« Quand les droits de l’homme sont en jeu, il faut crier ».Cette conviction, qui repose d’abord sur un soubassement théologique, Jean Paul II n’a cessé de la traduire dans ses discours comme dans ses gestes.

Du long pontificat de Jean Paul II, que retiendra l’histoire ? Un coup d’œil jeté aux innombrables hommages qui lui ont été rendus après sa mort, bien au-delà des cercles catholiques ou même croyants, suffit à donner une indication. Au hit-parade des qualificatifs qui lui sont conférés, figure en bonne place l’expression « pape des droits de l’homme ». Nul autre pape avant lui n’avait en effet autant fait référence aux droits de l’homme. Et pour cause : après des décennies de méfiance et de malentendus entre l’Église et les droits de l’homme, il avait fallu attendre la célèbre encyclique de Jean XXIII, Pacem in Terris (1963) et le Concile Vatican II pour que ces derniers aient pleinement droit de cité dans la doctrine sociale de l’Église. Mais cela suffit-il à expliquer pourquoi Jean Paul II ne cessa d’approfondir et déployer cette dimension ? Au point qu’aux yeux de beaucoup, sa pensée et son action paraissaient s’identifier, sinon se réduire, à la défense et à la promotion de ces droits.

Certains y ont lu la conséquence des années passées en Pologne sous le nazisme puis le communisme. Certes, au total, Karol Wojtyla aura vécu trente-neuf ans sous le joug de régimes totalitaires. Il serait vain de nier l’influence de cette expérience dans ses combats, mais il serait tout autant erroné d’en majorer l’importance. Son insistance sur les droits de l’homme vient d’ailleurs ; elle repose avant tout sur un soubassement théologique. Jean Paul II y insistera.

Les fondements

C’est sa première encyclique, Redemptor hominis, publiée dès le début de son pontificat, en mars 1979, qui en livre la clé et dont il dira lui-même qu’elle expose « les pensées qui avaient mûri en moi pendant les années de mon service sacerdotal et épiscopal ». On y découvre ses convictions personnelles les plus profondes sur lesquelles il reviendra sans cesse, faisant référence à ce texte fondateur dans ses écrits et discours ultérieurs.

S’inscrivant dans la suite du Concile, Jean Paul II réaffirme que par l’Incarnation, le Fils de Dieu s’est uni à tout homme et veut parcourir la route de chaque homme. Jésus Christ étant la route principale de l’Église, cette route conduit du Christ à l’homme (§13). Ainsi, « cet homme est la route de l’Église, route qui se déploie, d’une certaine façon, à la base de toutes les routes que l’Église doit emprunter, parce que l’homme – tout homme sans exception – a été racheté par le Christ, parce que le Christ est en quelque sorte uni à l’homme, à chaque homme sans exception, même si ce dernier n’en est pas conscient » (§14). En d’autres termes, l’amour du Christ pour l’homme en révèle la dignité ontologique. Les droits de l’homme ne sont donc pas circonstanciels ou idéologiques mais, comme il l’écrira plus tard, « inscrits dans l’ordre de la création par le Créateur lui-même »[1]. Et dans la foulée, il pourra affirmer que « l’Évangile est la déclaration la plus achevée de tous les droits de l’homme ». Sans doute faut-il trouver ici les motivations de l’attitude critique de Jean Paul II à l’égard de la théologie de la libération, alors même qu’il interviendra à maintes reprises sur les sujets de prédilection qui étaient ceux de ces théologiens : dette extérieure, droit des pauvres[2]… Mais il se défie des dérives idéologiques. L’Église n’a pas, à ses yeux, à proposer de « systèmes ou de programmes économiques et politiques »[3], et « n’a pas besoin de cela pour aimer et défendre l’homme ».

Il est un autre motif qui conduit Jean Paul II à réserver une large place à l’affirmation des droits de l’homme, le service de la paix, la paix sociale et internationale. Or les droits de l’homme en sont la condition. On ne saurait être plus limpide : « la paix se réduit au respect des droits inviolables de l’homme (…) tandis que la guerre naît de la violation de ces droits et entraîne encore de plus graves violations de ceux-ci » (§17). Servir la dignité de l’homme et la paix, valeurs centrales du christianisme, voilà ce qui fonde le combat incessant de Jean Paul II en faveur des droits de l’homme[4]. Cette préoccupation centrale prendra de multiples formes et facettes que l’on ne saurait épuiser ici. Mais il nous faut mettre en lumière les faits saillants, car si Jean Paul II s’inscrit dans l’héritage de ses prédécesseurs immédiats et du Concile, il y imprime profondément sa marque.

