Des clubs d’investissement citoyens, outils financiers utilisant une épargne solidaire.

Projet – Comment fonctionnent les Cigales ?

Jean-Pierre Dumoulin – Nées il y a vingt ans (en 1983), les Cigales (Club d’Investissement pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire) ne sont pas un outil de collecte de dons mais un outil financier réel au service du développement économique du territoire local.

Quelques personnes se rassemblent, elles mettent une partie de leur épargne en commun. Cela peut prendre plus de sens qu’en le faisant à titre individuel. Chaque mois, elles collectent une petite somme, d’un montant de l’ordre de 20 € ou plus dans la limite de 5488 €, selon les possibilités de chacun. Juridiquement, ce club est structuré sous forme d’indivision : les décisions sur l’orientation de cette épargne sont prises de manière collective. C’est donc un club de micro capital-risque solidaire, une notion définie par le nombre (de 5 à 20 personnes), le montant (de petites sommes) et la durée (une épargne limitée à cinq ans, renouvelables une fois). Chaque Cigales vit donc au maximum dix ans.

L’épargne collectée est gérée collectivement et investie dans des sociétés : Sarl, coopératives ou Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC)… toutes formes de sociétés à capital, mais également en apport avec droit de reprise dans des associations. La Cigales demeure minoritaire : les cigaliers ne cherchent pas en priorité à faire un profit, mais à appuyer un entrepreneur, pour consolider sa crédibilité auprès des autres partenaires financiers. Au-delà de cet apport, cette « enveloppe humaine » rompt sa solitude, permettant un réseau d’échanges ou de confrontations sur le développement du projet.

Les cigaliers rencontrent les porteurs de projet, décident ensemble de faire ou non un apport. Un document détaillant les relations entre l’entreprise et la Cigales est signé, qui en définit notamment la durée. Au-delà des cinq ou dix ans, la Cigales peut continuer sous forme de Cigales de gestion, pour gérer le portefeuille des actions.

Projet – Quel type de projets soutiennent-elles ?

Jean-Pierre Dumoulin - Il existe une charte qui sert de référence à l’ensemble des Cigales. L’un des points de la charte précise qu’il s’agit de donner la priorité à des entrepreneurs dont les buts, au-delà du nécessaire aspect financier, sont sociaux, culturels, écologiques, c’est-à-dire respectueux de la place de l’homme dans son environnement. Chaque club met en pratique cette charte de manière spécifique. Ils encouragent donc des projets qui portent de l’intérêt aux personnes embauchées (insertion par l’économie, handicapés, etc.), ou dont le type de produit (commerce équitable, produits biologiques, culturels, environnement). Si un porteur de projet d’activité économique considère qu’au-delà de son propre revenu son projet a un intérêt en termes de développement local, de « service rendu », il peut se tourner vers des cigaliers.

Projet – Combien de Cigales ?

Jean-Pierre Dumoulin – Chaque mois, des Cigales arrivent à leur terme et le Conseil d’administration en agrée de nouvelles. Elles fluctuent autour de la centaine, soit quelque 1500 personnes en France. C’est un mouvement qui peut sembler faible quantitativement et qui arrive à l’âge adulte. Sans doute prend-il tout son sens aujourd’hui, car la place de ces clubs regroupant des citoyens s’impliquant directement par leur épargne dans le devenir social et économique de leur territoire est importante. On entend parler d’économie humaniste et de la mise en place des Fonds d’investissements de proximité (FIP). L’outil Cigales existe et pratique l’épargne et l’investissement solidaire de proximité : plus de 350 clubs ont été créés en vingt ans.

Projet – Quel est le poids des différents critères dans la manière dont les Cigales interviennent comme actionnaires, notamment auprès des salariés ?

Jean-Pierre Dumoulin – L’engagement des cigaliers se fait d’abord au moment de la prise de risque. Chaque Cigales est libre de prendre les risques qu’elle veut en fonction de ses propres critères, de donner la priorité à tel ou tel projet. Les risques ne sont pas analysés uniquement comme des risques financiers classiques, avec des ratios de rentabilité, mais davantage sur l’intérêt du projet.

Mais un tel choix sous-entend qu’au sein de la Cigales, on se forme ! Ceux qui viennent dans ce club réfléchissent au sens de leur épargne, au sens des projets pour leur territoire, aux risques que peuvent prendre les porteurs de projet. La Cigales est aussi un outil de formation à l’éducation économique, à la citoyenneté et à l’investissement du citoyen-acteur économique.

