Jean Paul II a aussi rencontré les Amérindiens, les natifs d’Australie, les multiples cultures d’Afrique et d’Asie. Une nouvelle conscience ecclésiale prend son essor, pour que personne ne soit plus étranger à sa propre manière d’être.

Dès son voyage au Mexique, en janvier 1979, Jean Paul II a rencontré les indigènes de Oaxaca et du Chiapas. Il avait devant lui des peuples amérindiens, mixtèques et zapotèques, « héritiers du sang et de la culture de leurs nobles ancêtres ». Il a fait référence à leurs cultures traditionnelles, source de dignité ; à leur attachement à la terre, à la fois lieu d’une relation contemplative à la nature et terrain d’une agriculture productive. En même temps, « voulant être la voix de ceux qui ne peuvent pas parler ou sont contraints de se taire », il dénonçait l’exploitation injuste dont ils ont été les victimes de la part des classes au pouvoir. Ces paroles furent les fleurs d’une prophétie dont les fruits ont ensuite mûri : le pape était alors dans la région des zapatistes qui se sont révoltés en 1994.

La diversité des peuples

Jean Paul II a parcouru ensuite tout le continent, de l’Alaska à la Terre de Feu : le Brésil (1981), le Guatemala, (1983), le Canada (1984), l’Équateur (1985), le Pérou (1985), le Chili (1987), le Paraguay (1988), de nouveau le Mexique (1990), Saint Domingue (1992) et encore le Mexique (1993), puis le Brésil (1997), Cuba (1998), la République dominicaine (1999), Toronto (2002) ; au Guatemala en 2002, il a canonisé Pedro de San José de Betancur, puis au Mexique l’indien Juan Diego.

En ces occasions, la pluralité étonnante et colorée des nations et des cultures se déployait devant lui. Elle se reflétait dans la beauté paisible des visages, dans la splendeur des costumes, dans l’éclat des rites. Chacun de ces peuples est singulier, chacun possède un nom particulier, même si on les désigne ensemble : indigènes, amérindiens, natifs… Jean Paul II tient compte de cette situation quand il énumère les peuples de tout un pays, voire du continent entier (Saint Domingue 1992). Il ose prononcer quelques mots dans les langues maya, quechua, aymara, guarani, tzotzile et zoques. Cette reconnaissance des langues fait partie d’une nouvelle conscience ecclésiale qui a pris son essor pendant son pontificat.

Les peuples des hautes montagnes, des plaines, du désert ou des forêts denses sont différents. Si plusieurs de leurs structures fondamentales les rapprochent, de nombreux traits les distinguent, qui échappent à l’œil de ceux qui n’y appartiennent pas.

Dans ses allocutions, le pape a tenté de construire un cadre ethnographique pour prendre en compte ces aspects des cultures amérindiennes. « Cet esprit d’union solidaire se manifeste sous beaucoup d’aspects : dans la joie et l’enthousiasme de vos travaux collectifs, dans vos belles fêtes et dans la générosité avec laquelle vous accueillez les étrangers » (Équateur 1985). « J’ai beaucoup entendu parler de votre sens de l’accueil, de votre promptitude à vous occuper des orphelins, de votre générosité pour partager même si vous avez très peu avec ceux qui sont encore davantage démunis » (Cuzco, 1985). En le recevant comme un invité d’honneur, les indigènes ont redoublé d’efforts pour l’accueillir.

Durant son voyage emblématique à Saint Domingue, en 1992, il a loué les héritiers de tant de peuples – qu’il énumère en se référant aux grandes familles linguistiques – qui « peuvent se glorifier d’une vision du monde qui honore le sacré du monde et de l’être humain ».

Le pape discerne les « semences du Verbe de Dieu » dans les grandes valeurs des cultures indiennes. Elles n’ont pas été arrachées par l’évangélisation mais ont été menées à leur plénitude (Latacunga, Équateur, 1985). « En défendant votre identité, vous n’exercez pas seulement un droit, vous accomplissez aussi le devoir de transmettre votre culture aux générations à venir, enrichissant la société toute entière » (Saint Domingue, 1992).

