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Le dialogue inter religieux ne saurait être simplement du "politiquement correct".

Une caractéristique du dialogue inter religieux est de chercher à dépasser les antagonismes et les conflits. Apprendre à connaître l’autre, c’est faire tomber peu à peu clichés et stéréotypes. Ainsi, pour les chrétiens intéressés à la rencontre avec le judaïsme, une expression consacrée a été « passer du mépris à l’estime ». Connaître l’autre, avoir des amis musulmans, c’est sortir de la peur, quelque peu fantasmée, que suscite l’islam en Occident. Peut venir alors l’étape de la reconnaissance, celle de la sincérité de l’engagement religieux de l’autre, celle de la dimension éthique de cet engagement (la convivialité, la solidarité, la paix, le souci de l’autre…). Ces valeurs n’existent pas « en soi », mais toujours reliées à une tradition interprétative. Pourtant, dans une dynamique de rencontres, les religions sont souvent vues comme des « réservoirs » d’éthique, qui portent une responsabilité dans la société pour vivre ensemble.

L’événement d’Assise, en octobre 1986, a eu ici une forte charge symbolique. Dans la ville de saint François, le patron de l’inter religieux à cause de sa rencontre avec le sultan d’Égypte en 1219, le pape Jean-Paul II invite des représentants des diverses religions du monde, à se réunir, et à prier pour la paix. Une mission est assignée aux religions : travailler à la paix et à la réconciliation dans le monde.

Un nouveau rituel est en train de se créer dans ces célébrations inter religieuses (lecture de textes de différentes traditions, geste symbolique…). Elles ont souvent lieu au moment d’événements qui menacent la paix (guerre du Golfe, assassinat des moines de Tibbhirine, 11 septembre), ou pour entretenir la vigilance de tous quant à la paix [1].

A quelles conditions ?

Pourtant, le dialogue inter religieux n’est pas automatiquement facteur de paix. Il risque d’abord d’être instrumentalisé par le politique. Dans certaines villes, la municipalité a pris l’initiative des rencontres. Ainsi, en 1990, le maire socialiste de Marseille suscite la création de « Marseille Espérance », une instance de concertation inter communautaire, aux réalisations assez heureuses. Mais une telle structure est aussi électoralement intéressante. Sinon à Marseille, dans d’autres villes, les élus ne visent-ils pas tout simplement la bonne intégration des populations musulmanes ? L’inter religieux peut devenir synonyme d’une vague tolérance.

Or il peut y avoir aussi de la violence dans l’inter religieux. Non pas physique, plus subtile, mais parfois non moins insupportable. Violence, par exemple, quand mon interlocuteur veut m’expliquer ma propre religion et prétend la connaître mieux que moi-même. Les trois monothéismes connaissent ce risque dans leurs relations mutuelles. Ainsi, les chrétiens disent aux juifs que le sens de leur religion se trouve dans son accomplissement par le Christ. A cause de leur antécédence, et des racines juives du christianisme, les juifs expliquent aux chrétiens comment lire le Nouveau Testament et ce qu’est le christianisme. Les musulmans disent aux uns et aux autres que l’islam est le véritable monothéisme, celui du retour à l’origine. Il y a violence quand les participants ne commencent pas par « balayer devant leur porte », et sont seulement soucieux de faire l’apologie de leur religion.

Violence encore des mauvaises comparaisons, qui mettent en contraste les meilleurs aspects d’une religion avec les pires aspects d’une autre. Comme dit Dennis Gira dans Le lotus ou la croix[2], on ne peut comparer les « sommets » avec les « sous-produits ». N’y a-t-il pas dans toute religion des sommets et des sous-produits ?

Violence du « donneur de leçons ». Quand les chrétiens demandent implicitement aux partenaires musulmans de suivre le chemin qu’eux-mêmes ont suivi, en vue d’une lecture historico-critique des textes fondateurs et d’un rapport herméneutique à la religion. Lorsque les rencontres mettent en présence des personnes qui n’ont pas la même manière de se rapporter à la religion, elles suscitent beaucoup d’incompréhensions. Les chrétiens peuvent aider les musulmans à une réinterprétation critique et créatrice de leurs sources. Mais attention au paternalisme.

Violence, enfin, quand un membre, ou un groupe, est moins bien formé sur sa propre religion que l’autre membre ou l’autre groupe. On dit souvent qu’il faut être bien enraciné dans sa propre tradition pour vivre les rencontres inter religieuses ; pourtant, si l’on attend d’être parfaitement formé, on risque d’attendre longtemps. La rencontre de l’autre nous révèle à nous-mêmes ; elle est toujours un risque. La paix, ce n’est pas la tranquillité.

Le dialogue est fécond s’il nous fait prendre conscience de la complexité de nos identités. Chacune est constituée d’une multiplicité d’éléments : l’appartenance à une tradition religieuse, à une nationalité (parfois à deux), à un groupe ethnique ou linguistique, à une famille plus ou moins élargie, à une profession, à une institution, à un milieu social, à un groupe d’amis, à un syndicat, à une entreprise, à un parti, à une association…

Amin Maalouf dit que l’identité devient meurtrière quand on la réduit à une seule appartenance majeure [3] : la nation, la religion, la classe. Quand tel élément est menacé ou blessé, il semble tout à coup résumer toute notre identité et nous l’affichons avec fracas. Peut-être y a-t-il de cela quand certains jeunes en France se disent musulmans, et essentiellement musulmans.

Quel rapport à la vérité ?

