Depuis ces dernières années, en Belgique, la proportion de femmes parmi les populations immigrées et issues de l’immigration a beaucoup augmenté au point de rejoindre celle des hommes. Elles représentent près de la moitié de la population étrangère. Ce phénomène est dû au regroupement familial opéré depuis 1974. Néanmoins, il s’agit d’une donnée mal connue des recherches, quantitatives (à cause de la part de la migration clandestine), et qualitatives, en raison de la diversité des mutations qui se sont réalisées : primo-arrivantes venues dans le cadre du regroupement familial, femmes isolées, épouses de réfugiés politiques, femmes de la deuxième ou troisième génération nées ici, femmes éduquées de la classe moyenne, ou analphabètes, femmes des villes et des champs, femmes respectueuses des lois, ou « libérées »...

S’il faut lever le voile sur le monde des femmes musulmanes, il faut alors toucher au « vacarme que produisent tous les silences de la grande histoire », comme l’écrit Nouria Ouali, à l’histoire du travail des hommes, mais aussi à celle de la migration des femmes – un tabou de la société des immigrés, pourtant fondateur et moteur du changement. Il faut raconter leur vie, tramer la mémoire avec les jeunes femmes d’aujourd’hui qui découvrent et reconnaissent le courage et les difficultés de leurs mères et grand-mères (soumission, solitude, isolement).

Le choix des regroupements familiaux a fondamentalement bouleversé l’objectif initial de la migration, l’inscrivant dans la durée, et a fait entrer les femmes sur la scène publique. Aujourd’hui, on peut raconter l’histoire qui s’étale sur 40 ans, des femmes-mères, des femmes-épouses et des femmes-filles, femmes d’ici et de là-bas.

Les femmes-mères

Les premières femmes ont affronté la honte du départ, ont suivi leur homme «au dehors», en rompant, souvent dans la douleur et l’isolement, avec la société patriarcale restée au pays. Elles ont été la clé qui ouvrait aux hommes un destin inédit dans un monde inconnu. Elles aussi ont apprivoisé peu à peu leur nouvelle identité.

Même recluses dans leur logement en Belgique, elles ont découvert des droits qui leur étaient souvent refusés dans leur pays d’origine. Elles ont pénétré les structures de leur nouveau monde : l’accès à la santé, au logement, à la scolarisation de leurs enfants, à la consommation, etc. Elles travaillaient, souvent sans en prendre conscience, à la survie de leur famille, articulée autour du père mais organisée par la mère. Ces pionnières entrent donc dans la communauté des hommes, tournée vers le travail, pour en prendre soin et leur donner une nouvelle famille. Quelle dignité ! Comme disait l’une jeune élève marocaine : « On devrait écouter nos grands-mères pour recueillir leur sagesse et pas seulement pour apprendre à faire le couscous. » Mais elles ont peu de contact avec la société belge, en partie à cause de leur faible connaissance de la langue et se sont réfugiées dans l’univers communautaire du village, de la famille ou des antennes paraboliques.

Ces femmes de la première génération arrivent aujourd’hui à l’âge de la retraite et doivent s’accommoder de leur statut de « seniors » (à la belge) même si  elles pensent toujours au retour.

Les femmes-épouses

Autour des années 80, avec la deuxième génération, les femmes sont sorties de la marginalisation : l’émergence de l’islam et l’apparition d’élites dans leur communauté ont modifié le regard porté sur elles, les ont rendues visibles. Pour elles, la distance entre le privé et le public, entre le monde des hommes et celui des femmes devient évident. Le pôle sacré des femmes, enfin reconnu, renvoie les hommes et leurs intérêts vers l’espace du dehors où ceux-ci sont de plus en plus mis à mal dans leur fonction d’hommes travailleurs. Elles vont mettre en place une société de femmes fonctionnant dans l’écart entre le dehors et le dedans. Elles sont dès lors confrontées à des questions de choix éducatifs et d’avenir pour les enfants qui naissent et grandissent dans l’immigration. Elles portent un amour immodéré à leurs enfants auxquels elles permettent tout, jusqu’à l’adolescence !