La terre mère

La culture des peuples indigènes de toute l’Amérique exprime une relation particulière avec la terre : c’est là que chacun est ce qu’il est. Nande rekoha disent les Guaranis, « le lieu de notre manière d’être ». Chez les peuples andins, la terre mère, la Pacha Mama, soutient et nourrit. Chez les peuples de l’Amazonie, elle est lieu de beauté, aux couleurs nuancées, aux résonances harmoniques, que les hommes foulent de leurs danses. Quand, pour les colonisateurs, la terre est une propriété destinée exclusivement à produire des biens, les indigènes y voient un lieu de paix et de sérénité, qui permet une vie en communauté.

Cette vision est celle d’un monde agricole : « qui a son importance et sa dignité, et qui a offert à la société ce qui est nécessaire à sa subsistance. Cette dignité grandit dans la contemplation de Dieu, qui favorise le contact avec la nature, reflet de l’action divine fécondant la terre » (Mexique, 1979). Avec elle les hommes entretiennent une manière d’être dans l’histoire, qui conjugue tradition et avenir, qualité de vie et art de représenter le monde. Mais c’est à cause de la terre que les Indiens ont été et sont victimes des plus grands abus et injustices !

Le christianisme et le colonialisme

Les peuples indigènes ont tous souffert d’une colonisation, qui persiste encore et qui les a constamment opprimés et méprisés. Et le christianisme, arrivé avec le colonialisme, n’a pas su prendre toutes les distances face aux mécanismes de domination et de marginalisation inhérents au système marchand des sociétés coloniales et néocoloniales.

L’Église doit prendre conscience qu’elle n’était pas étrangère aux causes de cette souffrance. Elle est confrontée aussi bien à ses misères qu’à ses grandeurs. Il y a eu de grands missionnaires et de grands protecteurs d’Indiens, et d’autres chrétiens qui se sont servi de la religion pour mieux asservir et dominer. La présence du pape a ouvert un dialogue permettant aux Indiens d’entrer en débat avec l’Église, mais aussi avec leurs pays qui jusque là méprisaient presque systématiquement leur parole. Lors de ses rencontres, le pape écoutait d’abord ce que les communautés indigènes osaient lui présenter, avec plus ou moins de lucidité et de courage : leurs réalités, leurs inquiétudes et leurs désirs. Leurs textes, préparés à l’avance, portaient la marque d’autres apports (d’historiens du christianisme, d’anthropologues, de missionnaires, voire d’évêques), mais leur parole n’en était pas prisonnière. Ainsi le guarani Marçal Tupai, s’écartant de son texte pour dire crûment la vérité : « Cette terre n’a pas été découverte, elle a été envahie ».

Au Paraguay, la préparation de la visite du Pape s’est apparentée à un processus d’évangélisation. Alors que le pays connaissait une dictature, les indigènes se réunissaient pour évoquer leur situation dans le pays. De manière polie mais ferme, leurs représentants ont mis en cause le gouvernement. Et le pape n’a pu s’empêcher de dire sa surprise devant la clarté de leurs propos. « Les Blancs ont pris nos terres depuis de longues années et maintenant nous en chassent. Nous souffrons d’être dépossédés de nos terres. Leur bétail semble plus important que nous… Ils disent que nous devons nous civiliser. Nous les invitons à se civiliser eux-mêmes, à nous respecter comme des personnes » (Santa Teresita, Paraguay, 1988).

Pour saisir l’importance de ce moment historique, les expressions des Indiens n’ont sans doute pas été suffisamment diffusées. Pourtant, le pape a noué un vrai dialogue, même s’il partait de textes préparés à l’avance, qui reflétaient la conscience catholique du pays et qui exprimaient la position de l’Église locale face au problème indigène. Il a été le porte-parole de l’Église d’Amérique, en portant des jugements sur la situation des Indiens, sur leurs projets et leur futur.

