Lors d’une rencontre interconfessionnelle à Aachen, une Allemande, rescapée de la Shoah, reconnaissait qu’en Allemagne sévissait un antisémitisme qu’elle disait normal. En France, il semblerait que nous en soyons à accepter l’inacceptable : profanations récurrentes de cimetières, agressions verbales, violences physiques, climat d’hostilité entre jeunes à l’école, parti pris des médias à l’endroit du conflit moyen oriental et de surcroît un retour en force de l’antisémitisme d’extrême droite avec son cortège de négationnistes dans nos universités. Ce dernier navigue sur les flots de notre indifférence en testant l’opinion publique et la réaction du pouvoir politique, très longue à venir. Car cette affaire est en cours depuis plus de vingt ans. Force est d’en convenir : le malaise est profond pour nous, les juifs. Cet antisémitisme se retrouve dans tous les pays européens avec les mêmes réactions apparemment impuissantes des pouvoirs à enrayer le phénomène.

D'où vient cette nouvelle judéophobie ? Qu’est-ce qui ouvre la voie à la tolérance de celle-ci ? Le terme, proposé par Pierre-André Taguieff, est entré dans notre vocabulaire aussi vite que le phénomène dans notre quotidien. Cela a commencé lors de la Conférence de Durban (septembre 2001). Cette réunion organisée par les Nations unies portait sur le racisme en général. Elle dégénéra en une équation simple : sionisme=racisme. Le glissement dans les esprits était amorcé.

La page n’est pas tournée

Pour analyser ce qui nous arrive aujourd’hui, il faut, je pense, se pencher d’abord sur ce qui nous sépare dans la lecture de l’histoire contemporaine, qui nous est commune et que nous avons toujours partagée, puisque nous sommes présents sur le sol européen depuis deux millénaires et que nous sommes depuis toujours contemporains de nos contemporains ! Cette expression insolite par sa redondance, mérite une explication. Israël et le judaïsme sont perçus comme un anachronisme. Cette racine, qui porte le christianisme et l’islam, est trop rarement reconnue comme ayant une vie propre, une différence féconde porteuse d’un accompagnement éventuellement critique pour le monde auquel elle est présente. Le manque de reconnaissance pour cette place particulière est général en islam et prépondérant chez les chrétiens, malgré les efforts de l’Église depuis Vatican II.

Seulement deux générations après la Shoah, tout se passe comme si cette mémoire encore si douloureuse pour nos familles était devenue une raison de l’indifférence de certains, de la haine pour d’autres, au lieu d’en être l’antidote. En France, la Shoah ne peut plus être enseignée dans certaines écoles, qui connaissent il est vrai d’autres problèmes. On revendique de laisser la place à l’enseignement de la colonisation et de sa mémoire douloureuse, comme si l’un excluait l’autre. Pour les communautés juives, le temps de tourner la page ne viendra pas. Nous avons à vivre malgré ce qui nous a amputés à jamais de six millions d’âmes, plus de deux tiers du judaïsme européen, malgré la rupture dans la transmission, malgré le sentiment terrible que l’homme est capable de cela et que cette vérité est indicible. Nos parents, les grands auteurs n’ont pas assez parlé. Le suicide de Primo Lévi en dit long sur l’incommunicabilité de son vécu. L’Europe a très vite trouvé à se reconstruire, alors que les juifs survivants gardent en eux l’angoisse existentielle.

La Shoah est présente à nous comme une exigence de progrès moral pour l’humanité. Nous ne pouvons pas comprendre comment un événement d’une magnitude aussi monstrueuse n’ébranle pas à jamais les certitudes des théologies ou les questionnements de la philosophie. Notre Europe qui a abandonné à la barbarie une partie d’elle-même n’a eu de cesse de circonscrire la mémoire de la Shoah à un lieu, l’Allemagne, et à un temps, le Troisième Reich. Mais le sentiment juif perdure. Il s’agissait de nous ! Inutile d’ajouter que nous accuser de nous complaire dans la victimisation, voire de chercher à en tirer profit porte l’horreur à son comble !