Mais la grande question que pose finalement le dialogue est celle du rapport à la vérité. Une première attitude, « exclusiviste », consiste à affirmer une vérité qui exclut les autres, ceux qui n’en vivent pas. Sa version catholique disait « Hors de l’Église point de salut ». Ou d’une autre manière, elle affirme que le Christ est le seul Sauveur, mais en rejetant les autres voies religieuses dans les ténèbres de l’erreur. Depuis Vatican II, l’Église catholique a officiellement abandonné cette position. Le Concile a reconnu tout ce qu’il y a de bon, de vrai et de saint dans les diverses religions.

Aux antipodes de cet exclusivisme, se situe le pluralisme. De nombreux théologiens chrétiens, de toutes confessions, ont entrepris un vaste chantier de révision théologique. Ils sont souvent mus par l’éthique du dialogue ou de la « règle d’or », et désirent accorder à la religion de l’autre la même valeur qu’à la leur. Cela n’est pas sans conséquences sur la christologie : comment penser Jésus Christ Sauveur de tous ? Plusieurs aspects de leur travail sont critiquables. Certains chrétiens expriment des réserves : jusqu’où continuer? Le fossé risque de se creuser entre un discours toujours plus irénique au sujet des religions et une situation souvent marquée par la concurrence, voire l’affrontement des groupes religieux [4].

Entre l’exclusivisme et le pluralisme libéral, il faut chercher une autre voie. Sans tomber dans le relativisme ni le syncrétisme, les rencontres inter religieuses soulignent plusieurs dimensions de la vérité : je suis touchée par l’authenticité de l’engagement religieux de l’autre, par sa droiture morale, par la dimension éthique de sa vie religieuse. Ma manière de me rapporter à la vérité devient alors existentielle et relationnelle.

Comment avancer dans cette voie ? Non pas en relativisant la place du Christ mais en retrouvant le chemin relationnel de Jésus de Nazareth. En Lui, Dieu se donne en plénitude. Cela doit être entendu sans accent de supériorité vis-à-vis des autres religions, sans volonté d’exclure les autres. Jésus est un Messie humilié, qui a pris sur lui la violence des hommes sans riposter par la violence. Confesser Jésus Christ comme le don de Dieu à l’humanité ne peut entraîner à vivre une violence religieuse qui écrase ou exclut les autres.

Les récits évangéliques nous font pressentir l’incroyable liberté de Jésus, et son ouverture à tous. Il sait reconnaître le don de Dieu où qu’il soit, y compris chez les petits ou hors du peuple d’Israël, et en rendre grâce. « Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : en vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël » (Mt 8, 5-13). « O femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir ! » (Mt 15, 21-28). Et les disciples auront l’audace d’abaisser la barrière qui sépare Israël des nations. Animés par l’Esprit du Ressuscité, les disciples penseront lui être ainsi fidèles. Au XXIe siècle, ses disciples lui sont fidèles en rendant grâce pour le don de Dieu à l’œuvre chez des hommes et des femmes qui vont par d’autres chemins que ceux de la foi chrétienne.

Ce que Jésus a d’unique n’est pas de l’ordre d’une supériorité, mais d’une ouverture : c’est sa manière de communiquer à d’autres le lien unique qui l’unit au Père. Mouvement de dessaisissement et de don de soi… L’ouverture à l’autre, qui marque de manière unique le style de Jésus Christ, va jusque là : elle offre à chaque être humain de naître à sa singularité. Tel est le projet de Dieu : que les humains deviennent enfants de Dieu, et frères et sœurs les uns des autres. Cela peut se réaliser par divers chemins, pas tous religieux. Redécouvrant ainsi l’originalité de la foi chrétienne [5], j’entre en relation avec ceux qui ne la partagent pas. Toutes les questions théologiques ne sont pas résolues pour autant, mais cela me donne une manière de les vivre.

L’important est de trouver en nous-mêmes et dans notre propre tradition les ressources pour vivre les rencontres. La foi chrétienne nous offre ces multiples ressources. C’est le chemin relationnel de Jésus de Nazareth. C’est la foi en un Dieu Trinité, qui est lui-même relation et amour, et qui nous invite à enraciner en Lui nos pratiques de dialogue. C’est la confiance que l’Esprit Saint nous précède en toute rencontre, qu’il est présent au cœur de tout être humain, de toute culture et de toute religion. C’est l’histoire de la naissance de l’Église, enracinée dans le judaïsme, qui nous rappelle que notre identité chrétienne est une identité reçue d’autrui, et cet autre est le peuple élu qui n’existe qu’en se recevant de Dieu. Nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, nous avons besoin de l’autre : « l’autre nous manque » (Michel de Certeau).

Les religions doivent trouver en elles-mêmes ces ressources pour vivre les rencontres ; sinon, l’inter religieux deviendra simplement du « politiquement correct ».


1 / Mentionnons aussi la Conférence mondiale des Religions pour la Paix, créée dès 1970, par des membres de plusieurs religions – ce n’est pas une initiative spécifiquement chrétienne. Dans plusieurs pays, ses sections locales ont fait un travail remarquable pour la résolution des conflits.
2 / Bayard, 2003.
3 / Les Identités meurtrières, Grasset, 1998.
4 / Michel Fédou, « Dix ans après Assise », Etudes, novembre 1996.
5 / Geneviève Comeau, Grâce à l’autre. Le pluralisme religieux, une chance pour la foi, éd. de l’Atelier, 2004.


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