Démythifier la recherche et la réinsérer au service des sociétés.

Après la seconde guerre mondiale, personne n’imaginait que la technique alliée à la science ne pourrait résoudre tous les problèmes industriels, économiques et sociaux. L’Etat contrôlait la plupart des activités de développement technique et animait le reste du système, soit en finançant de grands programmes, soit en définissant les cahiers des charges des commandes au secteur privé. A partir de la fin des années 60, la situation de la recherche s’est profondément transformée, même si beaucoup de chercheurs du secteur public ont conservé comme modèle de référence la période précédente. La diminution de ses moyens financiers contraignait l’Etat à une plus grande réserve dans les investissements publics. La montée du libéralisme, l’ouverture des frontières économiques et la mondialisation ont conduit à privatiser peu à peu les entreprises publiques, tandis que les opérations de fusion, nationales ou transnationales, se multipliaient. Les travaux de recherche ont été effectués de plus en plus par des partenaires de plusieurs pays. Les modes de travail de la recherche et les systèmes de propriété intellectuelle se sont complexifiés et les brevets se sont multipliés. Enfin, la science et la technologie sont devenues objets de contestation.

En 2004, les chercheurs du secteur public ont manifesté pour demander davantage de ressources financières. Ils ont proposé aussi des réformes d’organisation. Une opération de prospective du système français de recherche et d’innovation, FutuRIS, a été menée. Des rapports sur la recherche publique et privée et sur les technologies ont été préparés par l’Académie des sciences, l’Académie des technologies, différentes commissions. Les propositions portent souvent sur la création ou la modification de structures et de procédures et sur les moyens. Or les changements qui sont nécessaires vont bien au-delà. Il faudrait abandonner les modèles qui rassurent en même temps qu’ils obscurcissent la vue, identifier les problèmes, sans se contenter de soigner les symptômes. Mais l’Etat et les organisations publiques de recherche sont davantage conçus pour la stabilité que pour le changement ; leurs dirigeants ont été formés à assurer la continuité plus qu’à mettre en œuvre ou gérer la rupture. Je proposerai ici trois points par lesquels le système de recherche pourrait commencer à changer : abandonner l’idée du particularisme de la recherche, trouver un consensus sur ses finalités et revoir les systèmes de propriété intellectuelle.

Abandonner l’idée du particularisme

C’est en se « banalisant » que l’activité de recherche rencontrera à nouveau la confiance. Nombre de scientifiques du secteur public adoptent, tour à tour, deux attitudes opposées, moins contradictoires qu’il n’y paraît, mais toutes deux vaines aujourd’hui. La première, traditionnelle, consiste à se réfugier dans l’abstention : « Nous produisons des savoirs et des savoir-faire, c’est à la société qu’il revient d’en faire bon usage ». Mais le progrès n’est jamais neutre, il traduit un choix de société. La seconde attitude, c’est la prescription, souvent péremptoire : « Ce que nous avons découvert ou mis au point est étayé, c’est donc bon pour vous tous » [1]. Ces scientifiques pensent que la recherche est une activité à part, qui possède sa logique propre, indépendante, libre de toute contrainte et de toute limite. Ils considèrent que le marché menace leurs travaux et que les associations avec les entreprises privées minent la neutralité intrinsèque de leur travail scientifique, sa qualité, et son dynamisme exploratoire.

La séparation conceptuelle entre la recherche « fondamentale » et la recherche « appliquée » entretient cet état d’esprit. Par exemple, le rapport des Etats généraux de la Recherche qui ont rassemblé des milliers de personnes entre mars et octobre 2004, commence ainsi : « Ce document présente une analyse de l’état de la recherche publique dans la France de 2004, ainsi qu’un ensemble de propositions de réforme dont les scientifiques espèrent qu’elles seront prises en compte dès que possible, en particulier dans la loi de programmation et d’orientation de la recherche... L’ambition des rédacteurs de ce document a été de poser les bases d’un nouveau pacte entre le monde de la recherche et la société française ». Mais la recherche publique représente-t-elle tout le monde de la recherche ? Doit-elle rester à part et nouer un pacte particulier avec la société ?

Un changement nécessaire serait la reconnaissance de l’existence d’un système de recherche composé d’acteurs divers et complémentaires. Cela suppose aussi que les chercheurs du secteur public abandonnent le rêve d’un retour à un âge d’or où la recherche publique représentait l’essentiel des capacités nationales, où elle était financée par un Etat riche ayant des capacités de programmation et de régulation, où les sciences étaient respectées, sources pures et désintéressées des progrès permanents du bien-être, de la santé et de la sauvegarde de l’environnement.

