Face à l’éparpillement du développement urbain, affronter les paradoxes de la ville aujourd’hui, plurielle mais « commune ».

La « France des villes » ne s’oppose pas à la « France des champs ». Cette distinction n’a plus aucune pertinence, ni statistique, ni économique et encore moins sociétale. La France est résolument urbaine, l’Europe également, quant au vaste monde, il s’urbanise là où l’urbain ne s’est pas encore totalement déployé… Mais, s’étonnera l’habitant de La Rochelle, Perpignan, Colmar ou Menton : « Ma ville existe, je m’y promène, je peux en faire le tour, alors que me répondez-vous ? » Chaque ville apparaît comme une entité administrative, avec son périmètre géographique bien délimité, sa population dénombrée, ses élus représentatifs de la diversité des sensibilités politiques, une autonomie fiscale et budgétaire, une vie locale rythmée par la Quinzaine commerciale, le Festival de jazz et la Farandole des enfants des écoles. Elle ne ressemble à aucune autre : celle-ci est balafrée par une obscène autoroute, celle-là se donne des airs de cité-jardin et sa voisine exhibe ses grands ensembles délabrés comme autant de stigmates sur le corps d’un saint. En ce sens, la ville est bien, comme l’écrit Antoine Furetière dans son Dictionnaire universel (1690), l’« habitation d’un peuple assez nombreux ».

De la ville à l’urbain

Pour qu’il y ait de la ville, il faut donc du nombre. Combien ? Deux mille, pour la France, répond l’Insee. Mais à cette réalité statistique – qui diffère d’un État à un autre [1] –, il convient heureusement, et Furetière l’écrivait aussi, d’ajouter un certain « esprit ». Au-delà du quantitatif, la ville, c’est aussi et surtout un art de vivre et celui-ci est toujours local, lié à un site, un climat (dans tous les sens du terme), une histoire (attestée ou imaginaire), un système relationnel plus ou moins nourri avec d’autres villes et campagnes et une culture revendiquée. Avec la production de masse, la mécanisation de l’agriculture, l’extension des réseaux, l’automobilisation et la généralisation d’un mode de vie entièrement dépendant du marché, les sociétés contemporaines se sont non seulement urbanisées – exode rural, accroissement du nombre de villes, expansion des aires métropolitaines, villes millionnaires… -, mais sont passées, en une poignée de décennies, de la ville à l’urbain [2]. Conséquences ? Subordination totale des campagnes à une économie de marché globalisée, concurrence effrénée entre les villes pour conserver ou attirer des industries, diffusion des comportements et des valeurs citadins à l’ensemble des populations ( via les migrations, le tourisme, l’école et la télévision), éparpillement de la ville en des territoires urbains de plus en plus ductiles.

Il n’y a pas disparition de la ville, mais son enveloppement par l’urbain qui submerge, comme une vague, tous les territoires et y impose, peu ou prou, son ordre. Ce processus est à l’œuvre à l’échelle planétaire, de manière inégale selon les continents (l’Afrique, par exemple, en est au début alors que l’Asie entre dans la phase d’achèvement) et avec des manifestations diverses selon les combinaisons de ses éléments constitutifs. Aussi constatons-nous une unité du processus d’urbanisation et une diversité de ses formes de réalisation. Il faut se garder de toute généralisation et surtout accepter les coexistences (mégalopolisation et maintien des petites villes, multiplication des gated communities sans disparition de la maison individuelle ou du programme de logements sociaux…), les décalages (telle région s’équipe en NTCI tout en valorisant ses « traditions », telle global city abrite aussi des taudis à proximité de ses hôtels de luxe, telle capitale d’un État du sud inaugure de somptueux équipements et légalise du bout des lèvres les bidonvilles qui prolifèrent sur son territoire), les résistances (la France inscrit dans la loi la « mixité sociale », tel élu se bat contre la privatisation de certains services publics…), les métissages inattendus et les rejets. Le danger d’une uniformisation de la vie citadine est bien réel et s’y opposer demande beaucoup d’imagination, d’opiniâtreté et d’actions.

