David Nazar est un jésuite canadien d’origine ukrainienne. Il est rentré en Ukraine au moment de la Révolution orange pour aider son pays à se réorganiser. En septembre 2005, il y a obtenu le statut de résident et témoigne ici de ce qu’il vit avec ses « compatriotes ».

Projet – Le peuple ukrainien est devenu acteur de sa propre histoire. Que reste-t-il aujourd’hui de la Révolution orange dans la vie, dans les institutions, dans les esprits ? Que dire du retour d’exil important à ce moment ? Peut-on mettre beaucoup d’espoir dans le Président ?

David Nazar – Les Ukrainiens ont une conscience critique de leur histoire, mais cette histoire leur a rarement donné l’occasion d’agir. Leur engagement durant la Révolution orange a été l’expression de leur espoir, d’une liberté tangible, et d’une unité : c’était l’âme du peuple s’exprimant elle-même. L’événement véritable demeure pour eux cette prise de conscience : « Nous pouvons agir effectivement pour transformer la société. » C’est donc un moment important, qui continue d’inspirer les gens.

Les changements concrets concernent avant tout la presse. Les médias rendent compte de tous les sujets sans qu’il y ait d’ingérence. Ils critiquent les plus hautes autorités, sans encourir de représailles. La liberté de parole s’est fait une réputation et désormais, il sera difficile de revenir là-dessus. C’est là un changement important, et les hommes politiques au sommet de l’Etat se font publiquement les défenseurs de ce droit. Lorsque le gouvernement a été révoqué il y a plusieurs mois, personne n’a été arrêté, évincé, mis en prison ou exilé, ni bien sûr tué. Certes, ce fut un moment difficile et embarrassant pour le pouvoir et la nation, mais ce fut un bon test de son engagement à respecter la règle de droit et l’honnêteté.

De nouvelles et bonnes lois ont été annoncées et adoptées. Salaire minimum et pensions ont été relevés et sont désormais indexés sur le coût de la vie : une mesure importante car, officiellement, 96 % des retraités vivent dans la pauvreté. Le gouvernement paie ses dettes envers les fonctionnaires qui, jusque là, ne recevaient pas toujours leur salaire en fin de mois. Cependant, nombre des mesures décidées n’ont pas encore pris effet, car elles se heurtent à la corruption de la bureaucratie. Les douanes, par exemple, étaient connues pour accaparer jusqu’à 80 % des droits à l’importation pour elles-mêmes, n’en laissant que 20 % au budget de l’Etat. Les nouvelles lois encouragent le commerce et ont modifié les procédures pour accélérer le transit des marchandises aux frontières. Mais les pratiques bureaucratiques demeurent le principal obstacle au changement social. Les investisseurs étrangers comme les Ukrainiens se heurtent toujours au même phénomène de corruption. Il faut donc continuer à espérer dans l’action du Président, qui maintient ses engagements et son objectif de moralisation de l’administration. Cette vision morale demeure importante pour le développement du pays, même si, à l’arrière-plan, le but est celui d’un rapprochement avec l’Union européenne. Mais ce combat ne sera couronné de succès que lorsqu’on aura placé davantage de gens honnêtes aux différents postes de responsabilité .

Pour la même raison, les sept millions d’Ukrainiens qui ont quitté le pays ces huit dernières années pour chercher du travail, ne se précipitent pas pour revenir, même s’ils le désirent fortement. Les Ukrainiens, formés par l’expérience, savent que le changement ne se réalisera pas du jour au lendemain. Ainsi, beaucoup continuent de travailler à l’étranger pour améliorer la situation des leurs en Ukraine.

Ceux qui ne sont jamais partis ne sont pas satisfaits de leur niveau de vie, même s’ils constatent de nombreuses évolutions et qu’ils reçoivent de l’argent des exilés. Malgré les signes visibles d’une relative abondance, la croissance ne s’étend pas de façon systématique ni régulière. Chacun réalise que les transformations seront lentes et examine les nouvelles lois avec attention, sans hésiter à critiquer le gouvernement si la direction ultime n’est pas celle de l’amélioration pour tous.

En ce qui concerne les étrangers, dont je suis, la réglementation des visas a été assouplie pour encourager le tourisme, les investissements et les collaborations : la plupart des nouveaux venus travaillent dans l’organisation et la planification ou enseignent la comptabilité et les principes du management. A l’automne 2005, j’ai obtenu le statut de résident permanent, en raison de mes racines ukrainiennes mais sans doute aussi de l’intérêt pour l’Ukraine d’ouvrir ses frontières à l’Ouest.

Projet – Les Ukrainiens ont un fort désir d’être européens. En même temps, la pression migratoire vers l’Europe ne va-t-elle pas à l’encontre du développement du pays ?