L’entière liberté de la recherche n’existe nulle part. Aujourd’hui, partout dans le monde, les programmes sont largement déterminés par les moyens financiers nationaux et internationaux, d’origine publique ou privée, par les rapports de force entre disciplines et par les systèmes politiques et culturels. Il n’y a pas une recherche conduite et financée par le secteur public et une autre conduite et financée par le secteur privé. Il y a un système de recherche avec des activités, conduites ensemble ou séparément par différents acteurs, mais qui devraient toutes concourir au même but. La programmation des activités de recherche n’est plus dans les mains des seuls scientifiques, ni le simple résultat d’appels à projets lancés par les pouvoirs publics locaux, nationaux ou communautaires, ou par les entreprises privées. C’est avec toute la société que les chercheurs commencent à entrer en relation, pour prendre en compte ses aspirations et ses doutes. Il serait profitable que les scientifiques s’ouvrent à une véritable réflexion éthique (pas seulement déontologique) sur leur raison d’être. A l’avenir, les activités scientifiques, où qu’elles soient menées, s’inscriront dans le cadre de contrats au service de la société.

Dans ce cadre contractuel, la société civile devrait pouvoir débattre sur le lancement de nouveaux programmes de recherche, ainsi qu’éventuellement faire arrêter ceux qui lui semblent menacer la dignité des hommes ou détruire le monde vivant. L’activité de recherche, publique ou privée, est une activité de production comme les autres ; elle est insérée dans le monde économique. En même temps, sa fonction de production est différente car un supplément de moyens humains ou financiers n’entraîne pas nécessairement davantage de produits de recherche. Un changement important serait donc que les chercheurs du secteur public français à la fois rendent compte de ce qu’ils font et rendent des comptes sur l’argent dépensé, qu’ils ne réclament pas à la fois davantage d’argent et de liberté. Heureusement, des germes de changement peuvent d’ores et déjà être identifiés. Le clivage entre le monde de la recherche et celui de l’enseignement supérieur a commencé à être « cassé » avec les unités mixtes de recherche (mais est-on sûr que les étudiants en bénéficient vraiment ?). Le Génopole d’Evry, le pôle sur les nanotechnologies à Grenoble, et d’autres pôles de compétitivité rassemblent laboratoires du secteur public, entreprises privées (multinationales et PME), universités et établissements d’enseignement supérieur. Leur attrait contribue au développement des régions et des villes françaises et s’inscrit dans une dimension européenne, condition nécessaire à l’excellence pour s’imposer dans la compétition mondiale.

Trouver un consensus sur les finalités

Les « trente glorieuses » ont été marquées par la foi en la capacité de la science, porteuse de développement économique, industriel et social. Mais voici qu’apparaît un sentiment de crainte et de défiance. Si certains croient que la science et la technologie peuvent toujours résoudre tous les problèmes, d’autres les accusent de pousser au gaspillage des ressources de la planète et à la détérioration de son environnement. Les pandémies et les épidémies (Sida, ESB), les accidents techniques majeurs (Tchernobyl, Bhopal ou Toulouse...), le trou d’ozone, les évolutions climatiques, la pollution, les marées noires, etc., suscitent des questions sur l’avenir de la terre, sur les rôles respectifs des chercheurs, des industriels et des politiques. Entre la crainte systématique et l’acceptation enthousiaste, de véritables régulations sociales et politiques sont à trouver pour mettre la recherche au service du développement économique et social des sociétés, sans oublier la compétition économique.

Un moyen d’y parvenir serait de réfléchir à ce qui peut unir les scientifiques qui orientent leurs travaux vers la production de connaissances, et ceux qui les orientent vers l’innovation et la compétitivité de l’économie. Deux questions, en particulier, pourraient mobiliser les acteurs publics et privés : comment mieux nourrir et soigner tous les hommes sur la Terre ? Comment produire mieux, moins cher, davantage, tout en assurant la gestion durable des milieux et ressources naturelles ? Les données qui sont publiées sur la faim dans le monde sont dramatiques ; ses victimes se comptent par centaines de millions d’êtres humains. Partout dans le monde, l’accès aux ressources naturelles, renouvelables ou non, et leur usage conduisent, en l’absence de régulations, à des conflits voire des guerres. Une forte mobilisation scientifique en faveur de l’exploitation des ressources naturelles et agricoles basée sur la biodiversité et sa variabilité naturelle, sans obérer le futur, est nécessaire. Elle peut réconcilier la société avec la science.

