Dans quel environnement notre système de recherche et d’innovation va-t-il se trouver ?

Projet – La recherche française est, dit-on, aujourd’hui en crise. Quel regard portez-vous sur la situation présente ?

Jacques Lesourne – Le système français de recherche et d’innovation s’est mis en place après la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, le contexte est très différent, par la construction de l’Europe et l’ouverture de l’économie, par l’émergence de multinationales, et par la modification des secteurs scientifiques qui semblent les plus porteurs (je pense aux bouleversements en cours dans le domaine du vivant). Ce changement de contexte se traduit aussi par la privatisation de nombreuses entreprises publiques qui, souvent, assuraient la recherche technique dans leur domaine, par des incertitudes quant à l’attitude de la société vis-à-vis de la science et du progrès technique, etc. La situation actuelle n’a plus grand chose à voir avec celle des trente Glorieuses.

Partant de là, nous pouvons tenter de comprendre dans quel environnement le système de recherche et d’innovation français se trouvera à l’avenir. Dans une perspective économique et géopolitique, il sera marqué par la poursuite de la mondialisation avec l’apparition de zones qui jouaient un rôle second au XXe siècle (la Chine, l’Inde…), avec aussi une présence toujours forte des Etats-Unis.

Le développement des techniques de l’information et de la communication affectera le système de production de tous les pays développés. Parler de « déclin industriel » est un vocabulaire ambigu. De même que l’on peut dire que nous ne sommes plus dans une société agricole alors que nous n’avons jamais produit autant de produits agricoles, l’industrie du futur sera imprégnée de services. Gardons-nous de transposer dans le futur des notions du passé. L’appareil productif des pays développés change, il est vrai, de nature. Les emplois sont désormais moins nombreux dans l’appareil de production qu’en amont (la recherche, la formation, la mise au point des grands programmes de logiciels, par exemple), et en aval (dans la distribution, la publicité, l’assistance aux consommateurs), et moins nombreux, enfin, que dans des domaines parallèles (les professions juridiques). Mais ce sont des services qui n’ont de sens qu’en liaison avec l’activité productive.

Une troisième composante de la situation future de la recherche française est celle de l’organisation politique, avec un jeu entre au moins trois niveaux : l’insertion dans l’Europe (cf. par exemple le Programme commun de recherche et de développement), l’État, les Régions.

Enfin, nous sommes, je crois, à un moment du développement de la science et de la technique où celles-ci changent la relation de l’homme à son corps, à sa famille, aux autres espèces et au monde. En ces domaines, les frontières bougent, provoquant des questions considérables. Notre société s’interroge d’autant plus qu’elle éprouve le sentiment que ce n’est pas elle, mais la société américaine qui tranchera sur ces grandes questions, au moins dans le prochain demi-siècle.

Projet – Ayant mesuré ce changement de contexte, quels grands axes peut-on dégager en termes de prospective ?

Jacques Lesourne – Tout groupe humain a envie de contribuer à l’aventure de la connaissance. La recherche scientifique française témoigne de ce désir de participer à cette extraordinaire aventure et d’y être reconnue comme un acteur de premier ordre. Mais la recherche et l’innovation ont d’autres objectifs relevant de la mise au point de technologies, de la satisfaction des besoins de la société, de la contribution à la sécurité de cette société. Si l’on fait un tour d’horizon des pays en matière d’objectifs et de moyens, on voit que les Etats-Unis sont en mesure de couvrir pratiquement tous les domaines. Les pays de taille modeste ont deux possibilités : se concentrer sur quelques secteurs (la Finlande le fait dans les technologies de l’information et de la communication) ou miser sur la formation de personnes capables d’œuvrer au sein d’entreprises internationales pour bénéficier ensuite des retombées directement liées à la qualité de formation de ces personnes (par exemple, l’Irlande). Les pays intermédiaires comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, sont finalement dans la position la plus malaisée. Les objectifs français sont très larges mais les moyens concrets sont loin d’y correspondre !