David Nazar – Depuis 1880, l’Ukraine a connu quatre grandes vagues d’émigration, toujours vers l’Ouest. Et ses habitants gardent de très forts contacts avec des parents à travers le monde occidental. Aussi ont-ils une assez bonne connaissance du monde et de ses possibilités. Réciproquement, ils ont une conscience très fine des limites que les gouvernements ont mises au développement intérieur de leur pays. Les Ukrainiens ont un bon niveau d’instruction. Je dis parfois qu’ils sont « un peuple du 1er monde dans une économie du tiers monde », et ils en ressentent les contradictions. Par exemple, les lois locales imposent à chaque entreprise de payer, sous forme de taxes, 107 % de son revenu. Cette contradiction absurde est un héritage de l’époque soviétique, où l’entreprise privée n’existait que de façon résiduelle. Certes, beaucoup de gens font des affaires avec efficacité, mais c’est à la fois compliqué et risqué et, finalement, toujours illégal en quelque sorte. Il est nécessaire d’avoir des amis dans la bureaucratie. Faute de quoi, vous pouvez être taxé, voire condamné et exclu du monde des affaires.

Ainsi, tandis que d’un côté, des fonctionnaires s’attellent à la modernisation du système, de l’autre, des Ukrainiens entreprenants sont trop impatients pour simplement attendre. Un exemple : un ingénieur nucléaire construit des maisons au Portugal, où il gagne cinq fois plus qu’il ne pourrait le faire ici ; il envoie chez lui entre 100 et 200 euros par mois. De cette manière, il double le revenu de sa famille en Ukraine. Pour un père ou une mère de famille, le calcul est simple. Les sept millions d’exilés envoient environ 400 millions de dollars par mois ! Il est vrai, hélas, que des hommes de talent sont partis : la plupart seraient restés s’il y avait du travail. Le problème est autant économique que politique ou social.

Aussi bien le désir d’intégrer l’Europe comporte deux aspects. Le premier est celui, économique, dont je viens de parler. L’Ukraine devrait être riche et elle ne l’est pas. Elle le deviendra grâce au poids des émigrés, et aux relations de plus en plus importantes avec les pays occidentaux, et grâce à la pression qu’ils exercent sur l’Ukraine pour qu’elle se modernise. Cette pression est étonnamment forte dans le pays et l’Ukraine en tient compte peu à peu.

Le second aspect est historique. Le pays a toujours eu des relations avec ses voisins européens : les mariages entre familles royales de France, d’Allemagne et bien sûr de Pologne remontent aux premières années de l’empire russe de Kiev.

Projet – L’Ukraine est à la fois riche et pauvre. La corruption qui a si vite réapparu, peut-elle rapidement disparaître ?

David Nazar – La corruption n’est pas tant apparue rapidement qu’elle ne s’est coulée dans le contexte nouveau. On raconte que Lénine lui-même encourageait les bureaucrates à user de leur situation pour se faire de l’argent puisque leurs salaires resteraient toujours faibles. C’est pourquoi les responsabilités, ici, n’ont pas toujours attiré les meilleurs. Après l’indépendance, lorsque l’argent et les affaires ont pris une autre place, et que des biens ont commencé à être importés, ceux qui occupaient des postes clés ont compris l’intérêt qu’ils ont à continuer les mêmes pratiques. La culture de la corruption est très ancienne à tous les niveaux de la société, c’est là le vrai problème. Les Ukrainiens mettent un grand espoir dans les générations à venir, qui n’ont pas les mêmes réflexes. Je vois personnellement beaucoup de différence chez les professionnels de moins de 40 ans ; ils travaillent autrement, ils ont appris les technologies modernes, les nouvelles méthodes de commerce, les langues, et ils ont l’énergie nécessaire pour créer, malgré les limites du système. La culture de la corruption est plus associée - mais pas seulement - à la génération passée des hommes d’affaires et des politiciens. Des médecins de cette génération ont été accusés d’avoir vendu pour 500 dollars des bébés non désirés directement à la maternité. Des présidents d’université acceptent chaque année des « cadeaux » d’étudiants qui sont en année de diplôme. Les plus jeunes n’ont plus envie de bâtir ainsi leur carrière sur des pots-de-vin.

Projet – La division entre l’Est et l’Ouest de l’Ukraine s’est-elle accrue ou diminue-t-elle? Quel est l’avenir de ce point de vue ? Les Ukrainiens craignent-ils la Russie ?

David Nazar – Cette relation est-ouest à l’intérieur des frontières de l’Ukraine est très complexe. L’est est peuplé de plusieurs groupes, qui ont chacun une histoire différente. La langue russe domine dans les villes et l’ukrainien dans les villages. En outre, les groupes russophones « transplantés » sont issus de différentes parties de l’ancien empire russe puis soviétique, et ils ont peu de choses en commun. Certains, qui viennent du Caucase, sont très opposés à Moscou. D’autres qui habitent une région plus industrialisée ont des intérêts économiques aux relations avec Moscou. Mais la plupart sont de simples travailleurs.