La mégalopolisation du monde semble irréversible : on dénombre actuellement plus de 400 villes de 500 000 à un million d’habitants, près de 200 villes d’environ 2 millions d’habitants et plus de 20 qui dépassent les dix millions d’habitants ! Ces mégalopoles constituent les hauts lieux de l’économie de production (tant matérielle qu’immatérielle), et au classement par taille démographique, il convient d’ajouter une classification par « produit intérieur brut urbain » [3]. L’urbanisme de ces gigantesques conurbations se plie souvent aux dessins des réseaux techniques, contrôlés par une poignée de multinationales et identiques d’une ville à une autre. Reem Koolhaas (concepteur d’Euralille) annonce la fin de l’urbanisme et fait l’apologie du « plateau technique » (tour-bureau, centre commercial, gare Tgv, rocades autoroutières…) sur lequel on vient se brancher et se débrancher selon l’offre et la demande. On consomme alors de l’urbain comme on consomme un logement, une voiture ou un rasoir jetable. Quant à l’architecture des bâtiments publics, des équipements touristiques (hôtels, musées, parcs de loisirs, quartiers patrimonialisés, etc.), des centres commerciaux, des aéroports, des logements pour « riches », elle ne se soucie aucunement du lieu. Elle fait image, image d’une surmodernité, enfin libérée de la tyrannie du lieu. Le but recherché consiste justement à nier le lieu, afin croit-on, de se trouver partout chez soi ou du moins dans les mêmes représentations ! La screen city n’appartient pas au seul studio de cinéma, elle se construit sous nos yeux en même temps que se consolide un bidonville ou qu’un quartier privatisé, vidéo surveillé, s’entoure de lourdes grilles, à Istanbul, Le Caire ou Buenos Aires…

A côté de cette mégalopolisation que personne ne contrôle vraiment et qui apparaît comme une négation de toute intervention concertée, de tout projet politique pour une Cité digne de ce nom, l’on découvre des quartiers autogérés, des expériences d’auto-construction, des chantiers-écoles, mille et une micro-opérations, modestes, peu spectaculaires, qui néanmoins démontrent que l’humain ne se laisse pas facilement broyer par les rouages bien huilés de la machine-à-marchandiser toutes les relations entre l’homme et le monde, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la nature. La préoccupation de plus en plus explicite pour un « développement durable », nonobstant le flou d’une telle notion, son poids idéologique et sa capacité à récupérer le discours critique des écologistes et altermondialistes, ne peut que contribuer à une redéfinition de l’habitabilité de la ville, de ses formes de sociabilité et de sa vocation à fabriquer de l’aménité.

La France urbaine

L’urbain appartient à un autre vocabulaire que « ville », « banlieue », « faubourgs », il ne décrit pas une quelconque unité administrative – du moins pas encore -, mais un mode de vie, ses territoires et ses temporalités [4]. Dans le cas français, avec les récentes lois (Chevènement en 1999, Voynet en 1999 et Solidarité Renouvellement Urbain en 2000), les municipalités sont invitées à unir leurs destins en un « projet de territoire » qui satisfasse un réel « développement durable ». Ainsi la décentralisation (engagée avec les lois Deferre en 1982) se trouve confortée et renforcée par l’intercommunalité (« communautés de communes ou d’agglomération », « communautés urbaines »), nouvelle échelle des décisions en matière de transports en commun, d’urbanisme, de logements sociaux, d’équipements et de services collectifs, etc [5]. Ce n’est pas la mort des 36 000 communes, mais une profonde redistribution des cartes du jeu démocratique et administratif.