Ces deux thèmes – d’autres peuvent être proposés – sont motivants et supposent une collaboration entre acteurs, locaux et mondiaux, publics et privés, dans l’acquisition et l’utilisation des connaissances. Pour les aborder, les démarches scientifiques doivent être intégrées, privilégier l’observation et la compréhension des systèmes au-delà de la connaissance approfondie de certains de leurs éléments. Et cette compréhension concerne aussi bien les milieux (air, eau, sols, plantes et animaux) que les sociétés humaines. Les savoirs dits scientifiques et ceux accumulés par les sociétés sont mis en synergie.

Revoir les systèmes de propriété intellectuelle

Si l’Etat paye en France les salaires du personnel des organismes publics, il finance moins de la moitié de la dépense intérieure de recherche et développement et lance peu de grands programmes. Fin 2000, en équivalent temps plein, la France disposait de 127.500 chercheurs, dont 41,2% dans la recherche publique et 58,8% dans la recherche privée [2]. Si les filiales des firmes étrangères assurent 20% de la recherche privée en France, la part des investissements des entreprises françaises dans la recherche à l’étranger s’est accrue de 50 % en dix ans.

Cette fragilité de la R&D privée en France pose la question de la propriété intellectuelle, de sa rétribution et donc du brevet. En accordant des brevets, la société reconnaît et assure aux inventeurs une exclusivité temporaire pour l’exploitation commerciale de leurs découvertes. En contrepartie, les inventeurs divulguent l’information technique correspondante aux chercheurs, publics et privés. Mais le coût d’un brevet européen est dissuasif pour nombre d’entreprises innovantes, notamment les Pme ; les procédures sont complexes et les délais très longs. Les organismes publics prennent peu de brevets et en même temps ils craignent, notamment dans les sciences du vivant, que la prise de brevets ne conduise à la domination de multinationales qui concentrent les capacités de recherche et s’approprient les ressources génétiques. Comme l’innovation n’est plus jamais le résultat d’un chercheur indépendant, mais le résultat d’actions plus ou moins coordonnées de réseaux d’acteurs hétérogènes, le brevet devrait être repensé pour permettre une gestion collective de la propriété intellectuelle [3] et faciliter le consensus sur les finalités de la recherche.

Pour que des acteurs travaillent sur de nouveaux modes de fonctionnement, il faut donner du sens à ce changement afin qu’il prenne racine et se concrétise. Sinon, seules les structures sont modifiées et le débat reste idéologique. Les chercheurs dans les organismes publics, les universités et les entreprises privées doivent se poser la question de la finalité de la recherche et trouver les moyens de mieux travailler ensemble. La société française est conduite à réfléchir à ce qu’elle veut devenir ainsi qu’à l’avenir du monde. Il faut partir des citoyens français car ce sont les premiers clients de la recherche, et leurs espoirs et leurs besoins en sont la justification. Partir des clients, un scandale ou un défi ? Dans la plupart des organisations, c’est le client qui est porteur de sens : d’abord parce que c’est lui qui fait vivre l’entreprise, mais surtout parce que, dès qu’on « tire son fil », on découvre un océan de pratiques différentes possibles que personne dans l’entreprise n’aurait pu imaginer.

Le défi est certainement de dépasser les univers segmentés et les résultats fractionnés ; de démythifier l’activité de recherche et de la réinsérer au service des sociétés (françaises) et celles des pays pauvres. Réfléchir à ses finalités et à la diffusion des connaissances, c’est vouloir que des relations de confiance se créent entre ses acteurs et ses utilisateurs, que les responsabilités soient partagées entre ses acteurs et ses commanditaires, au service du bien-être humain et de la compétition économique. Cette réflexion politique dépasse de beaucoup la question de la politique de la recherche.


1 / G. Paillotin, « Retrouver la confiance en la recherche », Les Échos, 22 juillet 2004.
2 / « Futuris : Oser les vraies questions, bâtir un avenir concerté », Eléments de synthèse pour un débat national, mars 2004.
3 / Pierre-Benoît Joly et Bertrand Hervieu, « La marchandisation du vivant », Futuribles, n° 292, décembre 2003.



Article également accessible sur Cairn.info 

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