Quand la réciprocité confère une autre valeur aux biens, aux savoirs.

Projet – Pourquoi les réseaux d’échanges ont-ils été créés ?

Marie-Claire Héber-Suffrin – Les « pourquoi » se sont construits au fur et à mesure, depuis le premier réseau d’échanges réciproques de savoirs, à Orly dans les années 1970-1971.

Ils se sont complexifiés à mesure que la vie des réseaux se développait. Au départ, ce fut un refus quasiment viscéral, politique, pédagogique et éthique, de voir des enfants, des adultes, des quartiers entiers, considérés comme des poids pour la société, des poids pour l’école, auxquels on renvoie l’image d’êtres « inattendus », jamais attendus pour ce qu’ils pouvaient apporter. J’enseignais à l’époque à Orly : comment construire une école, une vie de quartier, une vie sociale, sans partir des désirs des gens, de leurs expériences réussies, des savoirs qu’ils ont construits, par des chemins différents les uns des autres, dont ils ne savent plus eux-mêmes que ce sont des parcours d’apprentissage ? Comment faire reconnaître par la société toutes les richesses sociales et humaines dont elle dispose ? Quand on ignore qu’on est porteur de richesses humaines, on ne cherche pas à les mettre en circulation. Or c’est un non-sens économique, une atteinte à la société toute entière.

Des événements, des lectures (P. Freire, C. Freinet, E. Morin, H. Laborit), des liens avec des mouvements pédagogiques ou d’éducation populaire m’ont amenée à me poser la question : « Finalement, est-ce que dans ma classe, dans l’école et le quartier, par l’ouverture de l’école, mais aussi à la bibliothèque, dans l’arrière-salle du café, celle du magasin de papiers peints, dans un local de la mairie, un appartement ou une maison privée, chacun ne pourrait pas être à la fois celui qui propose ses savoirs aux autres, qui aide les autres à les acquérir, et celui qui peut dire qu’il ne sait pas ? Tout lieu serait décrété lieu de formation réciproque possible. »

Les réseaux de formation réciproque (leur premier nom) ont fonctionné pendant cinq ans à Orly, ils ont concerné autour de 500 personnes de tous âges : 6 ans, 10 ans, 45 ans, 90 ans ! À Évry, à partir de 1977, où mon mari était adjoint aux affaires sociales de la ville, nous avons été frappés de voir combien ceux qui s’adressaient à la mairie s’en remettaient à une institution : en position de demandeurs, qui attendent que l’on résolve leurs problèmes et non qu’on les accompagne comme citoyens face aux injustices, alors qu’ils possèdent peut-être en eux des ressources, et dans leurs réseaux sociaux des savoir-faire sur lesquels s’appuyer.

Un réseau s’est créé sur ce principe : à la fois offreur (celui qui a le désir de mettre ses savoirs en circulation auprès des autres) et demandeur (celui qui souhaite apprendre des autres), chacun peut à la fois s’appuyer sur le social dans lequel il est pour apprendre, et alimenter ce même social pour que d’autres puissent apprendre. Il n’y a pas, d’un côté, ceux qui savent et qui peuvent apporter aux autres et, de l’autre, ceux qui ne peuvent être que dépendants. Ce sont aujourd’hui 100 000 personnes, 700 réseaux en France. Mais aussi en Espagne, en Belgique, en Suisse, en Italie…, dans plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine. Ils démarrent au Québec.

Projet – De « réseau de formation » vous êtes passés à « réseau d’échanges ». Il existe des richesses qui ne s’échangent pas en fonction d’une valorisation financière, selon des critères comme les diplômes et salaires correspondants.

Marie-Claire Héber-Suffrin – Le terme exact est celui d’« échange réciproque ». La dimension de réciprocité modifie le sens du mot « échange ». On n’entend ce que dit l’autre que si l’on est dans une relation de parité, la seule vraie relation d’échange. Dans le réseau, chacun de nous est à la fois savant et ignorant, mais pas pour les mêmes choses. Chacun est pair, parce qu’il est autre. Chacun peut se faire enseignant de ce qu’il sait et apprenant de ce qu’il ne sait pas. La formation est réciproque : apprendre à quelqu’un, c’est apprendre soi-même. En préparant, on refait le parcours de son propre savoir, en le formulant on organise sa pensée, en répondant aux questions, on l’approfondit. L’échange est un jeu gagnant/gagnant.

Projet – En principe, les savoirs s’achètent : on paye les enseignants, les livres, les diplômes. On a introduit dans l’échange la médiation d’un instrument, l’argent, qui se veut neutre.

Marie-Claire Héber-Suffrin – Les deux systèmes sont différents. Quelqu’un qui donnait des cours d’anglais pour gagner de l’argent pendant ses études, le faisait aussi dans le réseau, (sans compensation financière ni calcul de son temps) et en échange, il apprenait à jouer aux échecs. Parfois je préfère acheter, parfois je préfère entrer dans une règle de réciprocité, parce que je trouve « autre chose » dans cette relation.