1992, date du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique, était aussi l’anniversaire du début de l’évangélisation de l’Amérique. La célébration était lourde d’ambiguïté : celle d’une découverte ou d’une mise sous un couvercle ? Le pape a pris une position prudente, polémique pour quelques-uns, mais qui, sans être des plus critiques, était partagée largement dans l’Église latine américaine.

Défense des indigènes et inculturation

Face à la violence et à la cruauté de ce qui fut un ethnocide, les missionnaires ont défendu les Indiens contre les abus. L’Église a lutté pour atténuer les rigueurs de la colonisation. Le pape a rappelé les noms des saints missionnaires dans chaque pays. Il l’a fait dès son premier voyage, et il l’a répété dans sa lettre Les chemins de l’évangile (1990). « Il est opportun de se rappeler d’Antonio de Montesinos, Bartolomé de Las Cases, Juan de Zumarraga, Toribio de Benavente « Motolinia », Vasco de Quiroga, Juan del Valle, Julian Garces, José de Anchieta, Manuel da Nobrega et tant d’autres qui, avec un profond sens de l’Église, ont défendu les indigènes face aux conquistadors et aux colons, le payant parfois de leur vie. D’autres ont soutenu depuis l’Espagne le travail de leurs frères missionnaires. Francisco de Vitoria et Domingo de Soto ont su, à travers les lignes directrices du droit des indiens, poser le fondement de ce qui est devenu ensuite le droit international des peuples ».

La société coloniale doit son salut à ses membres qui l’ont critiquée en promouvant d’autres valeurs venues de l’Evangile, et des cultures indigènes. Le romancier paraguayen Augusto Roa l’a dit merveilleusement à propos d’un missionnaire : « Il a évangélisé les Indiens en se laissant évangéliser par eux ». Quelques-uns de ces missionnaires se sont approchés des cultures indigènes avec une admirable empathie. Certains ont produit des œuvres scientifiques reconnues. Dans un discours aux évêques d’Amérique latine (12 octobre 1984), le pape soulignait ce dialogue fécond avec la culture indigène et la création de nouveaux langages. Il évoquait Bernardino de Sahagùn, et bien d’autres, qui ont contribué à inventer une culture métisse (Lettre aux religieux et religieuses, 1990). Les missions guarani du Paraguay ont représenté un exemple de ce travail d’évangélisation. Lors de la canonisation de trois martyrs jésuites du Paraguay, en 1988, Jean Paul II a présenté leurs missions comme une réussite pour faire vivre un sens de la solidarité et un témoignage de justice.

Dépossédés de leur terre

Pour comprendre l’histoire récente, on ne peut ignorer la volonté des Indiens de réaffirmer leur droit de propriété sur une terre qui leur a été définitivement confisquée. Car celle-ci n’est pas seulement un moyen nécessaire pour vivre : « Défendez vos forêts, vos terres et vos cultures comme quelque chose qui vous appartient légitimement mais sans oublier la condition commune des enfants d’un même Dieu qui rejette la violence, la vengeance et la haine » (Iquitos, Amazonie péruvienne, 1985).

Cette dépossession a pris diverses formes, expulsion, immigration forcée, menaces et violences, lois injustes, mises à l’écart sur des sites inhospitaliers, confiscation des instruments de travail, refus de couvrir les besoins de base en santé et en éducation… Des peuples, porteurs d’un riche héritage culturel et humain ont été réduits à compter parmi les plus pauvres de la planète. L’indigène, qui a dû émigrer vers les banlieues périphériques misérables des grandes villes, n’est pas seulement un étranger sur sa propre terre, mais un étranger à sa propre manière d’être.

La parole la plus forte du pape se trouve sans doute de son message « Pour construire la paix, respecter les minorités » (pour la journée mondiale pour la paix, 1989). Ce message n’est pas simplement destiné aux indigènes d’Amérique : il proclame trois droits fondamentaux pour les peuples : le droit d’exister, le droit à la terre, et le droit à une culture propre. La découverte de cette semence du Verbe, de la valeur de la sagesse amérindienne n’a pas commencé avec Jean Paul II, mais avec lui elle a reçu une place privilégiée.

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