Le sentiment d’injustice est plus répandu que jamais. Mais la représentation des causes et les relais collectifs font défaut.

Ni les inégalités, ni les injustices ne sont des nouveautés, mais la conscience des injustices est d’autant plus affirmée que, dans nos sociétés, la plupart des plaintes sont légitimes et les discours critiques s’échappent des cénacles intellectuels et militants en irriguant les représentations communes. Chacun le sait, l’école est souvent inégalitaire, le travail des femmes est moins payé que celui des hommes, des ghettos se forment à la périphérie des villes, la logique financière détruit l’emploi et affaiblit les protections sociales… D’ailleurs, pour la plupart des gens, tout va de plus en plus mal en France et l’avenir sera pire qu’un passé qui semble souvent plus beau qu’il ne fut.

Bien sûr, les protestations sont nombreuses, les mouvements sociaux se développent, les plaintes s’expriment. On peut même avoir le sentiment de vivre dans une société réglée par le mécontentement, par la capacité de dire non aux gouvernements en place, de dire non à d’autres questions qu’à celles qui sont posées. Pourtant, tout se passe comme si le sentiment d’injustice flottait, comme s’il y avait une formidable distance entre ce sentiment et les capacités d’action et de protestation des individus. Il domine la conscience des individus alors que l’action collective reste très en retrait. Comment expliquer ce paradoxe ? On peut avancer trois explications, la première de type cognitif et normatif, la deuxième de type moral, la dernière de nature politique et sociale.

Égalité, mérite, autonomie

Du point de vue cognitif et normatif, le sentiment d’injustice suppose l’existence de principes de justice relativement stables à partir desquels l’individu établit un jugement, sur la base desquels chacun est en mesure d’argumenter et d’expliquer pourquoi ce qu’il subit est une injustice véritable. Les sociétés modernes sont placées sous le règne de trois principes de justice distincts. Le premier est celui de l’égalité, qui définit les inégalités sociales considérées comme tolérables parce qu’elles n’affectent pas radicalement l’égalité fondamentale des individus affirmée par les sociétés démocratiques. Le deuxième principe est celui du mérite, de la juste rétribution du travail et de la contribution des individus à la production des richesses et à la vie collective ; il vaut dans la vie économique et professionnelle, mais aussi dans la formation des hiérarchies scolaires, par exemple. Le troisième principe de justice dominant est celui de l’autonomie : les individus jugent de la justice en fonction de leur capacité d’être les maîtres de leur action. Évidemment, ces trois principes apparaissent moins de manière positive que négative, moins dans leurs accomplissements que dans leurs échecs. Telle conduite est injuste parce qu’elle nous traite comme des inégaux, parce que les inégalités nous excluent de l’humanité commune. Telle conduite est injuste parce que notre valeur et notre travail ne sont pas rétribués, parce que nous sommes exploités et spoliés. Enfin, telle autre conduite est injuste parce que nous sommes contraints, menacés, aliénés par un travail épuisant et stupide.

Dans une large mesure, la polyarchie des principes de justice accélère la conscience des injustices puisqu’une situation juste selon un principe a toutes les chances de ne pas l’être selon une autre perspective. Ainsi, si nous pensons bénéficier d’une condition juste parce qu’elle nous traite comme des égaux, il n’est pas rare que cette même égalité soit perçue comme une injustice du point de vue du mérite individuel et du point de vue de notre autonomie que la trop grande égalité limite. Ceci contribue sans doute à expliquer l’extension d’un sentiment d’injustice, y compris chez ceux qui, a priori, ne sont pas les plus mal traités. Par exemple, un cadre bien payé peut penser qu’il est bien placé du point de vue de l’égalité et du point de vue de son mérite justement sanctionné, mais il peut aussi penser que son autonomie est détruite par le stress, la pression, la soumission à des contraintes de rentabilité extrêmes. Au fond, les individus raisonnent comme la plupart des philosophes de la justice qui admettent que les principes de justice sont pluriels et qu’ils multiplient les angles de jugement.

