Samba Yatera est responsable du pôle « insertion » au sein du Groupe de recherches et de réalisations pour le développement rural (Grdr), association basée en France et dont l’action se concentre sur le développement des pays « du fleuve » (Mali, Mauritanie, Sénégal).

Projet – A l’initiative de qui le Grdr a-t-il été fondé ? Vous-même, depuis quand en êtes-vous membre ?

Samba Yatera – Le Grdr a été créé en 1969 par un groupe de jeunes coopérants de retour d’Afrique : ils voulaient continuer d’agir en faveur du développement du bassin du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie et Sénégal) et en même temps aider les émigrants venus de cette région. Leur action a commencé par des initiatives d’alphabétisation, de formation et de soutien aux immigrés qui voulaient lancer en France quelques projets.

Personnellement, j’ai découvert le Grdr en 1985. J’avais entrepris une recherche universitaire et préparais une thèse sur l’immigration et le développement, qui devait donner lieu à la publication d’un ouvrage centré sur l’exemple mauritanien et le rôle des associations d’immigrants dans le développement de leur pays d’origine. J’avais ainsi collaboré avec l’institut Panos pour suivre une centaine d’associations implantées en France. L’équipe avec laquelle je travaillais avait aussi réalisé des études de terrain au Mali et au Sénégal pour tenter d’évaluer sur place l’impact des associations. J’ai finalement rejoint le Grdr et ma participation répond à un désir personnel d’articuler réellement la recherche et l’action dans ce travail sur le développement. Je suis aussi sensible à la double spécificité du projet du Groupe, qui lie le soutien aux associations en France et l’accompagnement d’initiatives des populations africaines. Notre principe est de ne pas nous substituer à l’action des personnes ou des associations que nous aidons.

Projet – L’histoire est ancienne d’associations, plus ou moins formelles, regroupant les émigrés des régions du fleuve Sénégal, et qui veulent œuvrer pour le développement de leurs pays.

Samba Yatera – Bien sûr, les immigrants n’ont pas attendu le Grdr ni les bailleurs de fonds pour se mobiliser et investir dans leur pays d’origine. Ce qui caractérise les ressortissants de cette région est leur grande capacité d’organisation. Ils se sont d’abord cotisés  pour permettre la construction de lieux de culte, des mosquées, traduisant en même temps leur souci d’un renforcement de la cohésion sociale. Ensuite, ils ont contribué à ce que leurs villages se dotent d’infrastructures de développement socio-économique, centres de santé et écoles, en premier : n’ayant pas été scolarisés eux-mêmes, ils ont très vite compris l’importance de l’école pour l’avenir.

Projet – N’y avait-il pas chez cette première génération la perspective d’un retour, ceux qui rentraient étant remplacés par les cadets de leur village ?

Samba Yatera – C’était, en effet, un système de migration « tournante ». Depuis, le mode d’organisation et le projet migratoire ont évolué. La première migration ne pensait pas s’installer dans la durée. Mais à partir de 1981, avec l’abrogation du décret de 1939, très contraignant pour les étrangers, on assiste à une floraison d’associations loi 1901. Cette figure nouvelle a transformé les manières de faire, permettant à ces groupes de s’inscrire dans un partenariat avec les Ong ou les collectivités locales. Tout un processus de transformation s’est enclenché au sein de l’immigration, favorisant ainsi un transfert du pouvoir des notables plus âgés vers de plus jeunes migrants sachant lire et écrire. Cette période a marqué une étape importante. Désormais, les associations se constituent autour du projet de développement pour les villages. Et les initiatives des immigrés favorisent l’émergence de structures relais, des comités villageois de gestion, des associations locales.

Auparavant, les programmes engagés (centre de santé, école, puits, financement de périmètres irrigués) dépendaient pour leur réalisation des migrants, qui détenaient l’essentiel du pouvoir de décision. A partir des années 90, les immigrés soutiennent la naissance d’associations inter-villageoises et s’organisent eux-mêmes en fédérations. L’organisation de telles structures change d’échelle et la mobilisation ne se fait plus seulement à partir des identités villageoises. On observe aussi, dans cette même période, la constitution d’associations sous-régionales, par exemple la Coordination des animateurs de développement (Cad) et le Réseau des associations pour le développement du bassin du fleuve Sénégal (RADBF). Leur objectif est d’amplifier un rôle de lobbying pour une reconnaissance politique du rôle des immigrés dans le développement de la part des pouvoirs publics, ceux du Nord comme ceux du Sud, mais aussi un rôle de formation et d’animation auprès des associations en France.

