Certes, le FSM est né au Brésil. Pourtant, dès l’origine, il était clair qu’il devrait ensuit pouvoir se tenir aux quatre coins de la planète. En Inde, plusieurs mouvements importants se sont développés pour s’opposer aux forces de déshumanisation. Il était donc judicieux d’organiser en Inde, précisément à Mumbai (Bombay), le quatrième forum mondial.

Mumbai est considérée comme la capitale économique et financière de l’Inde. C’est la ville où les syndicats sont les plus puissants, où beaucoup de mouvements populaires ont commencé, d’où sont venus Joytoriao Phule et le Dr Abmbedkar, qui figurent au rang des critiques les plus acerbes de la structure sociale indienne et de son système de castes. Même si les élites dirigeantes refusent toujours d’accorder une place et un rôle à ces deux hommes, bien des mouvements populaires se sont construits à partir de leur réflexion.

Le forum social est un espace ouvert où l’on peut échanger dans la diversité des points de vue. Il est l’occasion d’une expérience collective de recherche d’alternatives. C’est un point de rencontre pour des Ong, des militants, des membres de groupes de pression ou de mouvements populaires. C’est enfin un espace où les réseaux existants peuvent trouver de l’envergure, où de nouveaux peuvent se créer.

Je m’attacherai à présenter quelques traits plus marquants de ce développement des réseaux en Inde même. L’État du Gujarat, situé à l’ouest du sous-continent, a été durement éprouvé durant ces trois dernières années. Le 26 janvier 2001, un tremblement de terre de grande amplitude détruisait toute une partie des infrastructures de l’État. Beaucoup de groupes humanitaires ont contribué à la reconstruction après le désastre. Des Ong et d’autres équipes du Gujarat réunies dans le « Delhi support group » ont encouragé les efforts des citoyens qui ont pris l’initiative d’organiser les secours puis la réhabilitation. Peu après, dans les premiers mois de l’année 2002, le Gujarat était témoin d’un carnage sans précédent dont a été victime la communauté musulmane. Grâce à tous ses réseaux, le même groupe de citoyens a répondu présent. Mais comment faire perdurer ces liens, noués le plus souvent dans des situations d’urgence ?

Libéralisation et mondialisation

Avant de revenir sur la place des réseaux dans la société indienne, je voudrais rappeler les enjeux de l’organisation du forum. Dès l’origine, le FSM a été simultanément l’objet de louanges et de critiques. Toute initiative qui invite à l’engagement est sujette à de telles interprétations. Le FSM s’inscrit dans un débat fondamental dont l’horizon est à la fois local, national, et international. Les intellectuels, les militants, les universitaires continuent d’échanger des arguments. Mais la suspicion venait aussi de ceux qui sont directement engagés dans des luttes sur le terrain. Au FSM se sont révélées des solidarités plus grandes, ainsi que des forces de résistance, qui mettent à mal certaines alliances et contribuent à en former de nouvelles. Même si son enjeu dépassait de loin la simple formation de réseaux, le FSM qui a analysé les impacts négatifs de la mondialisation et a cherché des alternatives, ne pouvait qu’ouvrir en Inde de nouvelles portes à cette présence à la société.

Les trois lettres L, P, M – libéralisation, privatisation et mondialisation – résument les thèmes majeurs de tous les discours, qu’ils concernent l’économie ou le social. Des concepts certes très généraux, pourtant leurs effets sont ressentis tout autour de nous. Face aux défenseurs de la mondialisation qui ont pour slogan : « la mondialisation est un fait, un phénomène naturel », un véritable courant a mobilisé des oppositions multiples et contribué à préparer le FSM. A l’affirmation « il n’y a pas d’alternative à la mondialisation », les participants ont répondu : « le socialisme est l’alternative ».

