(Introduction)


Deux agriculteurs prennent position dans le débat sur les Ogm. Pour les uns, les risques sur la santé et l'environnement sont sous-évalués. Pour les autres, on ne saurait interdire la recherche, avec des règles plus claires. Tous refusent les brevets sur le vivant.

En mai 2004, la Commission européenne a levé le moratoire de fait sur les organismes génétiquement modifiés. La décision préparée depuis cinq ans s’est faite apparemment sans vague : quelques bruits de couloirs à Bruxelles, quelques expertises contestées, quelques procès de « faucheurs volontaires »... Juste de quoi occuper périodiquement un espace médiatique en mal de scandales. Une analyse plus fine du dossier révèle pourtant que la controverse n’est point finie. La réunion du 22 juin 2005 où 22 ministres de l’Environnement ont décidé qu’ils pouvaient appliquer une « clause de sauvegarde », leur permettant d’interdire la culture de certaines plantes génétiquement modifiées (Pgm) sur leur sol contre l’avis de la Commission, en est la plus claire illustration.

Il s’agit de préciser un appareil législatif encore incertain. Après trois ans de navettes parlementaires, la directive 2001/18 relative à la dissémination volontaire d’Ogm dans l’environnement a fini par être adoptée ; les Verts ont voté pour, avec sans doute l’assurance d’obtenir l’introduction des Pgm dans la directive 2004/35 dite « pollueur-payeur ». La transposition des deux directives rend la culture des Pgm impossible en Allemagne : tout agriculteur serait tenu responsable de toute contamination des cultures voisines. Les assureurs ne se sont pas trompés qui, depuis l’affaire Starlink, refusent d’assurer les porteurs de dossier. Le gouvernement espagnol étudie les distances minimum entre parcelles. Quant au gouvernement français, il consulte discrètement, multipliant les missions à l’étranger, sans oublier la récente mission parlementaire. Nous sommes souvent les derniers à transposer les directives européennes.

Les agrochimistes devenus semenciers n’ont pas attendu la levée du moratoire pour déposer plus de 25 demandes d’autorisation de mise sur le marché. La culture des Pgm dans le monde vient de franchir un nouveau cap : plus de 36% du soja est génétiquement modifié (80% aux Etats-Unis) et 23% du maïs. L’enjeu est d’imprégner le marché jusqu’à un point de non-retour, pour rentabiliser des investissements considérables et réaliser d’importantes économies d’échelle. A l’autre bout de la filière, quelques poignées de militants font des actions d’éclat : fauchage volontaire, nouveau blocage de cargos livrant du soja pour l’alimentation animale…, face à une opinion publique de plus en plus indécise.

Les consultations discrètes du ministère de l’Agriculture, les jeux de go des industriels comme les « actions citoyennes » des faucheurs volontaires, ne relèvent-ils pas du même phénomène : l’absence d’un réel débat ?

Projet a voulu donner la parole à deux agriculteurs, choisis pour leurs engagements syndicaux opposés mais leurs jugements compétents et modérés. Ils donnent plus qu’une opinion théorique, puisqu’ils pourront peut-être bientôt cultiver les Pgm autorisées. Mais ils ne peuvent le faire indépendamment de leurs voisins qu’ils risquent de « contaminer », indépendamment des consommateurs inquiets, des distributeurs qui les servent et des industriels qui les fournissent. Ils savent qu’ils portent la responsabilité d’enclencher un processus innovant pour les uns, prométhéen pour les autres. Paradoxe de notre démocratie libérale qui fait peser sur quelques-uns une décision qui engage l’avenir de notre système alimentaire !

Les médias mettent souvent en avant ce qui les oppose ; soulignons ce qui les rapproche : avec le sentiment de leur responsabilité, une demande de sauvegarder leur liberté d’action ; leur prudence pour introduire les Pgm au cas par cas, après évaluation des risques ; leur désir d’une politique agricole qui prenne en charge l’innovation, depuis la nécessaire expérimentation en plein champ jusqu’à une juste répartition des bénéfices et des risques.

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