A l’origine, grâce à la contribution de leurs membres, les caisses de solidarité répondaient avant tout aux besoins des familles et des villages des migrants. La migration était gérée avec le village d’origine. Mais dès lors que la carte de séjour n’a plus été délivrée facilement, le retour au pays et la relève par d’autres n’étaient plus évidents. Le regroupement familial a transformé la figure de l’immigration. Mais, en même temps, de nouveaux enjeux se sont présentés : si l’objectif de l’aide au pays d’origine n’a jamais été abandonné, l’arrivée des femmes et des enfants a posé la question de l’insertion et de la vie en France.

Projet – Le Grdr est-il surtout piloté d’abord par des Africains ?

Samba Yatera – La structure de l’association s’est rapidement ouverte pour favoriser une dynamique de collaboration entre des personnes ou des groupes qui partagent une même vision du développement. Le Grdr réunit aussi bien des Français que des Africains, qui travaillent d’ailleurs en lien avec d’autres partenaires capables d’apporter d’autres compétences (expertises sur le terrain, financières, de formation, etc.) Nous n’avons ni la prétention ni les moyens d’opérer seuls. Au Sud, ont peu à peu émergé de nouvelles dynamiques ; de nombreux projets naissent dans les associations locales. Les immigrés jouent toujours un rôle majeur pour qu’aboutissent des propositions d’aide et des actions de développement, mais ils travaillent de plus en plus avec les partenaires basés au pays. Les communes regroupent et coordonnent plusieurs associations inter-villageoises. Celles-ci ne se mobilisent pas systématiquement pour tel ou tel village, mais tendent à adopter une vision politique plus large, efficace, et durable.

C’est une perspective de développement local qui est mise en avant, au-delà du soutien aux initiatives de base, avec une insistance sur la notion de territoire. Aussi bien, le Grdr cherche à conforter les associations dans cette vision intercommunale et non sectorielle du développement. En France, l’évolution des associations témoigne de cette même approche.

Projet – Ces initiatives associatives ne viennent-elles pas déranger les élus locaux ? Quelles peuvent être les divergences de vue et les frictions ?

Samba Yatera – Il est vrai que l’action des migrants a contribué à favoriser l’émergence de structures dynamiques devenues autonomes. Des associations naissent désormais sans que les migrants en soient à l’origine. Dans certains cas, ce contexte a pu provoquer des tensions entre migrants et initiatives locales. Au-delà des questions de légitimité politique et sociale, cette évolution appelle un travail pour une reconnaissance réciproque, un positionnement clair et une distribution des rôles de chacun. Pour éviter des conflits d’intérêt et d’influence, la notion d’intérêt général est à promouvoir. Elle suppose aussi – et certaines associations de migrants le font déjà – que ce soit une notion de partenariat avec les acteurs présents dans le pays d’origine qui remplace celle de « structures relais » dans la démarche. Mais cette requête concerne aussi les Ong du Nord, qui doivent construire un véritable partenariat, au lieu d’importer purement et simplement leurs programmes.

Sur ce point, il faut être extrêmement réaliste. Les enjeux de pouvoir sont inévitablement sources d’opposition. Le pouvoir décisionnel a été longtemps détenu par les migrants. Il se déplace aujourd’hui. On rencontre des tensions entre les dynamiques des associations et celles des communes : on ne passe pas aisément d’un fonctionnement centré sur le village à celui qui prend en compte une autre dimension. Ceci dit, de vraies collaborations sont mises en œuvre à l’échelle des communes et l’enjeu de la complémentarité est perçu comme fondamental. De nombreux élus considèrent les migrants comme de véritables acteurs du développement et non comme de simples bailleurs de fonds. Reste une question quand l’immigration a entraîné des déséquilibres sociologiques et économiques entre régions dans les pays d’Afrique. L’Etat est-il pour autant dessaisi du pilotage du développement global ? Ou perçoit-il, lui aussi, les migrants comme de simples contributeurs ?

Projet – Quels axes de travail privilégiez-vous aujourd’hui ?

