L’argent ne sert pas seulement à satisfaire à satisfaire des besoins naturels mais des besoins sociaux, indéfinis.

Deux événements majeurs ont façonné l’humanité telle qu’elle existe aujourd’hui. Le premier s’est produit au Moyen-Orient, voilà quelque dix mille ans, quand l’espèce humaine a franchi le « pas de la socialisation », c’est-à-dire quand elle s’est agrégée en cités et, parallèlement, quand elle a inventé l’agriculture de telle sorte que les hommes vivant dans la cité, soustraits à la chasse et à la cueillette, puissent tout de même être nourris. Le deuxième événement n’a que cinq cents ans : c’est le moment où l’humanité a franchi le « pas de la mondialisation », quand elle a pris conscience de l’espace dans lequel elle devait vivre. Cette deuxième révolution est partie d’Europe et elle se poursuit sous nos yeux avec la nouvelle étape de la mondialisation dans laquelle nous sommes entrés à la fin du XXe siècle.

Entre les deux événements s’est constituée une vie économique qui apparaît comme le support du passage de la socialisation à la mondialisation. L’économie a en effet changé de nature. Nous sommes passés d’une économie de subsistance à une économie de développement. Dans la première forme d’économie, l’action de production n’avait pas d’autre objet que d’assurer la survie de l’espèce en lui fournissant de quoi se nourrir, se vêtir et se loger. On faisait face ainsi aux besoins naturels de l’homme. Le travail humain n’avait pas dans ce contexte un statut très valorisant. La monnaie n’y jouait pas un rôle dominant. Inventée pour faciliter les échanges, elle ne se donnait pas comme mission de les multiplier. Entre des entités territoriales en quête de définitions stables – c’est-à-dire de frontières – elle représentait des flux captés par un petit nombre de groupes sociaux.

Satisfaire des besoins sociaux

Peu à peu – mais finalement dans un très court laps de temps – l’humanité a éprouvé la nécessité de compléter la satisfaction de ses besoins naturels, par celle de besoins sociaux, nés de sa culture. Elle a vu grandir en elle-même l’envie des richesses jusqu’alors réservées à quelques-uns. Sur la nécessité de se vêtir est venu se greffer le besoin de paraître, lequel a engendré des besoins nouveaux de déplacement, faisant naître à leur tour toutes sortes d’autres besoins dans un enchaînement sans limite.

Les hommes ont alors compris qu’en détournant une partie des flux monétaires ils pouvaient se procurer les moyens de satisfaire ces nouveaux besoins. Or quoi de plus naturel pour se procurer de la monnaie que de vendre ce que l’on produit ou ce que l’on transporte ou encore sa propre force de travail ? Celle-ci n’est plus échangée contre un bien (quelques mesures de blé), ou contre un service (la sécurité garantie par les armes d’un seigneur local, par exemple), mais contre cette monnaie, seul bien susceptible d’être transformé en n’importe quel autre bien ou service. Vendre, tout est là. L’industrie est née du commerce, et non l’inverse.

Ainsi y a-t-il une conjonction étroite entre la naissance de l’économie moderne et le développement de l’usage de la monnaie. Cette dernière a d’ailleurs évolué dans ses formes sous l’effet de ces transformations. D’abord coquillage ou bétail, elle est devenue bronze, or et argent puis écriture sur un papier (billet à ordre, lettre de change, lettre de crédit, billet de banque, chèque) et, enfin, de nos jours, simple impulsion électronique.

Au point qu’à l’aube du XXe siècle, deux auteurs que bien des choses séparent par ailleurs, ont pu décrire de façon étonnamment convergente le monde nouveau dans lequel on entrait : « L’ancien monde est régi par l’autorité, le nouveau par le dollar » (Freud, dans une lettre à Fliess) ; « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure » (Charles Péguy).

Lieu de passion

François Rachline analyse finement ce mariage de l’économie et de la monnaie : « En somme la production et le commerce ne sont que le prolongement de la guerre par d’autres moyens » [1]. L’économie apparaît comme un nouvel exemple des efforts de l’humanité pour canaliser la violence dont elle est habitée et à laquelle pourtant elle ne peut laisser libre cours sous peine d’y disparaître. Après les dieux, les Etats et les guerres – toutes formes de régulation de la violence –, l’homme invente l’économie comme s’il voulait détourner la violence des hommes vers les choses. Ce qui n’empêchera pas de nouvelles violences de s’y déployer : exploitation, aliénation, chômage, inégalités… Mais l’humanité ne cesse pas de ruser avec elle-même pour trouver des mécanismes de régulation.

