aux jeunes immigrés de la deuxième génération de s’éprouver dans la rencontre avec les pays d’origine de leurs parents ? Un tissu associatif est déjà constitué, il reste à développer des stratégies de développement croisées, pour encourager des circulations qui permettent au nord et au sud, ou à tous les pays européens, de mutualiser leurs ressources.

Si la « crise des banlieues » a été révélatrice, elle a confirmé le malaise profond de ces territoires dont les difficultés avaient été évaluées et analysées de longue date. Les débats qui ont suivi n’ont guère suggéré de pistes nouvelles. Mais les événements ont mis le projecteur sur un malaise plus profond de l’État et de ses missions. Le grand Louvre est né d’un projet visionnaire, capable d’imaginer un programme et de réaliser quelque chose qui y corresponde. Dans le cadre européen, devant la mondialisation qui tend à affaiblir les États limités dans leurs ancrages territoriaux, il est urgent de travailler à une redéfinition des missions de l’État et, avec lui, des collectivités locales. Devant ces territoires déliés, et qui continuent pourtant d’être des points d’appui pour la construction des identités, l’État doit pouvoir être un « relieur », mettant en relation des univers locaux, régionaux, nationaux, internationaux. Sans ce changement de vision, les médiateurs locaux que sont ses agents risquent d’être de plus en plus écartelés entre des injonctions contradictoires et incapables de poursuivre leur mission. Quant aux habitants des cités, ils auront toujours plus de mal à échapper aux tentations de repli et d’enfermement.

Pierre Martinot-Lagarde



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