L’exemple des immigrés du fleuve Sénégal a longtemps été unique dans l’organisation du soutien à des projets collectifs. Rejoints par d’autres, ils sont soucieux d’un partenariat avec les associations communales et les acteurs du développement.

Dans l’espace public français, l’orientation dominante concernant les immigrés est celle de l’intégration. Et le modèle français d’intégration, labellisé depuis le début des années 80 avec la création du Haut Conseil à l’intégration, suppose la rupture avec l’espace d’origine : l’alignement sur les modes de consommation européen, l’abandon de la langue maternelle (en particulier pour les échanges avec les enfants), l’espacement des retours au pays, de la correspondance avec les parents restés, la diminution des envois d’argent… constituent autant de critères d’une bonne intégration[1], entendue en réalité dans une logique assimilationniste[2].

Les immigrés, pourtant, demeurent très attentifs aux réalités sociales, économiques et politiques de leur pays d’origine. Pour eux, qui songent souvent au retour, ce « mythe qui s’éloigne dans le temps, au fur à mesure que la migration dure »[3], et à la différence de leurs enfants souvent nés en France, le pays, le village, la famille… constituent des repères essentiels. Ceux-ci permettent de surmonter le sentiment de déracinement que représente le choc migratoire. Car l’émigration implique un déclassement statutaire (tel qui est honoré dans son pays d’origine se voit placé au bas de l’échelle sociale en France), afin d’assurer la subsistance des membres de la famille demeurés au pays. Le lien avec le pays représente aussi l’assurance que le sacrifice n’est pas vain. D’abord orientée vers l’économie domestique, l’activité des immigrés se tourne depuis plusieurs années vers leurs collectivités.

En effet, depuis le début des années 80 au moins, ces relations sont parfois très organisées, avec des associations à but non lucratif et de droit français. A partir d’elles, souvent intitulées « pour le développement » (du pays, de la région, du village… d’origine), nombreux sont ceux qui soutiennent des projets collectifs dans leurs régions. En janvier 2000, une étude conduite pour le compte du ministère des Affaires étrangères[4] recense environ un millier de ces associations, couvrant une cinquantaine de pays (Afrique surtout, mais aussi Asie et Caraïbes).

Cette dynamique sociale interpelle les dispositifs publics français et européens, en matière de coopération comme de politique migratoire.

Les gens du fleuve, parmi les premiers

L’exemple des immigrés ouest-africains est sans doute le plus connu, car il a joué un rôle pionnier. Les Maliens, Mauritaniens et Sénégalais installés en France sont en majorité originaires de la région du fleuve Sénégal, zone dite « des trois frontières ». Voisins, souvent apparentés et liés par une histoire commune, ils connaissent des conditions socio-économiques, culturelles et sociales très proches ; les trajets migratoires sont semblables et ils cohabitent souvent dans les mêmes foyers.

Dès le début de l’émigration vers la France, à la fin des années 50, ils ont constitué des caisses de solidarité, qui serviront d’abord à mutualiser les différents risques inhérents au séjour en migration (accident du travail, chômage ou maladie de l’un d’entre eux), mais aussi rapatriement du corps d’un défunt jusqu’au village. Lors des grandes sécheresses qui affectent les pays de la zone sahélienne – à la fin des années 60 et au début des années 70, les responsables de ces caisses en France sont sollicités par les chefs de villages : les lettres de l’époque en témoignent, qui indiquent que les greniers sont vides et que la famine menace. Les immigrés qui ont vécu cette période de détresse s’en souviennent : « Nous avons évité l’aide d’urgence à nos villages ». Leurs envois collectifs d’argent permettent aux villages menacés de survivre en attendant le retour de la pluie qui permet à nouveau le travail dans les champs. D’autres initiatives collectives marquent cette période, notamment la construction de mosquées financées par les immigrés ou encore la réfection du cimetière du village. Le financement des mosquées fut « leur clé d’entrée dans les villages » : il s’agissait de prouver aux chefs de familles qu’ils n’avaient pas renié les valeurs de leur société d’origine, pour pouvoir s’attaquer à des perspectives plus utilitaires.

1981 voit l’abrogation du décret de 1939, qui interdisait aux étrangers de créer des associations en France sous la loi de 1901. Dès lors, les caisses se transforment en associations villageoises, sous l’impulsion souvent des jeunes des communautés villageoises renouées en immigration[5]. Ces associations vont être au centre d’un mouvement, généralisé à la quasi-totalité de ces immigrés, qui leur permet de se réinvestir dans les régions d’origine d’une façon inédite.

