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Les acteurs de l’urgence sont les témoins d’une hospitalité inconditionnelle, que n’assurent pas les dispositifs sociaux habituels.

L’approche humanitaire de l’exclusion semble avoir acquis un certain droit de cité au cours des deux dernières décennies. C’est, en effet, durant cette période que se dessinent les contours d’un nouveau secteur dans le champ des politiques sociales. Pour répondre aux besoins de personnes délaissées, entièrement ou en partie, par les dispositifs « normalisés », les structures d’urgence se spécialisent peu à peu dans l’accueil des publics a priori indéfinissables, dans l’accueil de tous les « sans » : sans abri, sans emploi, sans revenu, sans famille, sans droits… Elles adoptent ainsi des principes qui tranchent par rapport à ceux qui orientent classiquement les politiques sociales.

L’accueil inconditionnel

En général, en effet, c’est sous certaines conditions que l’aide sociale est distribuée aux ayants droit. Or, dans le secteur de l’urgence, la notion d’inconditionnalité apparaît comme une autre modalité d’accueil et de soutien des personnes, repoussant les limites d’accès aux services de protection. Quand la conditionnalité maintient assez élevés des seuils d’accès et peut devenir un facteur d’exclusion, l’inconditionnalité élargit les portes d’entrée dans des dispositifs ouverts à tous. L’accueil et le service rendu ne sont pas, ici, la contrepartie d’un quelconque engagement de l’usager. Les rapports entre accueillants et accueillis ne sont pas contractuels.

Pratiquement, l’inconditionnalité se décline de plusieurs façons. Elle est d’abord « temporelle », la détresse sociale justifiant des interventions qui ne peuvent être différées et ne relèvent pas de la logique du rendez-vous. L’inconditionnalité est ensuite « spatiale », la détresse sociale étant traitée là où elle s’exprime par des équipes mobiles qui ont pour mission d’aller au-devant des personnes en difficulté, afin de les prendre en charge, le cas échéant, là où elles sont. L’inconditionnalité est aussi biographique : les secours sont donnés quels que soient les parcours des personnes, leur histoire, les raisons pour lesquelles elles vivent leur situation d’exclusion. De même que les Samu médicaux ne s’intéressent pas aux responsabilités des victimes d’accidents de la route, les acteurs de l’urgence sociale ne subordonnent pas leur action à l’analyse du passé des bénéficiaires. L’anonymat de l’accueil symbolise bien ce principe qui, en général, n’est pas appliqué dans le cadre des interventions sociales traditionnelles. L’impasse sur l’itinéraire de l’usager permet de prendre en charge des personnes inscrites dans une dynamique durable d’échec et qui renouvellent, de façon répétée, les mêmes demandes.

Enfin, l’inconditionnalité est aussi sociale, l’appartenance à une catégorie d’ayants droit n’étant pas non plus exigée comme condition de prise en charge par les structures d’urgence. L’inconditionnalité répond à la configuration prise aujourd’hui par le phénomène d’exclusion dans un contexte de fragmentation sociale. L’accueil et le service rendu, enfin, ne sont pas la contrepartie d’un quelconque engagement de l’usager. Les rapports entre accueillants et accueillis ne sont pas contractuels. A la différence du RMI par exemple, perçu à condition que le bénéficiaire remplisse son contrat en prouvant son engagement dans la voie de l’insertion, le service d’urgence peut être reçu sans que l’usager ne propose quoi que ce soit en retour.

