La ville doit être repensée comme le fruit d’un vrai choix.

Renouvellement urbain », « ville renouvelée », « refaire la ville », toutes ces expressions maintenant courantes traduisent la volonté de tourner le dos à l’ère d’un urbanisme-bâtisseur, d’une ville sans la ville.

La ville du XXIe siècle doit être repensée comme le fruit d’un vrai choix collectif à travers une démarche fondatrice de la démocratie d’aujourd’hui : la seule qu’acceptent encore, parce qu’elle leur parle par la proximité qui est la sienne avec leur quotidien, ceux qui ne vont plus voter ou qui s’abandonnent aux fausses valeurs de l’extrême refus. C’est pourquoi les habitants doivent parler et se parler les uns aux autres par la ville : être associés à l’élaboration et à la mise en œuvre du projet de ville.

Comment passer de l’intention, voire parfois de l’injonction, à l’action ? Il n’y a pas de recette valable en tous lieux et en toutes circonstances. La question de la démocratie participative ne se résume pas à une série de règles prédigérées qui n’auraient plus qu’à être appliquées et acceptées par les habitants. Les lois – nombreuses – ont déjà édicté les règles. Elle doit, au contraire, être réinventée sous l’angle d’un chantier à ouvrir, d’un processus à mettre en œuvre, de formations à conduire, d’occasions de rencontres à développer : d’un projet qui sera partagé parce qu’il aura accueilli l’autre avec ses différences, avec la richesse d’autres cultures, ses souffrances, ses expressions dont la violence est parfois le cri maladroit. A Saint-Dié-des-Vosges, elle s’incarne dans un lieu de vie du quartier Hlm Kellermann au nom évocateur, KAFE (Kellermann Animations Fêtes Événements). On y offre aux habitants l’occasion de se « projeter » par l’échange  multiculturel et la construction commune. La démocratie s’est inventée dans la cité. Repenser les politiques urbaines peut donc consister, à l’image de l’expérience déodatienne, à réinventer la cité dans la ville, à renouer avec un patrimoine, une culture, un modèle – l’agora – dont beaucoup de nos villes ont conservé la trace dans leurs places publiques, leurs espaces de loisirs, d’activités marchandes et de sociabilité. La ville doit redevenir le lieu où tous se croisent et se rencontrent.

Un projet de ville ne peut pour autant se résumer à une somme désordonnée de réponses ponctuelles aux questions du quotidien qui assaillent le citadin et harcèlent l’élu : les transports, le confort des logements, l’emploi, la sécurité publique. Non ! Une ville aujourd’hui, si elle a une histoire qui laisse derrière elle de nombreuses cicatrices, est d’abord une vision, un projet politique porté, dans la durée, par une équipe d’élus autour du maire en coopération (au sens strict : « œuvrer ensemble ») avec les citoyens, l’État et les partenaires privés. Les maires ont, en effet sous le contrôle du Conseil municipal, une fonction reconnue d’impulsion, d’arbitrage et de validation d’un projet de développement. Ils doivent donc s’en saisir pour assumer leur rôle politique clé de développeur mais aussi « d’ouvreur » – mieux, de « défricheur » – des nouvelles voies qui permettent d’entendre les sans-voix. Seule la confrontation patiente, loyale et responsable des points de vue et des intérêts peut permettre, dans le souci permanent de l’intérêt général, de mettre les actions en perspective et de définir les lignes d’un futur possible, pour enrichir la texture de la ville, donner du sens au sens, et améliorer le bien-être de tous.

La ville est nécessairement diversité et complexité et la forme urbaine doit en être le cadre sans en être le carcan. Comment faire pour que la diversité sociale, politique, économique s’exprime sans briser le lien ? Comment intégrer la question du temps qui est patience des uns, les plus riches, et impatience des autres, les plus modestes. La reconquête urbaine à laquelle la ville de Saint-Dié-des-Vosges est aujourd’hui consciemment et historiquement confrontée, au travers notamment de l’opération de renouvellement urbain (ORU), nous enseigne que l’urbanité est avant tout affaire de temps et de volonté. Les acteurs économiques qui agissent en ce domaine, de même que les pouvoirs publics, ont besoin de l’aiguillon démocratique pour épouser la complexité des enjeux sociaux et culturels du développement urbain.

Mais la politique de la ville ne peut pas se payer de mots ou d’idéaux. La proximité et la participation ne peuvent que rester lettre morte dans des quartiers où la désocialisation s’accroît tous les jours. Le projet de ville doit quitter le système du magique pour entrer dans le domaine, plus rugueux, du réel : la seule politique réelle et efficace d’entraînement, c’est une dynamique sociale, une démocratie pour l’emploi. Une des clefs de sa réussite ne se trouve pas dans les quartiers eux-mêmes, mais dans les usines, dans les bureaux, les magasins : c’est l’emploi et même, davantage, la capacité dans l’emploi que l’on attend ou que l’on a, de compter, d’avoir le sentiment d’exister comme tout le monde, d’agir et de ne pas être traité en paria ou comme quantité négligeable, voire méprisable. Une politique de la ville qui réussit, c’est celle où le « délit de faciès » n’est pas retenu par l’employeur lorsque le demandeur d’emploi se présente à l’embauche ou lorsqu’il donne son adresse. Cela marche quand le quartier n’est plus stigmatisé comme quartier dit « d’habitat social ».

C’est dire que dans politique de la ville il faut entendre plus « politique » que « ville ». Si le projet de ville n’est pas appuyé sur une véritable politique de l’emploi, il restera (pour combien de temps ?) un cache-misère, un oripeau pathétique chargé de masquer la lèpre des murs et le manque d’imagination dans la mairie.



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