Un certain apaisement vient d’efforts louables faits pour emmener des jeunes à Auschwitz. Il y a aussi la volonté prophétique d’Emile Shoufani, curé de Nazareth, qui organise ces voyages avec des jeunes arabo-musulmans. Malheureusement, le nombre de groupes concernés est restreint. Il faut surtout se demander comment nous en sommes arrivés là : aurions-nous le cœur tellement endurci que seule une visite sur place pourrait nous émouvoir ? Avons-nous échoué dans notre volonté de transmettre autre chose qu’un rituel commémoratif ?

Le vieil antisémitisme occidental, théologique et populaire, portait contre nous des accusations contradictoires : déicides, capitalistes et bolcheviques, progressistes et conservateurs, cosmopolites et profiteurs de guerres, sur tous les fronts et nulle part, insaisissables et nomades – la double allégeance dans toute sa splendeur ! Cette vision fantasmatique s’accompagnait d’un semblant de familiarité qui ne fut jamais une intimité ni une vraie fraternité. Nous ne sommes pas plus visibles aujourd’hui en tant que groupe. Dans les grands pays européens, nous sommes intégrés sur les plans social, culturel et professionnel. En France, la communauté juive, plutôt sécularisée, défend avec ardeur la laïcité. Elle s’est très vite montrée prête à renoncer au port de la kippa, n’a pas souhaité voir s’instaurer un jour férié dans les écoles pour Kippour, en bref a mis au premier plan la religion civile qui est notre bien commun à tous. Le signe distinctif de la communauté juive aujourd’hui, en France et ailleurs, est son attachement à Israël. C’est à cela qu’on nous reconnaît et c’est à cela qu’on voudrait nous voir renoncer. Aujourd’hui, nous sommes sionistes et donc – depuis Durban – bourreaux de la nouvelle victime sacrificielle : le Palestinien. Cette analyse est commune à de nombreux penseurs contemporains. La boucle est bouclée. Les Juifs font désormais aux Palestiniens ce qu’ils ont subi. Et il s’agit de tous les juifs, et pas de la politique du gouvernement de l’État d’Israël.

Peur pour Israël

Nicolas Weill propose une analyse très pertinente de ce phénomène [1]. C’est précisément la passion de l’inversion de la victime en bourreau qui donne lieu au caractère obsessionnel du suivi de l’actualité au Moyen Orient. Israël est un petit pays, méconnu par bien des aspects, mais en permanence sous la loupe de l’actualité. Tout le monde croit connaître les détails du conflit, le tracé du mur de séparation, l’âge des victimes malheureusement quotidiennes. Plus personne ne se souvient des modalités de la création de l’État d’Israël et des guerres visant à sa destruction totale qui suivirent. La lecture de ce conflit entraîne une bataille massive pour la conquête de l’opinion publique. À un colloque sur le Moyen Orient, à Paris en septembre 2004, un journaliste du Guardian reconnaissait que, dans l’opinion anglaise, la déligitimation de l’existence d’Israël même à l’intérieur de ses frontières déterminées en 1948, était en marche, inexorablement ! Partout, en Europe, un phénomène similaire est perceptible et de nombreuses manifestations de soutien à la cause palestinienne se transforment en défilés haineux.