Simultanément, la plupart des villes et villages en croissance démographique le sont par leurs franges. Des lotissements pavillonnaires s’installent à la marge des villes, remplissent les « blancs » entre une ville et un centre commercial quelque peu distant. L’urbain diffus résulte de nombreux facteurs, difficile à hiérarchiser et à mesurer : le désir de nature, l’ambition de construire « son » pavillon, le refus de la ville dense – bruyante, grouillante et violente –, le bon état des routes (80 % des ménages, en France, sont dorénavant motorisés), le confort relatif des voitures (l’automobiliste « moyen » dépense chaque année 4 880 euros en frais d’entretien et de transport)… En vingt ans, le temps moyen de transport quotidien n’a guère varié (hors Ile-de-France), mais la distance parcourue a doublé ! On n’hésite plus à se loger à une heure en train de la capitale, bénéficiant ainsi d’un emploi bien rétribué, de la possibilité de faire ses courses à Paris et de profiter de ses spectacles, tout en résidant dans une ville de taille moyenne (ah, le parfum de la Province…), à la vie moins agitée et où les enfants se rendent à l’école en bicyclette. Mais cette image publicitaire de la jeune-famille-dynamique-et-souriante dissimule le véritable temps de transport (en plus du train et de ses aléas, il y a au départ un peu de voiture et à l’arrivée, quelques stations de métro !), la fatigue, les relations sociales distendues, un emploi du temps alourdi, l’entretien du jardin et du pavillon (« Dans une maison, il y a toujours quelque chose à faire… »). Bref, seules les personnes ayant un métier aux horaires souples, peu de contraintes familiales et dont l’usage des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications autorise un réel éloignement de l’entreprise optent pour un tel scénario. Le télétravail n’a pas connu l’engouement attendu, il est vrai que l’habitat ne l’a pas du tout intégré (aucune « pièce » étudiée pour, aucune maison domotique…) et que le « travailleur » ressent l’irrépressible besoin de passer au bureau pour y rencontrer ses collègues. Rester chez soi pour travailler exige une attention motivée et une organisation bien particulière de son temps.

Assemblage de modes de vie

La France urbanisée déménage, avec le vieillissement de sa population, elle migre vers le sud, le long des côtes et près des Alpes. Mais partout les aires urbaines s’étalent. Ce phénomène n’est pas nouveau [6]. On a parlé de « rurbanisation » en 1976, de « péri urbanisation » quelques années après, on a surtout voulu en minorer l’importance afin de légitimer la politique technocratique impulsée par l’État, avec les grands ensembles, puis les métropoles d’équilibre et enfin les villes nouvelles. On a même favorisé la création d’Agences d’urbanisme (la première ouvre à Rouen, en 1963) dont une des missions consistait à « maîtriser » l’extension des villes. Il ne s’agit pas de dénigrer l’urbanisme des grands ensembles, critiquer la philosophie de la Datar (créée en 1963) ou contester les villes nouvelles, mais d’analyser le pourquoi et le comment d’une telle urbanisation et d’en comprendre les imperfections, les errements et les rares réussites. La marée pavillonnaire n’est pas, en soi, inquiétante, comme le croyaient avec obstination et aveuglement les hauts fonctionnaires, à commencer par Paul Delouvrier [7]. Même si les « styles » (!) les plus fréquents sont esthétiquement affligeants et si l’on doit regretter l’absence d’architectes bien attentionnés – je connais des maisons en série, à côté d’Eurodisney, avec un premier étage mansardé et inhabitable pour des adultes et un jardinet scandaleusement exigu ! –, le plus dommageable vise l’extérieur de ces constructions, leurs à-côtés. L’habitat, aux yeux des résidents – y compris ceux des barres et des tours –, concerne non seulement la parcelle et son habitation mais aussi les cheminements environnants, les services de proximité, les espaces publics, bref, tout le territoire du quotidien urbain. Or le promoteur se soucie avant tout de la rentabilité de son opération et beaucoup moins de son insertion dans un paysage ou de ses relations avec les bâtiments ou les espaces verts voisins. Il en est de même pour un lotisseur qui isole plus qu’il ne raccorde le chapelet de ses nouvelles maisons à la voirie ou au bâti existants.