Dans le secteur de l’urgence, l’aide n’est pas seulement régie par le principe de l’inconditionnalité ; elle est aussi focalisée sur la personne. Cet intérêt porté à la personne s’explique par la place prise par des organisations confessionnelles et caritatives d’inspiration humaniste. Mais il résulte surtout du mode contemporain de socialisation des individus. Dans une société hyperdifférenciée, il existe toujours un risque de décalage entre des dispositifs « formatés » pour répondre à des problèmes collectifs et les demandes des personnes qui ne s’y réduisent pas toujours, surtout quand elles sont atypiques. D’où cette tendance à prendre en compte l’individu dans sa globalité. Ainsi les acteurs de l’urgence s’efforcent de ne pas prendre en charge les personnes de façon fragmentée dans des dispositifs éclatés. L’approche globale est censée permettre à l’individu de relier les segments d’une vie « en pointillés », faite de ruptures successives, de recouvrer une identité corrodée par l’exclusion. Mais ce recentrage de l’action sociale modifie profondément la méthode de l’intervention sociale. Au-delà des compétences légales, d’une connaissance des dispositifs et des procédures, elle demande aussi une attention soutenue à chacun, à ses demandes, à sa singularité.

L’accompagnement

Dans ce contexte, la qualité de l’accueil et de l’écoute devient un enjeu majeur car elle doit permettre à l’usager de s’exprimer, d’explorer, sans crainte d’un jugement normatif, les ressources personnelles dont il dispose afin de les mobiliser. Selon ce schéma, l’accompagnement apparaît comme une nécessité, complétant le premier accueil. Quand la seule redistribution de droits ne suffit pas à stabiliser les individus dans les filières d’insertion, le « suivi » des personnes s’impose afin que celles-ci ne se perdent pas dans le labyrinthe des services sociaux et ne s’exposent pas au risque de nouveaux décrochages.

Mais l’accompagnement va au-delà. Il ne suffit pas seulement d’ouvrir l’accès des familles au logement, il est nécessaire d’accompagner les familles pour qu’elles puissent effectivement habiter leur logement et leur quartier. Il ne suffit pas non plus d’ouvrir aux exclus la porte des entreprises, mais d’offrir un accompagnement à l’intérieur de l’entreprise, sinon un tutorat, dans les parcours emploi-formation, et parfois dans le maintien au poste de travail lui-même. Mais où sont alors les limites ? A partir de quand peut-on être sûr que la personne qui a retrouvé un emploi ou un logement n’a plus besoin d’être soutenue ?

Ce centrage sur la personne oblige à réviser le profil même des agents qui s’investissent dans ce champ. Quand on reçoit un usager dont on attend qu’il parle de lui-même, de ses ressources personnelles, de ses angoisses et de ses désirs, peut-on renvoyer simplement l’image de l’institution (de ses règles et de ses normes) ? Dans la relation de face à face, c’est un visage qui se présente à un autre visage. Alors que l’institution ne peut « regarder » chez l’autre que les expressions normalisées, adéquates aux réponses disponibles, la personne peut – sous certaines conditions – voir l’autre dans toute sa complexité. La démarche n’est plus anatomique et partielle. Elle passe par un engagement personnel, avec ses affects et ses singularités, par une relation de confiance.

Un secteur en crise chronique

Mais, en raison même des principes sur lesquels elles s’appuient, les structures d’urgence sont soumises en permanence à des risques de déstabilisation. Placées en première ligne, elles enregistrent en temps réel toutes les variations des processus de précarisation. Car c’est vers elles que se tournent finalement tous ceux qui, à un moment donné de leur parcours, sont mis à l’écart du jeu social.

La sur-occupation chronique des dispositifs affaiblit le principe de l’inconditionnalité. Afin d’éviter les phénomènes de saturation, les gestionnaires sont en effet amenés à réglementer les flux d’entrée, à refuser les accès répétés aux structures ainsi que les sédentarisations prolongées. Dans certains cas, ils ont tacitement réintroduit le système des quotas, en fonction des pays d’origine.

L’hétérogénéité des publics est une autre source de fragilité. Coexistent dans les dispositifs d’urgence des populations qui, souvent, n’ont pas ni la même histoire, ni les mêmes projets, ni les mêmes attentes et, notamment depuis l’arrivée en force d’étrangers de toutes nationalités, ne partagent ni la même culture, ni la même langue. Cette cohabitation peut s’avérer très problématique, aiguisant la concurrence entre usagers [1].