Projet – La France, dit-on, est relativement peu présente dans les biotechnologies…

Jacques Lesourne – La position de la France dans ce domaine n’est ni catastrophique ni très brillante. Si elle est, en effet, peu présente dans certains secteurs, ce n’est pas par choix mais parce qu’elle n’a pas réussi à faire autrement ! Vis-à-vis de ses objectifs et de ses moyens, la France est devant le dilemme suivant : ou bien conserver telles quelles ses ambitions, mais augmenter les moyens de les atteindre, ou bien réduire le nombre des objectifs en étant capable de les tenir correctement.

Projet – Une mutualisation entre pays européens pourrait-elle permettre de maintenir tous les fronts ouverts ?

Jacques Lesourne – Beaucoup de pays aspirent à une plus grande répartition des efforts en Europe et il existe déjà quelques centres de recherche de valeur mondiale. Ces collaborations peuvent être de dimension communautaire, mais dans l’Europe à 25, la tentation est forte de privilégier le travail avec les voisins les plus puissants. Une pleine collaboration à l’échelle de l’Union impliquerait un accroissement des ressources financières du budget européen. Actuellement, ce budget est totalement absorbé par les fonds d’adaptation structurelle et par la politique agricole. Acceptera-t-on d’augmenter les plafonds du budget européen ou de réorienter les dépenses en faveur de la recherche ? Les décisions devront se prendre dans une Europe à 25, ce qui ne sera pas facile.

Projet – Revenons à la scène française : par rapport aux lieux de la recherche, aux institutions et à la synergie privé-public, quelles sont les évolutions souhaitables ?

Jacques Lesourne – Sur les 3 % du Produit intérieur qui, selon les objectifs du Sommet européen de Lisbonne, devraient être consacrés à la recherche, le Président de la République souhaite que l’on en attribue deux au secteur privé et un au secteur public. Mais la structure de la recherche en France et les objectifs qui lui sont donnés supposent de consacrer au moins 1,3 % au secteur public. Dans le secteur privé, les grands groupes semblent avoir des taux d’investissement en recherche et en innovation peu différents de ceux de leurs concurrents internationaux. Mais la différence avec les autres pays tient à un moindre développement de secteurs industriels qui demandent des taux de recherche et de développement importants. A peu près la moitié de la recherche du privé est concentrée sur treize groupes. Certes, quelques milliers de PME jouent aussi un rôle significatif. Mais le pourcentage dans le secteur privé ne pourra croître aussi facilement qu’on le prétend, du fait même de la structure de notre appareil de production.

Le système français connaît des difficultés de collaboration public-privé qui s’expliquent par les contraintes du droit public. Toute une série d’opérations est proscrite dans le secteur public. Et la comptabilité publique est conçue pour dépenser conformément à des règles importantes, mais qui ne sont pas celles de la véritable gestion. Cette rigidité est l’une des raisons de la récente crise des chercheurs : lorsque l’on a besoin de procéder à des coupes budgétaires, puisque l’on ne peut toucher aux dépenses fixes, on diminue les dépenses variables qui permettent de travailler et on arrête les recrutements.

Projet – On lie souvent le dynamisme de la recherche au rapprochement des jeunes chercheurs avec les plus expérimentés. Est-ce une bonne chose ? Et que dire de l’université, où l’inflation des premier et deuxième cycles a diminué le temps disponible des enseignants pour la recherche ?

Jacques Lesourne – Les formations doctorales sont, dans certains domaines, exceptionnellement bonnes et conçues pour former des chercheurs dans des secteurs fondamentaux. Mais les perspectives d’emploi de la recherche publique sont inférieures au nombre de doctorants. La solution serait d’ouvrir aux docteurs, en adaptant leur formation, un accès plus large à l’ensemble du privé, mais la tradition des entreprises est de considérer les ingénieurs comme un vivier plus facilement assimilable dans leurs structures.