Si la pluralité des principes de justice développe le sentiment d’injustice, elle explique aussi pourquoi ces principes se transforment difficilement en action. L’indignation que je peux éprouver parce que mes efforts ne sont pas reconnus peut me conduire à mettre en cause les excès de l’égalité qui interdisent justement la pleine reconnaissance du mérite. Ce cas de figure n’est pas rare ; bien des individus veulent une pleine reconnaissance de leur mérite, tout en bénéficiant d’une égalité de base les protégeant des inégalités engendrées par le mérite. Plus nettement encore, le même individu critique souvent les effets dévastateurs du mérite contre l’égalité aussi violemment qu’il rejette les effets insupportables de l’égalité sur le mérite.

Il en est de même entre l’égalité et l’autonomie. Chacun d’entre nous souhaite que des protections et des garanties assurent une égalité élémentaire, chacun veut être reconnu comme le membre égal d’une communauté nationale et, de ce point de vue, les redistributions sociales paraissent parfaitement justes. Mais en même temps, l’individu singulier cherche à être autonome, à être le maître de lui-même affirmant sa responsabilité. Cette double exigence conduit la plupart des individus à réclamer des protections sociales limitant les inégalités, et à condamner ces mêmes protections parce qu’elles rendent les individus « irresponsables » et dépendants. Là encore, deux principes de justice se heurtent frontalement. Le mécanisme est de même nature quand il oppose l’autonomie et le mérite dans la mesure où l’autonomie est fondée sur la réalisation de soi, alors que le mérite est ancré sur l’utilité du travail dans une organisation collective. L’individualisme éthique et l’individualisme utilitaire s’affrontent alors directement. L’action n’est ainsi guère en mesure de se développer à partir d’un principe central. Cette polyarchie crée une grande distance entre une capacité critique qui devient « excessive », et une capacité d’action qui semble « déficitaire » en regard de la conscience critique. L’action est donc « en dessous » d’une critique qui se nourrit de sa propre pluralité.

Le sens moral : sommes-nous toujours victimes ?

Il ne suffit pas qu’il y ait des injustices vécues pour que l’action se développe. Il faut aussi que les victimes de l’injustice soient réellement perçues comme des victimes « innocentes » et que l’injustice apparaisse comme un déni moral. C’est là une condition élémentaire pour que le sentiment d’injustice devienne une indignation morale. Or, à y regarder de près, la mutation d’un jugement normatif en indignation morale n’est pas toujours acquise pour tout un ensemble de raisons.

L’une d’elles tient au fait que bien des individus répugnent à agir parce que, tout en étant victimes d’injustices, ils se sentent « relativement privilégiés ». Le spectacle de l’horreur du monde sans cesse diffusé par les médias joue un rôle paradoxal. D’un côté, il accentue la conscience des injustices et des inégalités, de l’autre, il engage une sorte de retenue morale : il y aurait souvent quelque indécence à se plaindre quand on appartient au petit monde des pays riches et, dans ces pays, au très vaste monde des classes moyennes ayant un mode de vie perçu comme convenable. Je peux être victime d’une injustice, mais celle-ci devient relative quand je suis confronté à des injustices plus grandes encore.

Pour les individus, il n’est pas évident que la barrière entre victimes et complices des injustices soit toujours très nette. Plus exactement, les individus peuvent se sentir vaguement bénéficiaires des inégalités qu’ils dénoncent par ailleurs. Ainsi n’est-il pas rare de dénoncer le « piston» et le favoritisme, tout en reconnaissant que l’on a pu en bénéficier. On peut aussi dénoncer la ségrégation raciale ou sexuelle devant l’emploi, tout en admettant implicitement qu’elle vous a été favorable quand vous êtes un homme blanc. Dans bien des activités professionnelles, les individus admettent qu’ils sont plus ou moins complices des attitudes injustes de leurs collègues en ne les dénonçant pas pratiquement, par simple solidarité de corps. Chacun voit aussi midi à sa porte et peut, par exemple, dénoncer l’emprise excessive des diplômes sur l’emploi tout en bénéficiant de cette emprise. En fait, quand on prend le temps d’écouter les acteurs, ceux-ci reconnaissent aisément que les injustices irriguent bien des pratiques sociales et qu’il n’est pas aisé de distinguer ceux qui en profitent et ceux qui en souffrent.