Les défenseurs de la globalisation prétendent que celle-ci épargnera une crise à bien des nations : seul le libéralisme remettra en marche leurs systèmes économiques. Grâce à la mondialisation, de nouvelles technologies et de multiples innovations sont transférées d’un pays à l’autre, contribuant au développement de l’emploi dans les pays du sud et favorisant la croissance. Ces transferts de technologie permettent de réduire les épidémies et les maladies chroniques, d’éradiquer la pauvreté, la faim et la malnutrition. A quoi les anti-mondialistes répondent que seuls les élites et les possédants bénéficient de ce processus, que les peuples et pays pauvres y perdent davantage. Seuls ceux qui sont équipés et formés profitent des transferts de technologie. Car ce mouvement s’accompagne de privatisations et de libéralisations tandis que les gouvernements des pays du sud abdiquent leurs responsabilités sociales. La dignité des individus et des communautés comme la souveraineté des nations sont menacées. Les forces de la mondialisation brisent les frontières et imposent leur hégémonie, et les pays en crise sont encore plus soumis aux risques de conflits et à l’insécurité.

Les réseaux, une autre mondialisation

Entre pros et antis, un mouvement dynamique contribue de manière latente à faire surgir une autre mondialisation. Grâce au développement des technologies de l’information, les enjeux des droits de l’homme ne sont plus circonscrits par les frontières nationales et deviennent globaux. En Inde, où les infrastructures de communication sont encore limitées, c’est en accédant aux nouvelles technologies que les Ong et les militants de mouvements populaires voient leurs leviers d’action renforcés.

Le forum de Mumbai a mis en évidence cette émergence au sein de la société civile. Les Ong et groupes militants indiens ont mis du temps à comprendre comment organiser le dialogue entre citoyens et organisations. Ceux qui avaient contribué à la préparation des conférences pour le forum ont participé au processus en amont. D’autres se sont mis en route tardivement. Certains, venant d’organisations de base, ne se sont réunis qu’au mois d’août 2003 à Mumbai pour réaliser l’importance du forum ; ainsi, l’Indian social Institute et JESA (Jésuites dans l’action sociale) ont décidé de s’inscrire au forum dans le cadre de ce qu’ils ont appelé South asian people initiatives (Sapi).

Cette préparation a mobilisé 1 600 militants de terrain : femmes, jeunes, représentants des Dalits, des tribus et de communautés minoritaires. Représentant leurs propres associations, ils se sont inscrits dans le réseau plus vaste Sapi. En outre, ces militants ont participé à des événements qui reflétaient leurs préoccupations et celles d’autres communautés marginalisées. Les manifestations et tables rondes ont démontré la nécessité de mettre en réseau les initiatives et révélé des possibilités pour améliorer les conditions de vie des couches les plus populaires.

L’objectif et la stratégie du Sapi dépassaient ce cadre. Alors que la mondialisation et ses conséquences étaient les points centraux du discours du forum social, le réseau Sapi a élargi la critique en s’intéressant à d’autres problèmes communs aux peuples d’Asie du sud : les castes, le féodalisme, les discriminations ethniques, le patriarcat et le communautarisme. Il ne s’intéresse guère à certains sujets, comme la militarisation du monde, la guerre et les prisonniers de guerre. Mais chaque jour, il est affronté à l’isolement, à la pauvreté, la marginalisation et la discrimination. C’est pourquoi le Sapi a participé aux divers débats et séminaires qui ont passé en revue les droits des Dalits, des tribus, des femmes, des minorités, des ouvriers non syndiqués, des employés de maison, des agriculteurs, des enfants au travail…

Un forum mondial de la dignité

En participant au forum, le Sapi a ouvert la porte à d’autres réseaux, qui se focalisent sur les injustices commises contre les Dalits, les tribus, ou les femmes. Un forum des tribus rassemblera les indigènes du nord-est, du centre, de l’ouest et du sud de l’Inde. La préparation n’en sera pas facile : les différences sont nombreuses entre tribus de chacune de ces régions. Mais être isolé, exclu, ou victime, invite à faire converger les lignes d’action. En se donnant des objectifs clairs, à partir d’une vision commune et d’une stratégie de réseau, le Sapi a progressé. Sur cette question des tribus, un mois avant le forum de Mumbai, des organisations avaient cherché à se rassembler pour améliorer leurs interventions : Lokayan, national Alliance for People’s movement, Vasudhave Kutumbakam, Rmanika Gupta fundation, Sapi. Cette tentative, tardive, n’a pas pleinement abouti, mais elle a permis de coordonner les actions et d’éviter les répétitions.