De surcroît, Israël est perçu comme l’allié des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme de l’opinion dans la vieille Europe pacifiste a vite fait de condamner les deux sans appel, ou avec peu de débat. L’Europe ignore la campagne violemment antisémite des pays arabes, diffusée sur toute la planète, y compris dans nos banlieues où des jeunes en mal d’intégration s’identifient passionnément avec la cause palestinienne. Les propos antisémites du président Mahathir, ceux de J. Saramango ou de M. Theodorakis n’ont que modérément choqué l’opinion publique internationale, alors que les Protocoles des Sages de Sion remaniés en feuilleton télévisé sont diffusés largement. Pour le judaïsme européen, traumatisé par son histoire récente, Israël est le refuge. Quand nous avons peur pour Israël, nous avons peur de la destruction du refuge et donc peur pour nous. Ce pays souverain, puissance militaire, à la pointe de la modernité scientifique et technologique, reste vulnérable. Il est en confrontation, bien au-delà de la question palestinienne, avec la crise islamiste qui secoue le monde arabo-musulman. Les fronts sont donc multiples et celui de la propagande semble perdu d’avance. Le Pape lui-même, qui a bouleversé l’opinion publique israélienne en se recueillant devant le Mur des Lamentations, n’a pas offert de démenti aux propos virulents du Président syrien Assad, dits en sa présence. Devant l’accumulation des dénis d’existence, la prière du Pape à Jérusalem ne suffira pas.

Israël est constamment perçu comme un danger pour la paix dans le monde (sondage européen en 2003), comme un État surnuméraire voire illégitime. Tout se passe comme si sa disparition réglerait les problèmes de la planète. Certes, ses détracteurs se trouvent surtout dans les banlieues, mais leurs thèses trouvent des résonances à l’extrême droite comme à l’extrême gauche. Les Français juifs n’ont pas fini d’essayer d’expliquer leur attachement légitime à Israël, nourri de Bible et de liturgie, leur peur pour des proches vivant là-bas, leur angoisse profonde de voir disparaître le refuge. Une confusion commode règne entre l’usage des termes antisioniste et antisémite, l’un servant souvent d’alibi à l’autre, alors qu’il en est la tentation. Les deux mots sont pourtant très clairs : l’antisémite est celui qui déteste le juif parce qu’il est juif, l’antisioniste est opposé à l’existence même d’Israël en tant qu’État souverain, pas à l’occupation des territoires ou à la politique d’un gouvernement, à la construction d’un mur ou d’une barrière de sécurité. A contrario, qu’un juif se dise à la fois sioniste et pour la création d’un État palestinien nécessite des explications et suscite de l’incrédulité. C’est pourtant le cas de nombre d’entre nous en Europe et aux Etats-Unis, et de la majorité des Israéliens. Le très beau texte d’Amos Oz « Aidez-nous à divorcer ! » est un appel au secours à la vieille Europe à comprendre la nécessité absolue de séparer les belligérants et à voir enfin advenir deux États souverains.

Une communauté minoritaire

Revenons en France : l’histoire des Français juifs a été aussi une histoire d’amour, comme en atteste le dicton cher aux juifs de l’Europe orientale : « vivre heureux comme Dieu en France ». En 1791, la France fut le premier pays à accorder aux juifs l’émancipation. L’affaire Dreyfus, qui voit naître le sionisme politique sous la plume de Th. Herzl, montre à quel point la question juive divise la nation. Pour les juifs d’Europe de l’Est la France restait plus que jamais une terre des droits de l’homme, où ils aspirent à vivre ! Or les lois de Vichy excluent les juifs, citoyens et immigrés récents, et cette exclusion débouche sur leur extermination. La compassion et le courage de la population ont contribué à sauver de nombreux juifs. Quand, après la guerre, la confiance dans la loi est sérieusement ébranlée, l’amour et la gratitude envers les Justes qui ont sauvé des juifs permettent d’apaiser les esprits et la mémoire. Traditionnellement, pour les communautés juives, la loi du pays est la loi, la confiance dans la démocratie est absolue. Plus tard, l’arrivée massive des juifs d’Afrique du Nord en France vient revitaliser le judaïsme ashkénaze effacé. Ces nouveaux arrivés parlent français et s’intègrent vite.

