Quelle étrange idée de vouloir aborder ensemble toutes les mixités ? N’aurions-nous pas dû consacrer trois dossiers, bien distincts, aux risques de désintégration sociale (les contournements des dispositifs mis en place pour une égalité dans l’accès au logement ou à l’éducation ?) ; aux risques de replis identitaires (la montée des communautarismes ?) ; aux enjeux de la parité et à la place faite aux femmes (jusqu’à remettre en cause des schémas culturels construits sur l’inégalité entre les genres ?).

Le terme de « mixité » est un mot valise, qui couvre des réalités bien différentes. Il n’est pas indifférent pourtant qu’il soit aujourd’hui si souvent utilisé pour désigner une question devenue plus insistante, une même question, certes posée dans des champs particuliers : celle d’une unité qui n’est plus celle d’une société « d’ordres », de hiérarchies, aux frontières établies. Celle d’une société où les rapports au pouvoir, à la parole, à la symbolisation, changent de figure. Mais ce changement risque encore d’être soumis à des jeux de forces (de revendications et de résistances) ou de marché.

Les accords pratiques inventés jusqu’ici, avec la sécularisation – du politique comme du religieux – semblent en panne. Ils sont bousculés par la présence massive de l’affirmation des différences. Nous peinons à construire un pluralisme véritable, qui ne soit pas une simple cohabitation.

Les mixités appellent une hospitalité, où l’autre se révèle aussi intérieur à soi que soi-même, une hospitalité qui ouvre un dialogue « équitable », un commerce entre humains. Mais cette hospitalité interroge d’autant plus les identités que celles-ci sont figées, derrière des barrières qui couvrent des inégalités. Elle passe par une forme de déconstruction de l’espace commun auquel nous nous sommes habitués. Ni les murailles de protection dressées autour de communautés, de résidences, de rôles, ni celles de principes abstraits ne permettront de l’habiter à nouveau ensemble.

Un « principe de mixité »

Car que vise l’affirmation un peu partout de ce nouveau « principe de mixité », comme un autre principe de précaution ? Est-il de l’ordre du constat d’une nécessité ? Nous sommes divers – dans nos cités, par nos cultures, par notre appartenance à des groupes considérés jusqu’ici comme minoritaires : commençons par le reconnaître. Et prenons le parti de la modernisation qui demande à tous la mobilité, une mobilité non seulement économique mais face aux appartenances. Celle-ci doit être encouragée, facilitée.

Le principe de mixité est-il le nouvel impératif moral ? Car l’exigence du vivre ensemble invite à mettre en avant l’idéal d’une unité dépassant les anciennes frontières – entre sexes, entre habitants –, refusant toute discrimination. Ou n’est-il pas plutôt un principe heuristique ? Au-delà de l’affichage d’une belle idée, un apprentissage concret toujours à reprendre. Car, plus qu’un constat ou qu’une exigence, il s’agit de se donner les moyens d’un discernement. La mixité, en effet, n’est jamais évidente. Elle est à la fois agressive et accueillante. Elle demande à chacun d’apprendre une nouvelle langue, qui permette de partager et de traduire les récits, les expériences, les attentes personnelles, à l’école, entre voisins, dans les paroisses, au travail, entre hommes et femmes… Comme toute traduction, celle-ci fait le deuil des mots avec lesquels on se disait, mais elle en découvre de nouveaux qui font sens pour d’autres. Elle entend les mots des autres comme aussi ses propres mots.

Un travail de traduction

C’est à ce travail de traduction – de réciprocité – qu’il faut s’atteler patiemment. Grâce à des personnes relais, à des événements partagés dans les quartiers, à des groupes de parole, à une réflexion sur les habitudes d’orientation ou de management, de bien d’autres façons, comment donner de dépasser les caricatures et sortir du « multi » pour passer à un « inter »-culturel, qui ne soit ni l’affadissement d’un syncrétisme, ni la perte de son identité dans la conformité à une norme extérieure ?

On ne peut se contenter, en effet, d’afficher une unité « surplombante » – qu’elle soit celle de la République ou, dans un autre registre, celle d’un universel chrétien (« ni juifs, ni grecs… ») – qui dispense de réfléchir aux difficultés concrètes que beaucoup éprouvent pour y trouver place avec leurs différences. Non pas que celles-ci soient absolutisées, mais elles sont sources : on ne parle, on ne traduit à d’autres, qu’à partir d’une langue maternelle, avec laquelle on a grandi. Reconnaître cette source n’est jamais évident, sans enfermer chacun dans une catégorie, avec une étiquette (une communauté…), et sans nier les soupçons et les violences réciproques.

On parle de mixité dans les quartiers de banlieue. Mais la volonté d’assurer la coexistence des populations est parfois plus dogmatique qu’opératoire. Elle fait du dosage, en pensant que les immigrés ou les familles en difficulté s’accultureront. Mais les conditions d’accompagnement de cette mixité ne sont pas assurées. De même à l’école, la mixité est revendiquée comme une chance pour tous. Mais, sauf en classe maternelle, le vivre ensemble n’y est pas travaillé pour lui-même. Etre minoritaire, être un garçon ou une fille, qui vivent des évolutions de maturation dans un monde de représentations marquées, c’est être confronté au choc des différences instituées plus ou moins en normes.

L’unité de façade ignore trop souvent les effets subjectifs de l’exigence faite à tous de mobilité. L’immigré ou le minoritaire vit comme une identité fragmentée : ce qu’il pense ne rencontre pas d’intérêt chez les autres. Il ne se dévoile pas d’emblée. Il se sent démuni face à ceux qui sont les représentants de la règle. Et il peut se réfugier dans le fatalisme ou, au contraire, dans le déni ou la crispation.

La mixité est naissance. Elle fait passer de l’illusion d’être tout à la désillusion d’être un parmi d’autres. Mais il n’y a pas d’autres lieux que la relation pour se construire. Sinon c’est le repli dans la suffisance (celle de l’enfant qui n’accepte pas de grandir, mais aussi celle de la minorité qui s’affirme de manière agressive et met à distance toute altérité). La dépendance est alors vécue comme une aliénation.

Des identités fragiles

La mixité n’est pas une assimilation qui renvoie dans le privé la diversité ; elle n’est pas un simple marché des identités. Elle est processus. Un processus où les fragilités sont à accompagner. Car elle est source de tensions pour ceux qui sont moins bien armés. On sait bien que certains doivent vivre plus que d’autres avec des dissonances : les habitants des quartiers difficiles, des familles où parents et enfants vivent entre deux cultures…

Dès lors, la mixité aujourd’hui provoque aussi bien des « identités-résistances » que des « identités-projets », comme dit Manuel Castells, à propos de l’ère de l’information [1]. Mais la naissance d’identités-projets passe par la traversée de fragilités et de violences, face aux différences sinon aux inégalités. Ce n’est plus tel ou tel sommet (le Sinaï, Jérusalem… ou le Panthéon) qui fait l’identité, « c’est tout le chemin » [2]. Cette identité fragile, effervescente, qu’appellent les mixités, n’a pas la solidité, la pesanteur de ce qui est inné, mais elle permet d’échapper aux « traumatismes dont souffrent les identités premières » [3].

Bertrand Cassaigne


1 / Manuel Castells, L’ère de l’information, Tome 2 « Le pouvoir de l’identité », Fayard, 1999.
2 / Michel Fourcade, à propos du livre L’E(xc)lu de S. Trigano, dans Pris aux mots, éd. de Corlesur, 2004.
3 / Ibidem.



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