La période qui a suivi la Révolution orange a permis aux citoyens de débattre publiquement de la question de l’identité ukrainienne. La plupart des russophones, dont beaucoup sont nés ici, se considèrent eux-mêmes tout-à-fait comme des Ukrainiens. La question devient celle de l’identité nationale, et non plus celle d’une mise en compétition de fidélités internationales, par exemple vis-à-vis de la Russie ou de l’Amérique. La presse internationale fait plus de bruit autour de la division que la réalité ne le mérite. Et, comme la dernière élection l’a montré, la Russie a peu d’influence réelle sur cette division : des régions importantes où la langue russe est dominante ont voté pour Youchtchenko. La langue n’est pas le seul problème. Bien plus, il semble que les tensions régionales aient diminué et que, depuis les élections, on ait trouvé un nouveau terrain d’harmonie. Le prochain scrutin parlementaire, en mars 2006, sera un bon test.

Ce qui unit finalement les Ukrainiens, c’est l’agression russe. L’idée demeure répandue en Russie, selon laquelle l’Ukraine n’a pas le droit d’exister séparément. Ce n’est certes qu’une opinion minoritaire, mais elle est entendue au sommet de l’Etat et de l’Eglise orthodoxe russe. Cette sorte de présomption provoque les gens à clarifier la conscience de ce qu’ils sont et les réunit pour refuser ce qu’ils ne sont pas. L’ancien président Koutchma, lui-même, s’était plaint à Moscou à propos de cette propension, publiant un livre, L’Ukraine n’est pas la Russie. Face à la Russie, la crainte existe toujours, mais elle porte désormais sur le terrain économique et sur celui de la criminalité. Car l’Ukraine dépend de la Russie pour son pétrole, et la politique russe cherche à utiliser cette dépendance économique pour s’assurer d’une fidélité. De ce point de vue, les relations nouées avec l’Ouest sont très importantes. Quant aux réseaux criminels, rattachés à la mafia russe, ils sont toujours actifs.

Projet – Les divisions religieuses ont-elles des incidences ? Et l’installation du Métropolite ukrainien-catholique à Kiev est-elle opportune ?

David Nazar – La division religieuse principale est celle entre l’Eglise orthodoxe russe et toutes les autres Eglises (catholique grecque, catholique latine, orthodoxe du Patriarcat de Kiev et orthodoxe autocéphale). Au sein de ce second groupe, il existe de multiples formes de collaboration significative alors qu’il n’y en a pratiquement aucune avec le Patriarcat de Moscou. Pour ce dernier, l’argument est simple : toutes les autres Eglises sont fausses et elles devraient réintégrer le Patriarcat de Moscou. Pour des raisons culturelles et historiques, une telle issue est illusoire. Il est à déplorer que les Eglises ne témoignent pas d’unité, ni même de maturité sur des questions sociales et nationales. Elles restent souvent prisonnières de conflits de propriété et d’autres débats internes. Quelques-unes des difficultés les plus scandaleuses sont soulevées dans une région où les relations interconfessionnelles sont tendues : le clergé y pousse clairement ses fidèles à endommager les locaux, voire à traquer un prêtre de temps en temps. Un prêtre orthodoxe russe a pu aller jusqu’à justifier, dans sa prédication, le meurtre commis par ses paroissiens contre des catholiques, des musulmans et des juifs.

Mais, par ailleurs, je compte parmi mes amis et collaborateurs des laïcs orthodoxes, des prêtres et des évêques. Dans le peuple ukrainien, il y a peu de tensions et l’accueil réciproque est en général chaleureux. C’est au niveau des autorités ecclésiastiques que les sujets de discussion sont sérieux et le langage violent.

Pour le moment, il est difficile de voir comment sortir de cette impasse. Car la culture ukrainienne est imprégnée par la religion, et chacun ressent le manque d’unité. Ironie de la situation : alors qu’on aurait pu penser que les Eglises pouvaient aider à apaiser les tensions, c’est la Présidence qui a offert sa médiation entre les Eglises !

Dans ce contexte, la question du déplacement du Métropolite ukrainien catholique de Lvov à Kiev est un faux conflit. Seuls quelques membres de la hiérarchie ont protesté. Il n’y aura jamais d’accord sur ce point : chacun se retranche sur ses positions. Notons que le Patriarcat de Moscou lui-même s’était déclaré patriarcat contre la volonté du patriarcat de Constantinople, qui l’avait finalement accepté au bout de cent ans cent ans. Telle est, chez nous, l’intrication avec la politique.



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