Les paroles et les gestes

Pour proclamer son message, le pape utilise des moyens traditionnels : discours au corps diplomatique, messages pour la célébration de la journée mondiale de la paix, encycliques, exhortations apostoliques… Mais fait nouveau, en se faisant « globe-trotter », Jean Paul II va également porter la thématique des droits de l’homme, comme un leitmotiv, aux quatre coins du globe : dans ses adresses aux jeunes rassemblés lors des journées mondiales de la jeunesse, et surtout dans tous ses voyages qui le conduiront dans plus de 130 pays. Il pouvait alors modifier un discours préparé à Rome pour tenir compte de la situation réelle de son auditoire, comme il le fit au Mexique en 1979 devant les ouvriers ; et tout autant prendre la liberté de morigéner un chef d’Etat hôte, comme à Cuba en 1998. Venu à l’invitation de Fidel Castro, il plaide pour la liberté de conscience et les droits inaliénables de la personne humaine avant de lancer au Lider Maximo : « L’heure est venue de s’engager sur de nouveaux chemins ».

Et puis il y eut ces gestes et ces paroles d’une portée inouïe : les demandes de pardon. Chacun a encore en mémoire l’image de Jean Paul II devant le Mur des Lamentations à Jérusalem. Mais qui se souvient de ses demandes de pardon pour les erreurs dans l’évangélisation de l’Amérique, pour l’Inquisition… ? En Grèce, devant un auditoire médusé, il s’excuse pour les violences des Latins ; à Banja Luka, il demande pardon pour la complicité dans les crimes des oustachis croates ; dans la Maison des esclaves de l’île de Gorée au Sénégal, il demande pardon aux Africains pour les humiliations subies dans l’histoire. Incontestablement, il s’agit d’une décision tout à fait personnelle de Jean Paul II qu’il imposa à un entourage réticent pour ne pas dire hostile. Façon éclatante d’affirmer à la face du monde la dimension théologique des droits de l’homme.

Les institutions

Cette préoccupation constante trouvera une traduction institutionnelle. Lors de la réforme de la Curie en 1988, la commission pontificale Justice et Paix devient un Conseil pontifical dont la mission sort renforcée. Jean Paul II dote également le Saint-Siège d’outils nouveaux avec la création de deux fondations, celle qui porte son nom pour le Sahel (1984) et la fondation Populorum progressio (1992).

Mais c’est aussi la diplomatie vaticane qui deviendra le vecteur de la dignité et des droits de l’homme, en en faisant la raison d’être de sa présence accrue au sein des institutions et des conférences internationales, dans toutes les organisations où se jouent la paix du monde et le respect des droits de la personne[5]. Le pape lui-même se rend au siège de l’Onu, à l’Unesco, au Conseil de l’Europe… où il prononce des discours importants, encourageant tout ce qui concourt à respecter la dignité de l’homme. Récemment encore, Mgr Martino, représentant permanent du Saint-Siège auprès de l’Onu[6], rappelait à l’occasion de la conférence de Johannesburg (2002) que « l’Onu est un organisme qui doit servir l’homme. Le point de départ est toujours l’être humain et non les gouvernements ou l’Onu ».

Une approche globale

En chaque occasion, fidèle à ses convictions, Jean Paul II n’a cessé de prêcher l’universalité des droits de l’homme parce qu’ils sont inhérents à la personne humaine et à sa dignité. Cela ne souffre aucune exception[7]. Il le dira à temps et à contretemps, ne cédant jamais au « politiquement correct » : s’il tance Fidel Castro, il réaffirme dans le même temps son opposition à l’embargo imposé depuis 35 ans par les Etats-Unis et dont la population est la première victime[8] ; il rencontre Arafat et les responsables israéliens, se rend à Jérusalem et visite le camp de réfugiés palestiniens de Deïché, demande l’internationalisation de Jérusalem… Les exemples de ce type abondent. Cette universalité, Jean Paul II va à nouveau l’illustrer à propos d’un dossier sensible : celui de la lutte contre le terrorisme. Dans l’exhortation post-synodale Ecclesia in America, le pape se félicite de la progression de la démocratie « dans la mesure où cela favorise un respect toujours plus évident des droits de chacun, y compris ceux de l’accusé et du coupable, à l’égard desquels il n’est pas légitime de recourir à des méthodes de détention et d’investigation – que l’on pense ici particulièrement à la torture – préjudiciables à la dignité humaine ». C’était en 1999. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, loin de relativiser sa position, il enfonce le clou. Tout en condamnant radicalement les actes terroristes, Jean Paul II rappelle que rien ne saurait légitimer de renoncer à protéger les droits de l’homme, ce dernier fût-il terroriste : « Des choix politiques qui rechercheraient le succès sans tenir compte des droits fondamentaux de l’homme seraient inacceptables, car la fin ne justifie jamais les moyens »[9].