L’urbanisation française récente confirme, à la fois, l’éparpillement de la ville au-delà de ses limites administrativo-historiques, et la revitalisation de certains centres, grâce entre autre à la politique de renouvellement urbain engagée depuis une dizaine d’années et au tracé d’un transport collectif, comme le tramway, dont l’impact dépasse sa fonction première et provoque toute une cascade d’embellissements et d’opérations urbaines. L’urbain résulte de ces diverses morphologies et de cet assemblage, pas toujours évident, de modes de vie dominés par le paradoxe (je veux être en ville mais à la campagne, seul mais en contact avec la foule, dans le silence mais aussi le bruit…). Un tel urbain pose crûment la question de sa gouvernance démocratique et donc de ses limites. Le maire de Montpellier envisageait de faire payer un droit d’entrée au citadin domicilié dans un village avoisinant mais venant régulièrement utiliser ses services sportifs et culturels. En tant que banlieusard, fréquentant Paris, je ne serais pas opposé à élire, non seulement le maire de ma commune, mais celui de Paris, sachant à quel point les destins de ces deux entités sont liés.

Si les autorités locales et territoriales ne s’en préoccupent pas plus, nous verrons se multiplier les enclaves sécurisées, repliées sur elles-mêmes. L’implantation d’un domaine privatisé me paraît la négation même de l’urbain, de la gratuité et de la liberté qui le caractérisent. Cela revient à priver le citadin ordinaire d’une déambulation sans interdit. Et, inversement, cela prive l’habitant de cette petite « forteresse » d’une rencontre avec l’Autre. La ville et l’urbain assurent la cohabitation de populations différentes précisément parce qu’elles favorisent et entretiennent le brassage. L’étrangeté de l’étranger est la meilleure garantie de mes propres différences. Tout accès contrôlé engendre une exclusion. Le sentiment d’insécurité conforte donc la demande d’habitats regroupés et protégés. Sans contrecarrer totalement cette tendance planétaire, il est possible de ménager les lieux afin de les rendre plus aimables et sûrs. Une bonne signalétique, un souci pour le paysage et les plantations, une préférence affirmée pour les piétons et cyclistes, une attention méticuleuse portée au site et à son entretien, la redynamisation de mini-centres urbains avec services et commerces, constituent quelques ingrédients du confort urbain. Si le logement futur ne comportera plus seulement des pièces monofonctionnelles et monogénérationnelles, et deviendra réactif et modelable, l’urbanisme des centres denses comme celui de l’urbain diffus devra tenir compte de la pluralité changeante des usages et de leurs temporalités désynchronisées.

Un tel urbanisme adapté au cas par cas nécessite des expérimentations, des quartiers-témoins, des forums d’initiatives habitantes, des débats entre professionnels, des fêtes, etc. Il ne sera un Bien commun que si et seulement si, il engage chacun envers autrui.


1 / François Moriconi-Ebrard, L’urbanisation du monde depuis 1950, coll. «Villes», Anthropos, 1993.
2 / Thierry Paquot (dir.) « Le XXe siècle de la ville à l’urbain », Urbanisme, n° 309, 1999.
3 / Rémy Prud’homme, « Mégavilles : économie et gestion », in Thierry Paquot (dir.) Le monde des villes, panorama urbain de la planète, éd. Complexe, 1996.
4 / Thierry Paquot, « Que savons-nous de la ville et de l’urbain ? », in Marcel Roncayolo, Jacques Lévy, Thierry Paquot, Olivier Mongin, Philippe Cardinali, De la ville et du citadin, Parenthèses, Marseille, 2003.
5 / Maurice Goze, « Décentralisation et intercommunalité », Informations sociales, n° 104, 2002.
6 / Jean-François Gravier, « L’essaimage urbain en France et en Europe », Vie sociale, n° 10, 1964 ; Melvin Webber, L’urbain sans lieu ni bornes (1964, traduction de l’anglais), éd. de l’Aube, 1996 ; « Penser la non-ville et la non-campagne de demain », Françoise Choay, La France au-delà du siècle, éd. de l’Aube-Datar, 1994 ; « L’étalement péri-urbain : perspectives internationales », Gabriel Dupuy et Patricia Sajous, Données urbaines 3, sous la direction de Marie-Flore Mattei et Denise Pumain, Anthropos, 2000.
7 / Paul Delouvrier, « L’avenir de l’urbanisation : Problème de civilisation », Semaines sociales de France (Brest, 1965), L’homme et la révolution urbaine, Chronique sociale de France, Lyon, 1965.



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