Cergy se caractérise par une grande mixité urbaine et sociale, voulue par les fondateurs de la Ville Nouvelle en 1973. La construction de chaque îlot (sous-quartier) a ainsi été confiée à des architectes différents, tandis que les ensembles de logement social ont été implantés au cœur des quartiers, à proximité immédiate des copropriétés et des ensembles pavillonnaires. Dès sa naissance, Cergy a été pensée comme une ville faite de différences, où seraient amenés à se côtoyer des familles de classe moyenne ou aisée fuyant la proximité de la capitale pour une ville plus aérée et moins onéreuse, des ménages en situation précaire désemparés face à la hausse du prix des logements dans la capitale et des communautés issues de l’immigration.

Dans ce contexte pluriculturel et marqué par une grande hétérogénéité des situations sociales, le concept de développement local prend tout son sens. Comment créer de l’unité dans la diversité ? Comment concilier les aspirations et le vécu de chacun pour évoluer ensemble vers un mieux-être collectif ? Car le développement local est un processus collectif, dans lequel chacun doit parvenir à exprimer ses envies et inquiétudes, en tant qu’acteur et bénéficiaire. Le rôle de l’agent de développement local apparaît alors plus clairement. Situé au cœur des logiques et des contradictions du territoire, celui-ci doit se montrer réactif pour identifier les faiblesses et les potentialités et parvenir à générer l’alchimie sans laquelle le processus de développement ne peut être enclenché. Médiateur entre la Ville et les habitants, il est l’interlocuteur privilégié des différents acteurs. Il identifie, coordonne et accompagne les initiatives de chacun, afin de promouvoir une évolution commune vers une amélioration de la vie en société.

Le quartier de Cergy Saint-Christophe (nouvellement rebaptisé Cergy Axe Majeur-Horloge en référence à deux de ses principales curiosités architecturales) a été construit dans les années 80, dans le prolongement des premiers quartiers de la Ville Nouvelle. Sa population de 20 000 habitants vit dans des résidences horizontales et verticales séparées par des espaces naturels et de nombreux chemins piétonniers, conçus dans un souci de proximité des équipements publics. Le quartier s’est largement paupérisé au cours de la dernière décennie et a acquis une réputation de « banlieue difficile » liée aux phénomènes de délinquance associés au sous-emploi. L’échantillonnage de ses habitants présente une grande diversité sociale et culturelle (on dénombre plus de cinquante nationalités), qui explique en partie la difficulté à créer une identité fondée sur des dénominateurs communs autres que l’insécurité et la perte de valeurs.

Initiatives de développement local

Travailler à Cergy Saint-Christophe n’a pas toujours été facile. En raison de son caractère novateur et peu tangible, le travail d’agent de développement local est incertain et parfois peu gratifiant. Il est parfois difficile d’évaluer les résultats de son labeur quotidien. Le terrain d’intervention est complexe, imprévisible, voire glissant, et il peut être malaisé de « se faire sa place » au sein de cette réalité préexistante à sa propre implication professionnelle. Le travail d’agent de développement est en effet fondé sur la confiance et la qualité des rapports humains que l’on établit au fil des mois avec les habitants, les personnalités et les autres professionnels investis sur le quartier. La logique professionnelle de l’agent de développement local s’inscrit dans la durée, à l’image des processus qu’elle cherche à engendrer. Elle ne s’évalue pas en quantités produites ou profit accumulé, mais en démonstrations de satisfaction collective et durabilité des dynamiques mises en œuvre.

Comme agent de développement à Cergy, j’ai vécu des expériences gratifiantes et traversé des périodes d’incertitude. Mon sentiment actuel demeure mêlé d’espoir et d’inquiétude. Espoir car j’ai eu le bonheur de participer et assister à la naissance de dynamiques porteuses d’identité et de fierté pour les habitants du quartier. Je citerai en particulier la 1e édition du festival des Voix liées, un concert vocal et multiculturel créé à l’initiative du Conseil consultatif de quartier en mai 2004. La population s’y est rassemblée autour de ses différences, de ses richesses et de ses potentialités. La plus grande réussite est à mes yeux le sentiment de fierté et d’appartenance engendré par l’événement chez les participants (artistes ou spectateurs). D’autres micro-réalisations et petites avancées au cœur des quartiers, au jour le jour, ont bien souvent alimenté cette foi qui pousse les professionnels de l’action sociale à persévérer : des repas de quartier, l’aménagement d’aire de jeux, des animations collectives, des rencontres interculturelles…

Cependant, je demeure inquiète au vu de l’évolution de la situation, comme dans beaucoup d’autres quartiers périphériques de la région parisienne. Cergy Saint-Christophe est un quartier qui présente un visage de pauvreté économique et sociale et, malgré un tissu associatif étoffé, il porte les marques de l’individualisme et du repli. La misère sociale est aujourd’hui en expansion, elle tire ses racines de la paupérisation des ménages et d’un effacement des valeurs au niveau culturel et social. Le panorama à Cergy Saint-Christophe est complexe puisque coexistent et se côtoient au sein du quartier des communautés fondées sur une appartenance ethnique ou religieuse commune, des classes moyennes dont le degré d’implication dans la vie du quartier est très variable, et des populations en constat d’échec social. Les modalités de socialisation varient considérablement selon les situations et sont parfois mises en échec par l’impératif de survie économique et l’émergence de comportements destructeurs du lien social.

La mise en œuvre d’une dynamique commune porteuse de solidarité s’inscrit dans la durée et n’apporte pas les résultats immédiats et tangibles espérés dans une société de consommation. Il est difficile et délicat de faire entendre à des familles en situation de survie économique les avantages qu’elles recueilleront sur le moyen ou le long terme d’une implication sociale renforcée. Comment concilier des aspirations composites, voire antagoniques, insuffler un élan commun, créer les modalités de réconciliation d’une société désunie et l’accompagner dans la recherche d’un langage commun ? Le développement local est un apprentissage quotidien, qui repose sur des réalités changeantes et incertaines et place les rapports humains au cœur des processus sociaux. Cette expérience m’a beaucoup appris, notamment que le mieux est fait de petits biens, de menues avancées et de succès quotidiens.



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