Samba Yatera – Le Grdr œuvre dans trois secteurs : le développement avec un programme d’appui aux initiatives locales, la santé et l’intégration. Ce troisième pôle (« Insertion ») dont j’ai la responsabilité, a pris une ampleur nouvelle. Il regroupe trois programmes : l’appui aux mouvements associatifs migrants ; la valorisation des initiatives féminines ; et, enfin, la promotion sociale et professionnelle des migrants.

Le lien des immigrants avec leur pays d’origine est toujours très fort, avec le désir (le rêve ?) d’y retourner, avec le souci d’y envoyer de l’argent. L’importance de ces transferts pour les économies de plusieurs pays a été soulignée par des institutions comme la Banque mondiale : pour le Mali, leur montant s’élevait en 1990 à 76 millions de dollars. Ils constituent pour tous les pays de l’OMVS (organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal) une source importante de devises et ce n’est pas un hasard si l’on trouve à Paris des succursales des banques nationales. En 1990, la Banque centrale de Mauritanie évaluait à plus de 700 000 francs français le flux financier alimenté par les mauritaniens de France. Une étude du Programme Solidarité Eau et du RADBF en 1996, portant sur les réalisations des associations d’immigrés sénégalais, soulignait que ces derniers y auraient investi quelque 35 millions de francs. Enfin, une enquête « Epargne des migrants et outils financiers », conduite par la Cimade, estime le total des transferts effectués en faveur de la région de Kayes au Mali à 300 millions de francs par an.

A côté de cette solidarité entre ici et là-bas, les associations ont pris en compte assez tardivement la réalité des problématiques liées à l’évolution du projet migratoire (éducation des enfants, logement, etc.). Le Grdr les aide à trouver des réponses concrètes à ces nouvelles questions, en soutenant par exemple les associations de femmes immigrées.

En France, le Grdr est avant tout un organisme d’accompagnement et de formation (à la citoyenneté, essentiellement). Il propose une concertation pour mieux agir pour le développement. Des maires de communes africaines se sont invités pour s’entretenir de développement local avec leurs ressortissants, pour leur expliquer ce qui se fait au pays, pour mobiliser leur participation financière. Mais de nombreuses associations sont aussi liées aux communes françaises et contribuent à faire vivre les jumelages avec les villages du bassin du fleuve Sénégal. Les associations favorisent ainsi une citoyenneté active et une dynamique de participation. C’est ce qui me paraît le plus important. Un effort particulier est réalisé en direction des initiatives des femmes, afin qu’elles puissent intervenir davantage dans l’espace public et développer leur autonomie. Enfin, nous soutenons les fédérations de ressortissants qui oeuvrent pour une meilleure reconnaissance politique des associations dans l’accès aux débats, et aux décisions financières.

Mais le Grdr travaille aussi avec des individus qu’il aide et oriente dans leurs projets de vie. En 2004, il a accueilli et suivi quelque 250 personnes. Le pôle « insertion » du Grdr met encore ses compétences au service d’autres acteurs d’aide à l’insertion ou il oriente les immigrés vers ces organismes lorsqu’ils y trouveront des solutions plus profitables.

Projet – Qu’en est-il du lien entre les jeunes immigrés vivant en France et leurs pays d’origine ?

Samba Yatera – C’est moins évident pour l’actuelle génération. La collaboration financière n’est plus aussi importante; une mobilisation différente existe. Les jeunes possèdent aujourd’hui d’autres compétences, des diplômes plus élevés et des ressources techniques qui peuvent être importantes pour leurs pays.

Pour les jeunes de la seconde génération, français d’origine africaine, la question est « comment vivre une double identité ? ». Ils ont une forte demande de travailler au dialogue intergénérationnel. Ils souffrent de l’image caricaturale et souvent négative que la société d’accueil renvoie de leur pays. Ils expriment une volonté de changer ces mentalités. Nous avons lancé un journal, La passerelle, en direction des associations de jeunes, qui aborde ces questions. Il faudra pleinement mesurer comment la nouvelle génération ne conçoit pas le mode associatif de la même façon que ne le faisait la première. Si le travail et les partenaires ne sont plus les mêmes qu’il y a trente ans, il s’agit toujours de soutenir le développement d’une citoyenneté qui cherche son visage, ici comme là-bas.

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