J’en ai reçu à l’école, il y a quelque temps déjà, de ces mères soucieuses de la conduite de leurs filles. « Ne rencontrent-elles pas des garçons ? » me demandaient-elles. « Dis à ma fille qu’elle doit rentrer tout de suite après l’école. Son frère la surveille ».

« Ma fille ne pourra pas aller en classe verte. Mon fils, lui, pourra, son père veut bien. Tu dois comprendre cela, Madame. Chez nous, l’honneur, c’est les filles. » Ah, que j’en ai eu des aigreurs « féministes » qui, heureusement, ne transparaissaient pas autrement qu’en négociations et promesses du type « Il n’y aura aucun homme dans la piscine, nous serons entre femmes ! » Certaines entrent dans des associations réservées aux femmes, avec l’accord, souvent arraché, des maris.

Confrontées à la crise, au manque de moyens et au non-emploi des hommes, nombreuses sont celles qui entrent dans le travail à leur tour par la porte discrète du nettoyage de bureaux, organisé loin des regards et des horaires familiaux. Les femmes sont devenues les piliers de la famille. Cela renverse l’histoire et touche vraiment aux identités.

Les femmes-filles

Et voilà qu’arrivent les jeunes filles, leurs filles. Les modifications apportées par le Roi du Maroc, Mohammed VI, au code de la famille, aident la communauté marocaine, la plus importante en nombre, à évoluer vers plus de modernité. Les recherches et travaux des associations féministes, jugées parfois subversives, luttent pour plus d’autonomie. Ces féministes revendiquent une relecture des textes et préceptes sacrés. Mais, si en quarante ans beaucoup de choses ont changé, les jeunes musulmanes ont des problèmes liés à leur statut de filles d’immigrés. Elles se posent beaucoup de questions sur leur place dans leur famille. Le mouvement « Ni putes, ni soumises » est apparu à point nommé en France pour dénoncer le parcours de combattant imposé à ces jeunes filles coincées entre deux cultures et repoussées de tous côtés.

La jeune fille musulmane, dont la « crise identitaire » est plus feutrée que celle des garçons, cherche à éviter toute rupture avec sa culture d’origine et élabore des stratégies de négociation et de confrontation dans sa famille. Parfois, le port du foulard est une protection, une concession aux parents et voisins qui induit une plus grande liberté. Parfois, aussi, le foulard est un étendard identitaire pour se montrer différente. Il faut composer avec les deux sphères que sont la famille et le monde extérieur pour arriver à un point d’équilibre qui définira sa singularité. Le rôle de l’école comme ascenseur social est primordial en fonction de l’investissement de la jeune fille dans son parcours scolaire. C’est sur les épaules des jeunes et de l’école que pèsent aujourd’hui les rêves des parents, nouvel aboutissement du projet migratoire. Certaines filles l’ont bien compris, qui se positionnent de manière plus ferme face aux normes de culture familiale comme le mariage et ses obligations, ou s’intègrent dans le champ politique.

Mais il faut aussi parler des jeunes paumés, en misère intellectuelle et culturelle, « abreuvés d’une culture télévisuelle à deux balles », qui ont une perception négative de leur identité et se sentent exclus pour leur présent et leur avenir. Ils n’ont rien à gagner à vouloir singer une modernité occidentale plaquée du dehors. Certains sont des proies faciles pour les courants néo-conservateurs apparus dernières années, qui promeuvent une option ritualiste et prohibitive de la religion (distinctions vestimentaires, port du hijab, de vêtements noirs, conceptions identitaires fermées, séparation du pur et de l’impur, etc.). Ils prennent pour cible le corps des femmes pour le cacher, leur vie pour la mettre à l’écart de la société.

Pour parler de la femme musulmane, il faut tenir compte des évolutions historiques, économiques, religieuses. Il y a beaucoup de chemin à faire pour arriver à l’égalité  entre hommes et femmes. Car il est vrai que la femme musulmane dessine son destin de femme au même titre que ses sœurs de toutes cultures, luttant contre les inégalités flagrantes, pour acquérir les droits humains, ciment de sa dignité.


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