Leur réussite constitue peut-être aussi une source de ressentiment pour l’immigration maghrébine qui se débat dans des difficultés économiques. Cette animosité semble solliciter l’arbitrage de la société française. La communauté juive, dix fois moins nombreuse, se voit à chaque soubresaut de l’actualité refoulée dans un statut d’immigré et ressent de manière accrue sa précarisation, face à la lenteur du pouvoir à reconnaître l’émergence d’une véritable crise antisémite et la volonté constante de renvoyer dos à dos les « communautés belligérantes » alors que les statistiques sont accablantes. Alors que l’islam de France refuse de se conformer à la place que veut lui assigner la société française, la communauté juive, minoritaire, se débat avec ses propres interrogations. Certes, il n’y a plus d’antisémitisme d’État en France, ni dans les autres pays démocratiques, mais on constate l’émergence d’une forme d’anti-sionisme d’État trouvant des relais dans la société civile et la presse. La France pratique depuis la fin des années 60 une politique pro arabe corrélée à une fermeture progressive à l’État d’Israël. Notre sentiment d’insécurité s’accroît devant un islamisme radical qui se globalise et qui constitue un danger terrible par le nombre de ses adhérents prenant pour cible les « sionistes ». Notre lucidité historique, faite de peur mais aussi d’exigence et de rigueur, nous oblige à prendre conscience de cette réalité. Mais la société française ne se sent pas concernée.

Cet antisémitisme issu de la société ne mobilise contre lui que les intellectuels et les politiques. Les manifestations récentes pour le dénoncer n’ont vu défiler que les juifs, c’était tout le contraire il y a quelques années lors de la profanation du cimetière de Carpentras. Il nous est très difficile de vivre avec l’impuissance du pouvoir à enrayer le phénomène et à induire le « sursaut républicain ». Peut-être sommes nous inhibés dans la recherche de l’apaisement et de la réconciliation avec la société civile ? Nous sommes très peu nombreux, par exemple, à nous engager dans le dialogue interreligieux. Nous laissons trop souvent les chaises vides à des rencontres de ce type, paralysés par le carcan de la place qui nous est attribuée depuis deux millénaires. Le judaïsme a toujours concentré son énergie à la transmission en interne et il a peu communiqué sur lui-même, ne cherchant pas à convaincre ; resté méconnu, il suscite toujours autant de rumeurs !

Le danger qui nous guette aujourd’hui est le repli : nous sommes souvent accusés de communautarisme, un sentiment qui consiste à ne pas voir d’autres problèmes que celui du groupe. Cette accusation n’est pas fondée : la solidarité intracommunautaire n’a jamais empêché les juifs de s’impliquer dans de nombreuses causes universelles, à la Licra, à Sos Racisme ou au Mrap. Or cette solidarité est mise à mal toutes les fois que des associations emblématiques telles que le Mrap et Sos Racisme s’opposent. C’est aussi ce qui est au cœur des débats au sein des « autres voix juives », argumentant à chaque fois d’une prise de position tiers-mondiste mais refusant de voir que la « grande fraternité universelle » passe par pertes et profits la présence du judaïsme au monde. Nous percevons l’étendue de la possible barbarie de cette nouvelle fraternité « sympa » et refusons d’abandonner notre exigeante lucidité. Nous souhaitons bien sûr cette étreinte universelle, mais pas au prix de notre substance même.

Nous craignons la déferlante islamiste et le manque de vigilance des pays européens. L’Europe montre tous les jours son inconscience paisible à ses propres dérives et son jugement constant de ceux qui tant bien que mal ont choisi l’action dont elle est incapable. Nos blessures sont à vif et, comme tout au long de notre histoire, nous oscillons entre espoir et désespoir. La tentation de mettre à l’abri nos enfants est présente à nos esprits car notre amour de la vieille Europe a souvent été fatal. Nos enfants choisiront leur voie.


1 / Nicolas Weill, La République et les Antisémites, Grasset, 2004.



Article également accessible sur Cairn.info 

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