De même, des discussions entre agences partenaires, Ong et organisations de Dalits, ont conduit à constituer le forum mondial de la dignité. Sa dénomination, qui paraphrase celle du forum social, veut mettre en évidence les questions des Dalits. La coordination était assurée par la Conférence nationale des organisations Dalits, la fondation Heinrich Böll, le centre pour des médias Dalits alternatifs, l’organisation de soutien social des Dalits, l’organisation internationale des Dalits, l’Institut social indien, Vasudhave Kutumbakam, Muslim pasmanda samaj… Ils souhaitaient ne pas s’arrêter aux discours sur la libéralisation, la privatisation et la mondialisation, mais poursuivre avec la discrimination par les castes, afin de permettre aux Dalits de discuter leurs propres problèmes. Les organisations mobilisaient les participants de manière conjointe, échangeaient des personnes ressources et s’invitaient les unes les autres aux différents événements.

La place de la société civile

Tout cet effort de mise en réseau doit se prolonger après le forum. Par exemple, Misereor, partenaire financeur, a aussitôt sollicité ses partenaires pour une rencontre, afin d’évaluer les possibilités de maintenir des liens sur la base de ce qui avait été réalisé à Mumbai. Misereor finance différents types d’intervention, notamment pour soutenir les plus déshérités d’Inde et d’Asie du Sud. Le forum social lui a permis de poursuivre ces interactions.

A l’issue du forum de 2004, plusieurs questions sont posées à la société civile. Beaucoup ont réaffirmé qu’à tous les niveaux, local, national et international, l’espace ne cesse de se réduire : il y a de moins en moins de place pour souligner les injustices. Mais, malgré ces contraintes, le forum social a permis de s’approprier un espace pour l’action collective, cet espace que cherchent individus, associations et réseaux. Grâce au forum, ceux qui représentent des réseaux importants, même s’ils ont peu de financement, étaient capables de mobiliser plus largement. L’enjeu, pour ceux qui sont engagés dans des combats locaux, est bien de pouvoir étendre leur collaboration. Un autre point en discussion est celui de la participation politique des classes populaires, en deçà de considérations électorales. Un des ateliers organisés par Sapi et la fondation Friedrich Ebert, intitulé « jeune acteur dans la société et politiquement sans pouvoir », a essayé de cerner ce besoin des petits groupes politiques.

Enfin, sous la bannière de « Mumbai resistance », se regroupaient des militants engagés dans des mouvements parallèles. A leurs yeux, les participants au Forum social, même opposés à la mondialisation, étaient financés finalement par des « impérialistes ». Ce forum parallèle cherchait de manière différente à mettre en réseau des organisations partageant leurs points de vue. L’inspiration de ces rassemblements venait de groupes militants de gauche. Mais ils réunissaient, en vue d’un changement global, des représentants des Dalits, des tribus, et d’autres groupes moins politisés. Si la stratégie était autre, on retrouvait le même besoin des réseaux d’unifier les forces dans le combat.

Ong ou groupes militants, tous ont ressenti la nécessité de l’union pour le court et le long terme. Cette force, née de la rencontre, de la complémentarité, des alliances, comment la faire durer ? Le Forum social de Mumbai pose une nouvelle fois la question dans la société civile et la met au centre de la réflexion politique. Les organisations qui ont amorcé ce processus de réseau pour faire participer leurs membres au Forum social ont fait des progrès considérables. Seul le temps pourra dire comment ces efforts se poursuivront. Mais, déjà, une certaine démonstration est faite auprès des Ong et groupes militants de l’Inde.



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