A travers leurs associations, en effet, les immigrés mettent en œuvre de nombreux projets à dimension sociale : écoles, dispensaires et maternités, puits et adductions d’eau, magasins coopératifs. Tous ces projets répondent à des besoins cruciaux des populations, alors délaissées tant par leurs gouvernements nationaux que par les coopérations bilatérales. En 1992, une enquête portant sur 100 associations d’immigrés et les villages correspondant dans les trois pays dénombrait 350 réalisations, financées pour un montant total de 43,5 millions de francs français[6]. 90 % de cette somme venait des ressources propres des immigrés (par des cotisations étalées sur une à deux années parfois), et 10 % de subventions de la coopération bilatérale[7].

L’exemple malien (1980-2005)

Au Mali, les effets de ces réalisations sont mesurables et visibles. Dans la région de Kayes, la Direction de la santé dénombrait 25 maternités pour toute la région en 1984 (pour un million d’habitants alors), et 50 en 1989. En 1992, 76 formations sanitaires de base (dispensaires ou centres de santé villageois) étaient recensées, « le plus souvent construites par les populations » c’est-à-dire sous l’impulsion et avec le financement des émigrés. « Il faut noter que cette émigration rurale constitue pour la région une richesse de par l’appui des ressortissants », relevait le rapport d’activité de cette Direction pour 1993. En huit années, la couverture sanitaire a donc été multipliée par trois, et cet effort sera poursuivi. De même pour la scolarisation, ou dans d’autres domaines, l’action des émigrés est aussi visible ; ainsi le taux de scolarisation rejoint-il celui de la capitale – Bamako – mieux dotée par l’État en infrastructures scolaires et en personnel enseignant.

Toutes ces réalisations ont beaucoup amélioré les conditions de vie des villageois. Cependant, c’est dans leur impact sur les sociétés locales que les transformations sont les plus sensibles et complexes. Sous l’effet de ces projets, la société d’origine va changer ses modes d’organisation pour s’approprier de nouveaux savoir-faire, de nouvelles connaissances et compétences dans le domaine social, associatif ou politique, voire économique.

Les associations de Maliens sont confrontées aux rapports qui organisent leurs sociétés villageoises, voire à certains représentants de leurs autorités traditionnelles[8]. Ainsi, l’introduction de la scolarisation « en français » se heurte à des difficultés que les immigrés devront lever avec patience. Les mêmes problèmes se retrouvent partout dans le monde, en milieu rural : l’exploitation familiale est souvent réticente à ponctionner une fraction de sa force de travail (les enfants). L’association, parfois, devra mettre en place un « encerclement » des notables les plus réticents, pour expliquer longuement l’importance de la scolarisation. Ailleurs, la proposition d’une école franco-arabe lèvera les dernières résistances du groupe des imams. Partout, le processus aura duré plusieurs années. Une fois l’école ouverte, de nouveaux problèmes apparaissent : les mères de famille, bousculées par les horaires de l’école, résistent à la scolarisation devenue obligatoire de leurs enfants, car c’est pour elles un surcroît de travail. Les menaces de coercition utilisées par l’enseignant seront inopérantes, avant qu’une association de parents d’élèves ne voie le jour, impliquant les mères et leur permettant de mesurer l’intérêt de l’école.

Tous ces processus demeurent fragiles, impliquant une remise en cause de l’ordre établi et la levée progressive des blocages. Le chef de village et ses conseillers ne sont pas contredits frontalement, ils sont toujours les garants d’une cohésion de la communauté villageoise. Mais leurs prérogatives sont diminuées et les hiérarchies sociales évoluent. Les nouvelles associations villageoises donnent la parole à des groupes qui n’y avaient pas droit : jeunes, femmes, descendants d’esclaves, gens de métiers. Ces transformations, qui inscrivent les sociétés villageoises dans la recherche d’une transition en souplesse, sont souvent à mettre au crédit des émigrés.

La reconnaissance du rôle de ces derniers comme « acteurs du développement » par les autorités maliennes a été manifeste lors d’une table ronde organisée par le gouvernement malien à Kayes en 1997, réunissant les coopérations bilatérales, les villes jumelées, les Ong. Les représentants des associations d’immigrés ont pu y faire entendre leur voix et se faire reconnaître comme des partenaires incontournables.