Cela est vrai pour toutes les grandes passions humaines : le pouvoir, le sexe et l’argent. Toutes trois sont, de façon indissociable, outil et passion. Le pouvoir, outil d’organisation sociale et passion de domination. Le sexe, outil d’union et de procréation en même temps que passion de désir charnel. L’argent, outil de développement et passion d’enrichissement. Le cas limite est celui d’Harpagon, qui ne désire rien sauf d’accumuler de l’argent pour satisfaire des besoins qu’il n’a pas.

On retrouve cette ambivalence dans le moteur du capitalisme tel que le décrit Adam Smith : « Le désir inné en tout individu de faire fortune, est illusoire… Son seul intérêt est d’exciter l’industrieuse activité des hommes et de les tenir dans un mouvement continuel. C’est cette illusion qui leur fait cultiver la terre de tant de manières diverses, bâtir des maisons au lieu de cabanes, fonder des villes immenses, inventer et perfectionner les sciences et les arts » [2]. Le grand philosophe de l’argent, Georg Simmel (auteur de La philosophie de l’argent) décrivait l’économie comme un processus qui – précisément pour faire des « économies » – substituait le moyen à la fin dans l’action humaine. La création et la consommation de richesses deviennent, en effet, des fins en elles-mêmes, alors qu’elles ont été conçues comme des moyens d’atteindre un certain degré de bonheur individuel et collectif. Nous nous définissons davantage, aujourd’hui, par ce que nous consommons que par ce que nous créons. Cela change notre rapport aux biens : dans la création de ceux-ci, nous participons à une collectivité. Dans leur consommation, nous procédons individuellement. Nous privilégions le « paraître » par rapport au « faire ». Par là s’insinue le risque d’aliénation propre au capitalisme et à l’argent, dénoncé par les révolutionnaires et par les religions. Ce risque est irréductible dans des sociétés où l’on recherche davantage le bonheur que le salut, caractéristique dominante du monde moderne. Il convient donc de le connaître, de le contenir, sans imaginer le faire disparaître, par une série de dénonciations et de ruses que l’esprit humain doit sans cesse réinventer.

Un langage universel

Mais l’argent tient dans ce jeu social une place éminente : il donne à l’économie son langage. Serge Moscovici l’a défini comme l’un des trois langages universels, avec les mathématiques (langage de la science et de la technique) et la musique (langage des émotions). L’argent est, à la fois, le langage universel de la gestion du quotidien (le niveau de vie de chacun) et celui de l’activité globale (aujourd’hui, la mondialisation). A ce titre, l’argent est constitutif du lien social dans nos pays, fournissant un langage dans lequel chacun se reconnaît. Ce qui ne l’empêche pas, simultanément, de contribuer à détruire du lien social, en aiguisant les jalousies, en dissolvant des solidarités sociales, en détournant chacun des responsabilités collectives pour se concentrer sur son bien-être individuel. L’argent apparaît, simultanément, comme le moteur et comme le solvant de la vie en société.

S’agissant de l’argent, nous devons en permanence le protéger et le soupçonner, le défendre et le critiquer. Sans cesse il nous faut le réinstaller dans l’ordre des moyens pour qu’il ne brouille pas les fins qu’il prétend servir, quand son « astuce », acquise avec notre complicité, consiste à nous faire confondre les unes et les autres. L’argent a toutes les caractéristiques d’une drogue. Selon les quantités absorbées et l’état de celui qui les absorbe, il peut être un stimulant, un euphorisant ou un abêtissant. Toujours il exige notre vigilance, notre pertinence et, dans certains cas, notre courage de rompre avec lui.

Certes, il faut des règles et des institutions pour encadrer et réguler l’argent. Mais s’il n’y a pas dans l’humanité une masse critique suffisante de personnes et de groupes, qui se réfèrent à d’autres valeurs, cette valeur-là peut à tout moment nous submerger. Le totalitarisme de l’argent – succédant à celui du pouvoir qui a dominé le XXe siècle – est d’autant plus pernicieux qu’il s’insinue dans les comportements les plus quotidiens de tous. Ce n’est pas un orage qui nous foudroie mais dont on aurait vu venir les nuées; c’est un virus qui nous contamine sournoisement. Et pourtant, c’est aussi une des sources d’énergie les plus efficaces pour changer le monde. Ce serait plus simple si ce ne pouvait être que le bien ou le mal. Mais, alors, serions-nous libres ?


1 / De zéro à epsilon, éditions Archipel-First, 1991. F. Rachline est professeur d’économie à l’université de Paris 10 Nanterre et à l’Institut d’études politiques de Paris.
2 / La théorie des sentiments nouveaux, 1759.



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