Celui qui « offre (au sens du don et non du marché) » un savoir dans le réseau peut le vendre ailleurs, mais là il l’offre sans relation de comparaison. C’est le fait que ce soit en réseau qui « dé-familialise » le système, crée de la distance. Ce réseau transversal (qui relie nos intérêts en matière de connaissances, savoir-faire, rencontre d’autrui, approches des autres cultures) est un système à géométrie variable, où chacun a les deux rôles à la fois d’enseignant et apprenant, qui accompagne et est accompagné. Ce double statut peut aider chacun à ne pas recréer un modèle de domination/soumission. L’argent est une médiation en direct, ici la mise en relation instaure un différé : les offreurs et demandeurs sont toujours mis en relation par un tiers dans un temps pour construire ensemble toutes les modalités des apprentissages et exercer ainsi leur propre pouvoir sur ce qui les concerne tout en intégrant autrui dans cette construction. Elle remplace ce que l’argent apporte quand il nous libère des conditions de la confiance.

Effectivement, l’argent me dispense d’ aimer celui qui me vend quelque chose (aimer au sens du souci d’autrui, de l’affinité, ou même de l’amitié). Le système de l’échange réciproque de savoirs, lui, demande un minimum de confiance (il est différent du troc – non seulement dans l’échange réciproque de savoirs je ne perds pas ce que j’offre mais en l’enseignant, je l’enrichis – qui pourtant est dans la même exigence de confiance mutuelle), afin qu’aucune des parties ne se sente flouée : il demande de négocier et discuter. Le système d’échanges réciproques de savoirs ne demande pas de comptabiliser, mais la régulation est mise en place par le réseau, qui organise les modalités de l’échange avec les gens. Avoir passé tant de temps gratuitement à acquérir à un savoir, à le donner, lui confère une valeur, un sentiment de compétence que les gens n’ont pas trouvé quand ils ont payé pour acheter le savoir. Je pense à cette femme qui n’avait que le certificat d’études et qui prépare actuellement un DEA au Conservatoire national des arts et métiers. Le réseau lui a fait découvrir non seulement la valeur de savoirs nouveaux, mais aussi la valeur de ses propres savoirs, sa valeur personnelle de sujet apprenant, et cela ne s’achète pas. Qu’elle aille maintenant au Cnam ne permet pas de dire qu’elle valorise un système plutôt qu’un autre. Ce sont des dynamiques différentes, dans des sphères différentes. Nous ne vivons pas dans un cocon, isolés du monde, dans une utopie déconnectée du réel.

Projet – Les « réseaux d’échanges réciproques de savoirs » (Rers) sont nés dans les cités d’Orly et d’Évry. Sont-ils réservés à ceux qui ont besoin d’une reconnaissance sociale, ou intéressent-ils aussi des gens qui ne vivent pas dans ces quartiers difficiles ?

Marie-Claire Héber-Suffrin – Bien sûr. Sinon, cela voudrait dire qu’on se raconte des histoires. Ce sont des réseaux de riches en savoir. Ceux-là sont partout. Et ce n’est intéressant socialement qu’autant que cela crée du décloisonnement social : que les savoirs non-reconnus comme les savoirs reconnus savants circulent, et prennent leur rang de savoirs intéressants pour la société, autrui et soi-même. Une étude menée par la Caisse des dépôts et consignations le relevait : « Les Rers sont une des rares organisations sociales où une population n’en chasse pas une autre ». Autant, à Orly, il s’agissait d’une cité pauvre, autant, à Évry, le réseau était décloisonné : un médecin demandait à apprendre l’arabe, un ancien commissaire de police offrait du droit, un artisan proposait de la menuiserie, etc.

Je ne vais pas me battre pour faire disparaître l’argent, cela n’a pas de sens. Que l’argent soit un mode d’échange qui donne une liberté, c’est vrai. Ce qui me semble dangereux, c’est qu’il soit, de plus en plus, le seul mode reconnu. On a oublié la notion de « biens communs ». Le savoir n’est pas une marchandise. Celui dont je dispose est l’héritage d’une société, de tous ceux qui m’ont précédée, il a été construit par d’autres que moi. Pourquoi serais-je seulement dans la vente, et pas aussi dans le partage ? Je suis allée à Porto Alegre, je pense qu’il faut trouver d’autres formes d’échanges. Je crois que les SEL eux aussi ouvrent une piste pertinente. Les Banques du temps, aussi. Nous avons choisi, mais cela est justifié du fait que ce sont des savoirs que nous échangeons, de ne rien quantifier dans les Rers. Je pense que le temps d’une mère de famille de cinq enfants qui travaille loin de chez elle n’est pas le même que celui d’une jeune retraitée cadre supérieure. Et pourtant, que le temps de l’ingénieur et celui de la femme de ménage soient considérés de manière égale est une idée essentielle. Chacun de ces systèmes apporte une dimension de l’humain qui complète ce qui manque aux autres.



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