Cette même année 1997 au Mali, la loi de décentralisation a créé 108 communes rurales dans la région, là où aucune n’existait. Elle en définit les attributions : routes et pistes d’intérêt local, hydraulique villageoise, centres de santé ou écoles. C’est précisément dans ces domaines que les associations des immigrés sont intervenues. Lors de la table ronde, elles ont pu affirmer leur identité de précurseurs et de montrer combien leurs projets, promus depuis la France en connaissance des besoins et priorités des populations, s’inscrivaient dans des transformations politiques fondamentales qu’a connues ce pays après mars 1991[9]. Ils avaient été, selon leurs propres mots, « précurseurs par rapport à la décentralisation malienne ».

Projets associatifs et politiques municipales

En 2005, avec les secondes élections municipales du Mali démocratique de la troisième république, nombreux sont les conseillers municipaux, adjoints au maire, voire maires, qui sont issus de cette histoire. Militants associatifs et anciens immigrés formés au cours des actions de développement évoquées ici, ils s’impliquent dorénavant dans la conduite d’une politique municipale. Quinze ans auparavant, de tel immigré, descendant d’esclave, personne dans la région n’imaginait qu’il puisse être élu, puis réélu maire pour un second mandat. A vrai dire, rares étaient les visionnaires qui envisageaient la possibilité d’élections libres. Les exemples abondent, qui indiquent combien le pays s’est transformé, renouant en cela avec son histoire. Ils montrent aussi que l’implication des immigrés trouve légitimité et efficacité à la mesure de son inscription dans le contexte du pays d’origine.

Une étude récente sur les pratiques associatives des migrants maliens fait état d’« une contribution croissante des associations de migrants dans les actions de développement de la zone »[10]. En outre, les immigrés ont su mobiliser d’autres partenaires, dont la coopération décentralisée française, permettant ainsi à leurs collectivités d’origine de multiplier et éventuellement de stabiliser, par des conventionnements pluriannuels, les sources de financement des projets locaux. « 32 % des projets soutenus par les migrants après 2000 ont été réalisés sous maîtrise d’ouvrage communale. La nécessité de devoir intervenir à cette échelle a encouragé l’apparition d’une nouvelle forme de regroupement des migrants en France, les associations communales. Ces fédérations regroupent généralement toutes les associations villageoises de ressortissants d’une même commune »[11].

Ici et ailleurs

L’exemple des immigrés du fleuve Sénégal est longtemps demeuré unique, et à ce titre exemplaire d’actions de développement menées de façon organisée, depuis le pays d’installation au profit du pays d’origine. Mais, depuis une dizaine d’années, de nombreux autres groupes immigrés ont commencé à leur tour à s’impliquer dans des actions de développement dans leur pays d’origine. Certains utilisent des compétences professionnelles, dans le domaine de la santé par exemple ou de l’éducation, pour collecter des ressources diverses afin de soutenir un hôpital, au Vietnam ou ailleurs, de monter une bibliothèque de quartier ou d’école pour leur ville d’origine... D’autres, plus souvent originaires de milieux ruraux, se regroupent aussi par villages pour promouvoir des projets collectifs. Chez les Marocains, le mouvement est plus récent : des associations se formalisent depuis à peine dix ans, afin de mener à bien des réalisations dans leurs villages. Depuis longtemps, ces immigrés avaient l’habitude de faire des dons personnels, lors des congés, à leurs autorités villageoises, afin de contribuer au financement d’infrastructures collectives (réfection de la piste menant au village, de la mosquée, construction d’une citerne…). Aujourd’hui, des initiatives sont concertées depuis l’Europe et de façon collective. Des réseaux d’associations de ressortissants marocains s’établissent afin de mettre en commun l’expérience et de se concerter avec d’autres partenaires[12].

Pour conclure ce tour d’horizon de l’action des immigrés vers leurs pays d’origine, il convient de noter combien la question de la relève se pose. L’arrêt de l’immigration en 1974, puis le problème récurrent des sans-papiers, originaires de ces régions, ont une incidence sur l’activité collective des immigrés. Ces derniers voient leur retraite approcher : la baisse des revenus qu’elle implique signifie une diminution de leur capacité d’épargne. Ils savent par ailleurs qu’ils sont, sauf changement notable dans les politiques européennes, parmi les derniers de leurs région à avoir pu bénéficier à la longue d’un emploi non précaire, fût-il souvent situé au bas de l’échelle des rémunérations. Enfin, les familles sont arrivées et les enfants, nés et élevés en France, n’entretiennent pas le même rapport au pays de leurs parents, qui ont eu peu à peu à faire face à d’autres postes de dépenses. Parmi les enfants d’immigrés originaires du fleuve Sénégal, on observe quelques associations de jeunes en relation avec ceux de leurs classes d’âge restés au pays, et aspirant à les aider. On voit apparaître aussi, dans les formations universitaires spécialisées, des jeunes originaires de ces régions, avec une motivation explicite : s’investir comme professionnels du développement, faire comme les parents mais différemment. Cette évolution, certes encore hésitante, ouvre des perspectives.