Universalité mais aussi indivisibilité des droits de l’homme : car « aucun droit humain n’est assuré si l’on ne s’engage pas à les protéger tous. Quand on accepte sans réagir la violation de l’un quelconque des droits humains fondamentaux, on met en péril tous les autres »[10]. Il ne saurait être question notamment d’opposer les droits civils et politiques aux droits économiques, sociaux et culturels. Ils sont « étroitement associés car ils sont l’expression de dimensions diverses de l’unique sujet qu’est la personne »[11]. Jean Paul II a combattu tout régime totalitaire brimant la liberté de penser et de croire. Pourfendeur déterminé du communisme, il fut très directement lié aux événements intervenus dans les pays de l’Est au cours de la décennie 80[12]. Pour autant, la chute du communisme ne signe pas le triomphe du capitalisme libéral qu’il se garde bien d’adouber. Dans son encyclique Centesimus annus (1991), pour le centenaire de Rerum novarum (Léon XIII), il renvoie dos à dos les systèmes qui ne mettraient pas l’homme au centre. Il met en garde contre les limites et les dérives de l’économie de marché qui ne peut à elle seule assurer le respect de la dignité de l’homme et la sauvegarde de la création.

Une clé de voûte

Tout en affirmant leur indivisibilité, Jean Paul II a cependant « ressenti le devoir d’insister avec force sur certains droits qui, affirmés théoriquement, ne sont souvent pas respectés, que ce soit par les lois ou dans les comportements concrets »[13]. Il en est ainsi de la liberté religieuse qu’il considère comme un « test » pour l’observance des autres doits fondamentaux[14]. Mais surtout, il revient constamment sur le droit à la vie « le premier et le plus fondamental des droits humains », placé comme la clé de voûte de son combat et qui fera l’objet de l’encyclique Evangelium Vitae (1995). Sous cette appellation, c’est la vie sous toutes ses formes que défend le pape, de la conception à sa fin naturelle. C’est au nom de ce droit à la vie qu’il mène son combat contre l’avortement et l’euthanasie. C’est aussi au nom du droit à la vie qu’il se prononce, avec une rapidité inédite, en faveur du droit et même du devoir d’ingérence humanitaire[15].

Mais c’est encore au nom du droit à la vie que Jean Paul II plaide pour l’abolition de la peine de mort. Sur cette question, il a fait faire un pas considérable à l’Église dont la position reste on ne peut plus ambiguë jusque dans la nouvelle édition du Catéchisme universel publiée en octobre 1998. On peut y lire en effet : « L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains » (§ 2267). Quelques lignes plus bas, le texte ajoute certes que ces cas exceptionnels « sont désormais assez rares sinon pratiquement inexistants ». Le recours à la peine capitale n’en demeure pas moins légitimé, même avec toutes ces réserves. Pourtant, dès l’encyclique Evangelium Vitae, publiée antérieurement, Jean Paul II classait parmi les signes d’espérance « l’aversion toujours plus répandue de l’opinion publique envers la peine de mort » (1-27). Et lors de la conférence internationale de juillet 1998 qui a abouti à la création de la Cour pénale internationale, quelques mois à peine avant la sortie du Catéchisme, le représentant du Saint Siège avait déclaré que ladite Cour « ne devrait jamais prononcer la peine de mort ». L’année 1999 marque un tournant définitif. En janvier, Jean Paul II présente au Mexique l’exhortation Ecclesia in America qui fustige le recours à la peine de mort et affirme que les sociétés qui y ont recours portent « l’empreinte de la culture de mort et [sont] donc opposées au message évangélique » (§ 63). Dans la foulée, le pape se rend aux Etats-Unis dont 38 des 50 États appliquent alors la peine capitale. Dans un discours prononcé à Saint-Louis, il exhorte à mettre fin à la peine de mort « qui est à la fois cruelle et inutile ». La même année, il demande officiellement son abolition dans le monde entier et fait savoir que désormais, systématiquement, toutes les condamnations à mort prononcées aux Etats-Unis recevront un appel de clémence de sa part. A l’Onu, l’échec de la proposition d’un moratoire des exécutions à l’occasion de l’an 2000 n’entame pas la détermination du pape qui, depuis le Colisée, demande solennellement un moratoire général ainsi que l’abolition de la peine capitale qui « mettra fin aux tortures et traitements inhumains subis par les prisonniers à travers le monde ». Dans ses demandes, le pape ne fait jamais allusion à la culpabilité ou à l’innocence du condamné. Il se base toujours sur les raisons de fond qui conduisent l’Église à condamner le recours à la peine capitale. Ultime victoire, quelques jours après sa mort, le gouvernement guatémaltèque annonce qu’il souhaite abolir la peine de mort pour rendre hommage à Jean Paul II.