Entre fonction relais et fonction asilaire

L’urgence sociale est aussi mise en difficulté pour une autre raison. En effet, les structures d’urgence se sont développées sur le modèle de l’urgence médicale. Les services d’urgence des hôpitaux ou les Samu médicaux sont destinés à prendre en charge sans délai des personnes en danger pour leur permettre d’accéder aux soins. Il s’agit d’espaces « intermédiaires » dans lesquels des premiers soins peuvent être dispensés, avant d’orienter les personnes vers d’autres services ou vers leur domicile. Dans tous les cas, ce sont des « sas » de stationnement, le temps d’un diagnostic et d’une orientation.

En théorie, les dispositifs d’urgence sociale fonctionnent de la même manière. Ils tirent leur légitimité de leur adossement à l’insertion. Un premier contact est établi avec des usagers qui rencontrent de grandes difficultés et qui sont destinés à être réorientés vers les services administratifs, sociaux ou médicaux. Dans la pratique, les choses sont bien différentes. Certes pour quelques-uns, l’urgence est un relais. Par exemple, des femmes, victimes de violences conjugales, peuvent être dépannées par les services d’urgence dans l’attente d’une autre modalité d’assistance. Mais la plupart du temps, beaucoup utilisent les structures d’urgence comme des réseaux de survie qu’ils fréquentent très régulièrement. Ainsi, selon une enquête de l’Insee, 60 % des personnes sans domicile qui ont recours aux services d’aide (hébergement, restauration) le font tous les jours, et 20 % les sollicitent cinq ou six jours par semaine. Nombreux sont ceux qui vivent ainsi une situation « flottante », développant une économie de l’exclusion, mobilisant et combinant toutes sortes de ressources : ressources légales, illégales, assistance sociale classique, réseaux d’urgence [2].

Pour d’autres, l’insertion est vraiment hors d’atteinte : étrangers en situation irrégulière, déficients mentaux dans la rue depuis longtemps, « clochards » de longue date… Ils sont plus ou moins (mal) installés durablement dans les réseaux d’urgence. Or une telle « fidélisation » ruine de fait la notion même d’urgence, surtout quand, en raison de la saturation, les dispositifs se transforment en relais entre la rue et la rue… Ce qui est le cas, lorsque les personnes hébergées le soir doivent quitter l’établissement le lendemain matin, parfois très tôt, sans être assurées de retrouver une place la nuit suivante.

Cette absence de perspective d’insertion ne peut qu’interroger un mode d’intervention sociale normalement transitoire. Tel est le cas lorsque les services d’urgence deviennent des « terminaux » où aboutissent des gens très précarisés et développent ainsi, à « bas bruit », une fonction asilaire. Or cette fonction n’est ni reconnue ni admise dans la mesure où elle s’écarte trop des logiques d’égalité, de justice et de progrès social qui sont au cœur de l’Etat providence. Notre société répugne, à juste titre, à concevoir et à admettre des espaces de relégation qui rappellent le « grand enfermement ». La fonction asilaire qui existe de fait n’est, par conséquent, assumée par personne. Cet « asile au noir » ou « sans nom » [3] provoque un grand malaise chez les intervenants et un ressentiment croissant chez les usagers.

L’enjeu des réseaux

Face à cette situation, la tentation du repli est assez forte. Les gestionnaires cherchent à « protéger » les espaces et donc les usagers dont ils ont la charge, limitant les flux d’entrée, « fluidifiant » les flux de sortie. Pour préserver leur fonctionnement, on doit encore d’urgence exclure. Une mise en réseau offre sans doute une alternative. Sur le terrain, elle suppose une « mutualisation » des ressources disponibles. Des réseaux « horizontaux » se forment, qui rassemblent des structures proches les unes des autres, quant au contenu de leur action. Plus rares, les réseaux « verticaux » croisent des dispositifs d’urgence et des dispositifs de droit commun. Plus difficiles à constituer, de tels réseaux, thématiques, ambitionnent de rendre effectives les trajectoires d’insertion dans un domaine particulier. S’ils ne garantissent pas, bien entendu, le succès des itinéraires, ils permettent au moins de repérer les dysfonctionnements éventuels et dans certains cas de les corriger.