Selon le contexte des pays d’origine et en fonction de la diversité des histoires migratoires, de vraies dynamiques se mettent en place : de nouvelles associations d’immigrés vont naître pour transférer des ressources et des potentiels et les mettre à la disposition des pays qu’ils ont quittés. Ils seront des médiateurs entre leurs sociétés d’origine et les sociétés européennes d’installation, une médiation qui se concrétise, par exemple, par des jumelages. Une quarantaine de jumelages avec le Mali sont ainsi liés de près ou de loin au rôle des immigrés. Des réseaux se forment, pour pérenniser les actions de développement. Ces dynamiques offrent, peut-être, la possibilité de contribuer à rééquilibrer les relations Nord/Sud. Elles offrent aussi la possibilité d’un autre regard sur les pays du Sud et sur les immigrés, trop souvent perçus comme une source de problèmes, au Nord et dans les pays d’origine.



[1] Rapport au premier Ministre, Le modèle français d’intégration, Documentation française, 1991.

[2] Voir Michèle Tribalat, Une enquête sur les immigrés et leurs enfants, La Découverte, 1995.

[3] Abdelmaleck Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, 1991.

[4] Voir Christophe Daum, Typologie des organisations de solidarité internationale issues de l’immigration, Rapport pour la Commission Coopération-Codéveloppement / ministère des Affaires étrangères, 2000.

[5] Le processus de constitution de ces associations, issues de caisses dites « traditionnelles » car gérées par les autorités des villages en migration et croisant les solidarités villageoises avec des savoir faire souvent acquis par les jeunes immigrés dans le mouvement social ou dans l’expérience du syndicat, est complexe. Voir Catherine Quiminal, Gens d’ici, gens d’ailleurs, éd. Ch. Bourgois, 1991, et Christophe Daum, Les associations de Maliens en France, Karthala, 1998.

[6] Voir Christophe Daum, Quand les immigrés construisent leurs pays, L’Harmattan, 1992.

[7] Ce différentiel important entre investissement des migrants et des bailleurs publics a évolué depuis une dizaine d’années, avec notamment différents programmes du ministère des Affaires étrangères consacrés à la région du fleuve Sénégal et la montée en force de la coopération décentralisée. Cependant, les envois de fonds des immigrés ouest-africains comptent parmi les premières rentrées de devise des pays d’origine.

[8] Dans ces sociétés très hiérarchisées, les statuts sociaux sont fixés de façon héréditaire : les gens libres se partagent entre « nobles », potentiellement chefs de village, groupe dans lequel se recrutent aussi les imams, et les gens de métier. Parmi ces derniers, les forgerons, boisseliers, cordonniers ou griots sont des statuts peu valorisés dans ces régions, qui assignent à une place sociale définie, éventuellement valorisée comme telle, mais interdisent l’initiative publique. Enfin, le groupe social  dit « descendant d’esclave » peut atteindre la moitié de la population. S’il n’y a plus de travail servile depuis environ un siècle, cette position héréditaire est très dévalorisée. Enfin, cette hiérarchie est complétée par l’autorité des chefs de famille sur les jeunes et les femmes. Voir Claude Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, Maspero, 1982.

[9] Date du renversement de la dictature militaire du général Moussa Traoré, instaurée suite au coup d’État de 1968. Cette étape voit l’émergence, dans ce pays, d’une démocratie parlementaire assez exemplaire en Afrique de l’ouest.

[10] Voir Lisa Gauvrit, Goulven Le Bahers, Pratiques associatives des migrants pour le développement de leur pays d’origine : le cas des migrants maliens de France originaires de la région de Kayes, Service de coopération et d’action culturelle / FSP Codéveloppement Mali, Bamako, 2004.

[11] Ibid.

[12] Le Comité catholique contre la faim et pour le développement participe ainsi à un important programme, en partenariat avec un réseau d’associations de marocains, Immigration développement Démocratie.

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