De manière plus radicale encore, notre société valorise fortement la norme d’autonomie et de responsabilité, ce que les psychologues désignent comme une norme « d’internalité » : chacun y est largement responsable de ce qui lui arrive. Non seulement il y aurait des inégalités naturelles contre lesquelles on ne peut rien – elles relèvent des desseins des dieux ou de ceux des gènes –, mais, plus on affirme la liberté de chacun, plus s’installe l’idée que les victimes des injustices ne sont peut être pas aussi innocentes que ce que l’on croit. Par exemple, l’idée selon laquelle le chômage est un scandale et une injustice radicale n’interdit pas de penser que le chômage ne touche pas les individus au hasard et que certains « abusent » des prestations sociales. Par exemple encore, les enseignants sont portés à dénoncer les inégalités scolaires les plus globales, ce qui ne les empêche pas de considérer, du point de vue de leur pratique, que les élèves faibles ne travaillent pas assez et sont donc responsables de leur sort. Dans une large mesure, nous sommes passés d’une société dans laquelle le destin et le fatum justifiaient les injustices, à une société dans laquelle nous sommes portés à « blâmer les victimes », ce qui ne revient pas à justifier les injustices « en général », mais invite à les comprendre « en particulier ».

En définitive, le sentiment d’injustice ne débouche pas nécessairement sur une indignation morale ; celle-ci est en réalité très atténuée par toutes les interactions et les jugements moraux qui pondèrent largement les critiques normatives. Après tout, nous déplorons le sort fait aux SDF sans être pour autant portés vers la compassion pour tous les SDF, quand certains d’entre eux semblent « trop » agressifs, « trop » jeunes et en « trop » bonne santé (ou « trop » délabrés) pour attirer notre pitié.

Le passage à l’action

Même si les dominants dominent, il est aussi vrai que nous ne vivons plus dans des sociétés construites sur la répression : on ne tire plus sur les foules en colère, les médias rendent compte de la plupart des protestations à travers le flot d’informations désordonnées qui tisse la toile de fond de notre image du monde. Ce n’est plus la coalition de l’armée, de la police et de l’Église qui empêche aujourd’hui le sentiment d’injustice de se transformer en action collective ; la répression ne suffit plus à expliquer la faiblesse de l’action. Toute la sociologie des mouvements sociaux nous a appris que le passage à l’action collective et à la protestation organisée était une construction collective, parce que la mobilisation a un coût. Il n’est pas facile de dénoncer ses collègues et tous ceux qui bénéficient des injustices faites à autrui sans prendre le risque de rompre des solidarités élémentaires. Pour agir, il faut donc que l’injustice subie soit collective, ce qui n’est pas le cas quand l’injustice dérive du mérite et de l’autonomie, qui concernent plus les individus que les collectifs. Comme la plupart des inégalités sont vécues de manière personnelle, il y a loin du sentiment d’injustice à la mobilisation du groupe. Je veux bien agir contre ceux qui créent une situation injuste, encore faut-il que ceux avec lesquels j’agis, collègues ou voisins, ne soient pas aussi perçus comme les causes des injustices que je subis ; encore faut-il que nous formions un groupe d’intérêts ou une communauté relativement homogène.

