Le pape Jean-Paul II a quitté cette terre qu’il a tant parcourue. Le collège des Cardinaux vient d’élire un nouveau pape, Benoît XVI. Quelles que soient les continuités, une page importante de l’engagement social du catholicisme est en train de se tourner. Avec Karol Wojtyla, des pas significatifs pour une inscription dans une modernité politique et sociale ont été franchis. Les chantiers ouverts sont immenses, l’appel évangélique du souci des plus pauvres ne peut justifier que l’on s’arrête en chemin. Suffira-t-il d’un pontificat pour franchir les étapes suivantes ?

Incontestablement, Jean-Paul II aura proposé une figure renouvelée de l’engagement politique ecclésial. Nul plus que lui au xxe siècle n’a contribué à réhabiliter la politique. Alliant les gestes forts et symboliques, d’Auschwitz à Assise en passant par le Timor oriental, et les dialogues privés, voire des liens privilégiés avec certains des principaux acteurs des grandes transitions, il a ouvert des passages et accompagné des changements. En cela, il s’est inscrit dans la modernité, comprenant que nulle mutation ne se fait sans une conversion des imaginaires. Les réconciliations et les chemins de paix ne peuvent venir qu’au prix d’une réinterprétation progressive et personnelle des souvenirs dangereux. L’espérance croyante invite à se tenir ainsi avec sérénité dans ces moments de grandes incertitudes : quand les repères du monde s’effritent, que les définitions communes des chemins de la « vie bonne » se raréfient, il a maintenu une exigence de conciliation entre liberté et vérité. Il a assumé pour lui-même les risques de cette audace, dans un dialogue persévérant avec les dirigeants politiques et économiques. Jusqu’au moment du grand « passage », il a accepté de « se donner à voir » lui-même et qu’ainsi ce qui pourrait n’être que doctrine, discours ou communication, soit associé à un visage.

Par ses prises de position et ses gestes, autant que par ses écrits, Jean-Paul II a profondément infléchi ce que l’on appelle « l’enseignement social » de l’Eglise. Le débat classique de savoir si les encycliques sociales et les lettres du pape constituent un corps de doctrine, un enseignement, ou un discours se trouve déplacé par une double inflexion. Il est désormais associé à une pratique largement politique, personnalisée, et en même temps il prend acte de la nécessité de rouvrir un dialogue entre les sphères économiques, politiques et religieuses. Si, pour respecter l’autonomie des réalités terrestres, ses prédécesseurs se contentaient d’une référence à la loi naturelle, Jean-Paul II a tenté une nouvelle herméneutique, dont la lecture est certes parfois laborieuse, mais qui met en relation une lecture de la Bible et l’affirmation d’exigences fondamentales. La conciliation et l’harmonisation ne sont jamais parfaites, et la pensée du pape a parfois connu des oscillations en certains domaines ; en d’autres, elle était d’une grande fermeté.

Les engagements du pape, et les grandes encycliques, sont autant de jalons qui peuvent servir de balises. La question de la dignité de l’homme au travail est un point d’appui pour tous les développements postérieurs. Affirmée dans Laborem exercens, elle témoigne d’une expérience de la société industrielle et de certaines formes d’aliénation qui l’accompagnent. La question du développement fut renouvelée avec Sollicitudo rei socialis en 1988, interrogeant la justice d’une croissance économique qui laisse beaucoup de nos contemporains dans la misère. Postérieure à la chute du mur de Berlin, Centesimus annus ouvre la critique d’un capitalisme triomphant et prend ses distances face au néo-libéralisme. Cette lettre faisait ainsi retour sur la question économique mais aussi sur celle de la démocratie. A ces grands écrits, il faut aussi ajouter les multiples discours, les homélies et d’autres textes de circonstances. Ensemble ils constituent un corpus et disent le caractère « situé » des prises de position du pape, tout en délimitant de grands ensembles : le travail, le libéralisme financier, la mondialisation et ses effets, la démocratie et les droits de l’homme.

A travers cette énumération et ces manques, on découvre aussi les paradoxes de la modernité de l’engagement social de Jean-Paul II. Intervenant avec force en politique et en diplomatie, il s’est révélé plus faible pour peser sur l’économie et sur la mondialisation. De ce fait, un doute peut subsister sur sa véritable modernité politique. S’agissait-il des prémices d’une manière nouvelle d’intervenir dans la vie sociale ou simplement des derniers relents de la bipolarité du césaro-papisme ? Sur le plan de la doctrine, toutes les prises de position ne font pas système. Comme le dit Jean-Yves Calvez, il y a des silences, d’autant plus éloquents que le pape refusait toute simplification unificatrice comme le mythe du progrès de l’humanité. Si l’homme est vulnérable, si son avenir lui est remis, alors cet avenir est encore à construire. La réflexion sociale de l’Eglise n’en a pas fini avec les chantiers. Peut-on continuer à affirmer l’importance de la dignité de l’homme par le travail, sans réfléchir davantage aux conséquences communément acceptées d’un chômage persistant qui touche parfois 10 %, 25 ou plus, de la population active ? Des propositions concrètes sont nécessaires. Elles passent sans doute par un réexamen sérieux des conséquences de la mondialisation. La virtualité et la vitesse des échanges financiers concourent à une abstraction de plus en plus forte des relations humaines, en contradiction avec les présupposés d’une anthropologie chrétienne, qui réaffirme à la fois l’importance du travail et celle du quotidien des relations sociales où se tissent les plus profondes solidarités. Enfin, ne doit-on pas poursuivre la réflexion sur les liens qui unissent et conjuguent liberté et vérité dans des sociétés démocratiques. Et cela dans deux directions : sur les formes instituées de la démocratie et sur la culture qui la soutient ? La question des valeurs n’est pas encore close.

Ces chantiers sont encore devant nous, au-delà sans doute d’un pontificat. Ils appellent à revitaliser les échanges responsables entre chrétiens, en dialogue avec les sociétés contemporaines. La complexité des questions de justice aujourd’hui ne s’accommode pas des prises de position univoques ou abstraites. Elle invite à une confrontation entre tous les acteurs, politiques, religieux, économiques et sociaux. En provoquant et en s’engageant dans ce dialogue, les chrétiens découvriront peut-être ce qu’ils veulent être, « experts en humanité ».

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