Ensuite, l’université française n’a pas séparé du reste de ses cycles ce que j’appelle le post-baccalauréat (Deug, Dut, BTS, etc.) dont les techniques d’enseignement restent ou devraient rester celles du lycée. S’y ajoute un gonflement des effectifs universitaires et des recrutements commandés par les besoins d’enseignement. On maintient cependant la convention selon laquelle tout enseignant du supérieur doit consacrer la moitié de son temps à la recherche ; l’idée reste valable pour les cycles supérieurs mais est déraisonnable pour l’ensemble de l’université.

Les 90 universités françaises sont tout à fait hétérogènes. Certaines ont une activité de recherche de valeur internationale, dans d’autres, la qualité de la recherche est bien plus faible : c’est un fait que l’on ne veut pas considérer. Il faudrait juger la qualité des projets proposés par chaque université. Mais le pouvoir politique tremble à l’idée de reconnaître officiellement des différences entre universités. En Allemagne, la loi a tranché en décidant qu’il existe dans ce pays des universités de pointe devant jouer un rôle de leader mondial dans leurs domaines respectifs. Reste encore la difficulté de traiter de la même manière des universités où existent de grosses ou bien de petites équipes de chercheurs. Une université moyenne peut évidemment comporter une équipe de valeur internationale.

En se donnant, entre autres, pour objectif d’identifier les grandes hypothèses d’évolution du système français de recherche et d’innovation pour 2015-2020, l’opération de prospective FutuRIS a proposé la création d’un Haut Conseil de la Recherche et de l’Innovation dont le rôle serait d’émettre des avis sur les choix stratégiques à opérer. En considérant la totalité de ce que la France dépense, le Conseil serait à même de dire vers quels secteurs devraient s’orienter les investissements, avec une évaluation régulière des choix français au sein de l’Europe. Un tel lieu n’existe pas.

Il faudrait aussi panacher peu à peu dans tout l’appareil de recherche publique les sommes qui correspondent à des allocations budgétaires et celles qui sont des financements en fonction de projets pluriannuels d’après lesquels les laboratoires pourraient être évalués. Un véritable projet n’est pas un petit programme pour lequel le coût de préparation est aussi élevé pour les chercheurs que l’argent qu’ils pourraient en obtenir.

Enfin, nous préconisons une gestion plus suivie des ressources humaines dans la recherche publique. Il faut penser des politiques de recrutement telles que la rémunération de l’ensemble des chercheurs augmente au même rythme que celle des Français, et que celle des meilleurs chercheurs les incite à rester ou à revenir en France.

Projet – Qu’en est-il de la gestion territoriale de la recherche ?

Jacques Lesourne – Il y a en France des pôles dans lesquels se retrouvent des acteurs qui collaborent localement. Je pense à Grenoble ou à Toulouse. Mais, pour le moment, les financements régionaux restent très faibles. Les deux sources financières premières de la recherche restent l’État et les entreprises. Les régions ne peuvent adopter une politique de recherche se limitant aux besoins régionaux. Elles doivent faciliter le développement d’activités en harmonie avec les secteurs en émergence sur le plan mondial. Il ne faudrait donc pas que la focalisation sur des aspects régionaux se traduise par une espèce de paupérisation générale. Quelques régions françaises sont aptes à jouer un rôle important dans des domaines internationaux, essentiellement pour des raisons historiques : très tôt entre les deux guerres, Toulouse est devenue une zone privilégiée, car plus éloignée de l’Allemagne ; le travail de Louis Néel et le développement des sports d’hiver ont permis l’émergence de Grenoble.

Projet – Que dire aujourd’hui, dans un contexte de mondialisation, du rôle de la puissance publique ?

Jacques Lesourne – Ce rôle reste important dans le financement de la recherche. Grâce à un ensemble de moyens qui contribuent à ce que la société soit innovatrice, la puissance publique peut inciter au développement de l’esprit d’initiative et de changement. Dans des domaines liés à la recherche, elle peut favoriser cet esprit d’initiative facilitant le changement et la croissance. Enfin, la puissance publique doit exercer un pilotage stratégique, s’assurant que le système est efficace, sans multiplier les petites mesures dont la gestion est très coûteuse, pour la puissance publique elle-même et pour ceux qui sont censés en bénéficier.



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