Pour agir, il faut être en mesure de désigner la cause des injustices. Plus encore, il faut que cette cause soit sociale et puisse être atteinte. A quoi sert-il de lancer des pierres contre les cieux ? Longtemps, le responsable des injustices sociales a pu sembler assez proche, le seigneur, le maître, le patron ne vivaient pas trop loin de leurs victimes. Or ce que nous appelons la globalisation a « désocialisé » l’image que l’on peut avoir d’un adversaire. Les lois du marché, les marchés financiers, les fonds de pension, les pays émergents peuvent être tenus pour responsables de nos malheurs, mais ce ne sont pas des adversaires qui s’incarnent aisément dans des acteurs sociaux précis et identifiables. On peut donc mettre en cause « le système », mais cela ne favorisera pas la mobilisation. Quant à ceux qui incarnent le système, qui le représentent, ils peuvent être des relais de la domination, de simples rouages expliquant qu’ils ne sont pas préservés des injustices et que, de toutes manières, ils n’ont pas le choix. Il semble que, peu à peu, le capitalisme se détache des rapports sociaux de production : le directeur de l’entreprise ne décide plus, il s’adapte à des contraintes qu’il ne maîtrise guère plus que ses employés, même s’il est beaucoup mieux traité. Il est possible que des individus victimes du racisme et du sexisme soient confrontés à des ségrégations et à des violences caractérisées dont on peut identifier directement les responsables, mais – dans la plupart des cas – ce sont les mœurs les plus banales qui sont en cause et le sentiment d’être victime d’une injustice ne désigne aucun adversaire précis. Dans cette configuration, l’injustice engendre plus un sentiment de colère diffuse et de rage qu’un véritable conflit social organisé et les acteurs s’en prennent plus aux symboles de leur malheur qu’aux acteurs responsables de leur sort. Dans la France d’aujourd’hui, ce déplacement d’objet n’est pas rare quand le sentiment d’injustice se satisfait d’une cible commode : les étrangers, l’étranger, l’Europe, cristallisent la cause de toutes les injustices.

Contrairement à l’image romantique d’une action collective directement issue d’un sentiment d’injustice, la formation de cette action exige en général que des « entrepreneurs d’action », des militants, des organisations, des partis, des syndicats, prennent en charge l’organisation et la pérennité de la protestation. C’est par le biais d’un long travail que se forment ces acteurs susceptibles de représenter les victimes des plus grandes injustices. Aujourd’hui, en France, de tels acteurs collectifs souffrent d’un défaut de représentativité et de confiance : les syndicats sont faibles et les partis sont des organisations d’élus. Plus nettement encore, les groupes sociaux et les individus représentés par ces forces organisées et par ces relais institutionnels ne sont en général pas les plus démunis et ce ne sont pas les victimes des injustices les plus flagrantes. Au fond, n’émergent sur l’espace public que les groupes et les corporations les plus constitués et les mieux armés : les médecins, plus que les malades et les aides soignantes, les enseignants, plus que les élèves faibles et les familles défavorisées, les salariés protégés, plus que les précaires et les chômeurs… Ceux qui n’ont pas de porte-parole sont alors réduits au silence ou à la violence.

Du point de vue des principes qu’elles affirment, les sociétés modernes sont « de plus en plus » démocratiques au sens que Tocqueville donnait à cette notion. Elles sont aussi « de plus en plus » méritocratiques et pensent que la justice est d’abord l’équité. Elles sont enfin « de plus en plus » libérales et considèrent que les individus doivent être autonomes et responsables. Confrontée à la réalité des structures et des relations sociales, la force de ces principes développe des sentiments d’injustice continus et d’autant plus inépuisables que chaque situation risque de trahir un de ces principes. Les sentiments d’injustice et de frustration envahissent les expériences sociales de la plupart d’entre nous. Pour autant, ils ne se transforment pas aisément en action stable et organisée. D’abord, les principes de justice étant contradictoires entre eux, ils se neutralisent souvent. Ensuite, ces sentiments ne deviennent pas nécessairement une indignation morale poussant à l’action. Enfin, ni la représentation des causes de l’injustice, ni les relais organisés et militants ne prennent facilement en charge les injustices les plus flagrantes.

Nous vivons alors dans un grand décalage entre les sentiments d’injustice et les capacités d’agir. Ceci engendre une sorte de rébellion et de révolte latente, des séries discontinues d’explosions, de petites « jacqueries » et de souffrances intimes. Il semble plus facile de dire non que de dire oui, d’abattre une majorité que d’en construire une, de désigner les causes générales du malheur que de combattre des adversaires identifiés. Tout se passe comme si nous vivions dans un climat prérévolutionnaire sans projet révolutionnaire, dans une espèce d’émeute lente dépourvue de relais sociaux capables de lui donner une forme collective et de l’inscrire dans un projet puisque tout dessein politique semble déjà porter en lui la trahison des principes qu’il veut affirmer.



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s