Au tournant des années 70/80, lors de la rénovation de l’Ilot Chalon, aux abords de la gare de Lyon, un lieu de deal et de consommation d’héroïne, le trafic de drogues dures se déplace vers le 18e arrondissement de Paris, à la Goutte d’Or [2]. La jeunesse locale en fait les frais : la consommation d’héroïne s’y développe massivement, notamment parmi les enfants d’immigrés, touchés de plein fouet par la crise de l’emploi et l’enclavement du quartier. Pour ceux qui y perdent pied, l’avenir ressemble à une impasse. L’absence d’information sur la menace du sida, en pleine expansion, et l’inexistence d’une politique sanitaire de réduction des risques leur font côtoyer la mort à tout moment. Par ailleurs, la stigmatisation dont font l’objet les toxicomanes, et la difficulté d’accéder au dispositif spécialisé (exclusivement orienté vers l’abstinence) isole les usagers de drogue des actions publiques susceptibles de leur apporter un soutien.

Au milieu des années 80, ce phénomène devient la préoccupation majeure du quartier. Des hommes et des femmes, riverains, toxicomanes, ex-toxicomanes, travailleurs sociaux et professionnels de santé, décident de partir à la recherche de solutions concrètes, dans un esprit de solidarité et de refus de la stigmatisation. Dès 1987, un espace de discussion et de construction de liens sociaux voit le jour dans un local proche des scènes de deal et de consommation d’héroïne. Dans la foulée, une revue trimestrielle est créée (sur la prévention et la réduction des risques) – Alter Ego, le journal – à laquelle contribuent des usagers de drogues et des bénévoles. Des actions en coordination avec des pharmaciens du quartier sont menées : il s’agit de faciliter l’accès des héroïnomanes au matériel d’injection stérile. Le développement dramatique de l’épidémie du sida en souligne l’urgente nécessité. Lorsqu’en 1994 la distribution gratuite de seringues est légalement autorisée, Ego ouvre en avant-garde un programme d’échange de seringues. Au milieu des années 90, le 18e arrondissement et la Goutte d’Or sont parmi les premiers espaces urbains en Europe concernés par l’arrivée du crack (drogue puissante produite à base de cocaïne). Le besoin de faire connaître les conséquences de son usage et la situation sociale et sanitaire des consommateurs s’impose à l’équipe. Les données rassemblées par le pôle « recherche-formation-évaluation » ont notamment permis de montrer que le public impliqué par les actions d’Ego est tout autant concerné par l’usage de drogue que par une forte précarité sociale et sanitaire [3]. Ces deux problématiques s’articulent entre elles dans une spirale dévastatrice.

Que retenir surtout des actions d’Ego menées pour répondre à cette situation ? A court terme, il s’agit ne pas enfermer le public de l’association dans le rôle de bénéficiaires de prestations de services (aides financières, etc.), mais de l’impliquer dans la construction d’une convivialité au sein du local. L’organisation d’actions collectives (comité des usagers, activités créatrices, formations etc.) permet d’en faire des acteurs plutôt que des assistés. Le but est d’aider ces hommes et ces femmes à bâtir une identité sociale plus valorisante, de leur redonner l’envie et les moyens d’être autonomes dans leurs parcours vers la réinsertion, d’exercer leur citoyenneté comme tout un chacun. A moyen terme, il est important de constituer des réseaux avec le plus grand nombre possible d’acteurs du travail social et de professionnels de santé, voire avec la police du quartier. Ils contribuent à une meilleure compréhension réciproque, ils permettent des orientations plus efficaces, pour une meilleure prise en charge des usagers de drogues au sein des dispositifs de soin et de réinsertion sociale qui constituent les principales portes de sortie de la toxicomanie. A long terme, il convient d’agir dans le sens d’une transformation des représentations sociales à l’égard des usagers de drogues. Au niveau local, cela se traduit par l’effort de mobilisation d’une communauté au sein de laquelle des usagers de drogues, parmi les plus marginaux de nos concitoyens, ont la possibilité de devenir des acteurs responsables et autonomes, reconnus comme tels.

Naturellement, cela ne va pas toujours de soi. Aux réussites succèdent parfois des échecs. La « resocialisation » des marginaux est une tâche ardue et de longue haleine. La négociation avec le tissu social local est toujours à reprendre. Cependant, de nombreux usagers de drogues, qui ont pris part au projet, sont désormais parfaitement insérés et en bonne santé, et ce mouvement positif se poursuit. Et, preuve d’une légitimité acquise par le projet au sein du quartier, à l’occasion de la mise en place d’instances de démocratie locale par la municipalité parisienne, Ego a été élue par la population au bureau du Conseil de Quartier de la Goutte d’Or, remportant trois fois plus de voix qu’un collectif de riverains favorables à un traitement répressif du problème de la drogue. Les usagers de drogues et les habitants de la Goutte d’Or continuent d’accorder leur confiance en Ego. Ils souhaitent que l’association poursuive ses actions, à son échelle et dans un esprit de solidarité, en vue de la construction d’un avenir meilleur pour leur quartier [4].


1 / La démarche communautaire peut être définie comme le souci d’une reconnaissance des différents champs d’expertise des citoyens-acteurs (professionnels, habitants, usagers), le refus de l’organisation hiérarchique des rôles, et l’innovation permanente liée à l’adaptation des actions aux spécificités contextuelles. Ce sont ces expériences théoriques et pratiques du travail social que l’association Ego s’efforce depuis 17 ans d’actualiser en développant ses actions dans le quartier de la Goutte d’Or.
2 / La Goutte d’Or est sans doute un des derniers quartiers « populaires » de Paris. Parmi les 28 000 habitants, jeunes et étrangers représentent une proportion qui dépasse largement celle d’autres quartiers de la capitale. Par ailleurs, sa population présente un niveau de qualification professionnelle médiocre, dispose de faibles revenus, vit dans des logements surpeuplés et de mauvaise qualité et souffre de difficultés dans l’accès aux soins et aux services publics.
3 / En 2003, parmi les 1 750 usagers différents reçus à l’accueil (pour un total de près de 11 000 passages au long de l’année), 78% ne possédaient pas d’hébergement stable, 45% n’avaient aucune ressource, près de 50% avaient rompu tout lien avec leur famille, etc.
4 / Dix-huit ans plus tard, le groupe porteur du projet, plus étoffé, se réunit tous les mercredis soir lors d’une assemblée publique ouverte à tous, qui assure le lien entre le passé et le présent de cette aventure collective. Dans le respect de la parole de chacun, notamment celle des usagers de drogues et des habitants du quartier, sont abordées des questions relatives au fonctionnement quotidien des différents secteurs d’activité; des discussions portent sur des problématiques plus générales concernant le phénomène des addictions et d’autres débats de société.


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