Au bout de ce bref parcours, comment mesurer l’impact réel de l’engagement de Jean Paul II pour la cause des droits de l’homme ? Il aura joué, de toute évidence, un rôle important pendant plus d’un quart de siècle, ouvrant des brèches dans l’oppression, en Pologne mais aussi en Haïti, aux Philippines, au Chili, toujours attentif à la question sociale… Mais surtout, il « aura redonné leur place aux droits de l’homme dans la doctrine et la pratique catholique, comme l’une des manières fondamentales de mettre en œuvre l’amour du prochain à l’égal de l’amour de Dieu »[16].



[1] Encyclique Entrez dans l’espérance, 1994.

[2] En 1981, il consacrera notamment une encyclique, Laborem exercens, « au droit au travail et aux droits de travailleurs » comme il le dira dans le discours prononcé à l’occasion de la remise de son doctorat Honoris causa de l’université de la Sapienza à Rome pour son action en faveur des droits de l’homme. Cf. Esprit et Vie, n° 87, août 2003, p. 44-45.

[3] Cf. l’encyclique Sollicitudo rei socialis, 1987.

[4] C’est ce qu’il résumera explicitement dans l’introduction du discours à l’université de la Sapienza, op. cit.

[5] Sur ces sujets, voir J.-B. d’Onorio (dir.), La diplomatie de Jean Paul II, Cerf, 2000.

[6] Par la suite, Jean Paul II nomma Mgr Martino président du Conseil pontifical Justice et Paix, responsabilité qu’il exerce encore à ce jour.

[7] Pour autant, il est important de noter que le magistère a toujours insisté sur l’importance d’une universalité respectueuse de chaque expérience culturelle capable de promouvoir la dignité humaine, en l’enrichissant de son apport spécifique.

[8] Il condamnera pour les mêmes raisons les mesures de rétorsion décrétées contre l’Irak ou la Serbie, sources de souffrance et sans effets politiques rapides.

[9] Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix 2004 in La Documentation catholique, n° 2305, 4 janvier 2004, p. 4-8.

[10] Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix 1999, §12, http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/, La Documentation catholique, n° 2195, p. 1-6.

[11] Ibid., §3.

[12] Cf. l’entretien avec T. Mazowiecki dans ce dossier, p. 66 et ss.

[13] Discours à l’université de La Sapienza, §5, op. cit.

[14] « Je considère, en effet, que le droit à la liberté religieuse n’est pas simplement un droit parmi les autres droits humains, mais qu’il est celui auquel tous les autres se réfèrent, car la dignité de la personne humaine a sa première source dans le rapport essentiel avec Dieu », Discours à la Sapienza, op. cit.

[15] « Évidemment, quand les populations civiles risquent de succomber sous les coups d’un injuste agresseur et que les efforts de la politique et les instruments de défense non violente n’ont eu aucun résultat, il est légitime, et c’est même un devoir, de recourir à des initiatives concrètes pour désarmer l’agresseur. Toutefois, ces initiatives doivent être limitées dans le temps, avoir des objectifs précis, être mises en œuvre dans le plein respect du droit international, être garanties par une autorité reconnue au niveau supranational et, en toute hypothèse, n’être jamais laissées à la pure logique des armes », Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix 2000, http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/.

[16] Michel Wagner, pasteur de l’Église réformée de France, membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme auprès du Premier ministre. Voir le dossier « Le ministère du pape vu par les Protestants », http://www.protestants.org/textes/jean_paulII/.

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