La coopération des intervenants sociaux dans des réseaux « primaires » (horizontaux ou verticaux) ne résout pas tous les problèmes. Mais elle fait sortir le risque d’une fonction asilaire de sa quasi-clandestinité et rend publics, sur un territoire donné, les débats concernant cette difficile question. Ces réseaux pratiques règlent surtout des questions individuelles, à une échelle spatiale restreinte – ville, agglomération, bassin de vie. A cette échelle, ce type d’action ne bouscule pas véritablement les principes du fonctionnement social. En revanche, sa généralisation fait entrer l’humanitaire dans le champ du politique. L’articulation de l’urgence humanitaire et de l’action politique est alors un enjeu de la réflexion à mener dans un cadre qui dépasse les contraintes du terrain. La détresse sociale requiert des interventions dispensées de toute médiation, notamment de celle du temps, de la réflexion, du débat, de la norme et du droit. Porté dans des « réseaux secondaires », le débat permettrait peut-être de réintroduire le temps de la médiation dans le secteur de l’urgence sociale, et de maintenir en état les interrogations sur les pratiques qui s’y développent et sur les nouveaux principes qui s’y dessinent.

Une telle réflexion « distanciée » autour de l’urgence sociale paraît d’autant plus nécessaire que cette catégorie de l’action est porteuse d’un paradoxe irréductible. D’un côté, les interventions d’urgence paraissent incontournables dès lors que des personnes sont exposées à des menaces vitales, sont touchées dans leur intégrité et leur dignité et sont victimes d’un système qui les marginalise. D’un autre côté, on voit bien les limites d’un mode d’intervention qui dépend pour beaucoup de l’existence de sentiments compassionnels. De surcroît, il ne garantit en rien l’amélioration des conditions de vie qui dépendent moins de la qualité des prestations proposées que de la place accordée dans la société aux personnes en grande difficulté. Il devient pervers quand, au lieu de servir de passerelle vers l’insertion, il oriente vers des espaces de relégation.

Face à ce paradoxe, plusieurs positions sont possibles. On peut le masquer et faire comme s’il n’existait pas en compartimentant les deux termes. On peut aussi tenter de le résoudre à tout prix, en ne privilégiant que l’un des deux termes : soit valoriser l’intervention d’urgence sans en voir les limites, soit y renoncer sous le prétexte de ses limites.

Mais on peut aussi exploiter ce paradoxe pour le rendre dynamique et productif. A force d’être rappelé, le risque de relégation peut engendrer des réactions positives. A savoir, interroger en permanence les facteurs de paupérisation, rappeler que la seule action « sur les marges » ne suffit pas à résoudre les problèmes liés à l’exclusion, interroger sans relâche les politiques de l’emploi, de la formation, du logement, de la santé et de l’immigration, en bref continuer à maintenir dans le débat public cette difficile question sociale.


1 / Selon l’enquête de l’Insee, 50% des personnes dormant dans la rue en janvier 2001 ne souhaitaient pas se rendre dans des centres d’hébergement. La première raison invoquée était le refus de fréquenter les autres hébergés.
2 / Parmi les sans-domicile enquêtés par l’Insee, 50% n’ont pas effectué de démarches pour trouver un logement dans l’année précédant l’enquête, 14% ne souhaitant pas changer de mode d’hébergement.
3 / Nous empruntons ces termes à Olivier Brachet : « L’impossible organigramme de l’asile en France. Le développement de l’asile noir », Revue européenne des migrations internationales, 1997.



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