L’engagement des cigaliers se poursuit dans la durée : c’est la dimension de l’accompagnement. Les cigaliers sont des actionnaires, mais au-delà de l’appui financier, ils soutiennent un projet, chacun en fonction de ses compétences. Ils sont artisans, commerçants, ingénieurs… Certains apportent un appui pour aménager un local, d’autres leur avis sur la commercialisation, la négociation avec les fournisseurs ou les clients, d’autres peuvent aider dans les négociations avec la banque ou dans les démarches administratives…

Projet – Ce sont des actionnaires exigeants ?

Jean-Pierre Dumoulin – Ils sont exigeants car ils font mûrir la réflexion du porteur de projet. Un texte régissant les relations entre la Cigales et l’entreprise est signé, il met en perspective le sens de l’apport en capital qui est fait. C’est effectivement une exigence.

A l’AG des Cigales du Nord-Pas-de-Calais (regroupant une vingtaine de clubs), un participant témoignait de son projet d’entreprise de formation : « Quel est le sens de mon projet ? J’ai trouvé des gens qui m’ont aidé à réfléchir à ce que je voulais construire. Parce que mon entreprise est un élément de mon parcours de vie, fait de la rencontre de multiples personnes. Celles que j’ai rencontrées avec la Cigales n’ont pas uniquement réfléchi à mon projet en termes financiers : elles m’ont aidé et respecté ma démarche, ne détournant pas mon projet vers un sens de grandeur. Mon projet d’entreprise prenait un sens dans mon projet de vie ».

Projet – L’argent est tout de même un outil de pouvoir : comment les Cigales gèrent-elles cette dimension ?

Jean-Pierre Dumoulin – Le pouvoir de l’argent ?… La Cigales, dans le système français, est jusqu’à présent le seul outil sans intermédiaire entre l’offre et la demande. Le système bancaire demeure assez opaque pour l’épargnant qui dépose son argent, même s’il existe des fonds de placements éthiques. Ici, le citoyen se tourne vers d’autres citoyens pour que sa part d’épargne puisse produire du sens. Sans intermédiaire, le collectif prend des risques sur son propre territoire et fait son apprentissage de la vie de l’entreprise, de l’accompagnement du projet. Cette prise directe entre l’offre et la demande d’épargne est l’outil idéal pour le développement local. Pour le citoyen ordinaire, l’économie est complètement abstraite. Dans ce sens, peut-être les Cigales ont-elles un pouvoir sur l’économie locale.

Projet – Sans dévoyer son projet, les partenaires d’une entreprise peuvent avoir un souci de la rentabilité qui n’est pas forcément le même...

Jean-Pierre Dumoulin – La Cigales étant minoritaire dans le capital de l’entreprise, elle ne pourra pas prendre seule de décision d’orientation. Les cigaliers ne chercheront pas à faire consortium avec d’autres pour prendre le pouvoir. Les cigaliers, « micro-capital risqueurs », minoritaires, cherchent à aider pour que le projet se mette en place, puis se retirent. Ils accompagnent le projet et, on le sait, quand l’entrepreneur est accompagné, la pérennisation de l’entreprise a beaucoup plus de chances.

Projet – Voyez-vous des initiatives analogues dans d’autres pays sur la place de l’argent, et qu’en pensez-vous ?

Jean-Pierre Dumoulin – Je n’ai pas de vision d’ensemble des outils financiers en Europe, ni dans le monde. Mais il est sûr que l’outil Cigales comme dispositif d’épargne et d’investissement non intermédié reste un outil original, qu’on ne retrouve pas avec la même dimension en Europe.

En 20 ans le paysage de la création d’entreprise a changé, d’autres initiatives locales ont vu le jour avec l’implication des collectivités, et le créateur dispose aujourd’hui d’un éventail d’outils financiers (prêt, capital, garantie) sur l’ensemble du territoire. Des dispositifs régionaux d’épargne solidaire existent, ainsi que des organismes nationaux comme la Nouvelle économie fraternelle et Garrigue (société coopérative de capital risque solidaire créée par les Cigales). Des rapprochements et des mutualisations pourraient donner une meilleure visibilité de l’épargne solidaire au citoyen. Aujourd’hui, à travers des organismes qui travaillent sur la médiatisation et la communication des finances solidaires, on s’aperçoit que le citoyen cherche à être solidaire par ses actes d’épargnant. Plus de 30 000 épargnants choisissent d’être solidaires en plaçant de l’épargne sur les produits financiers labellisés par Finansol. Face à l’opacité des circuits, devant la montée des problèmes sociaux, des citoyens cherchent à s’engager, mais ils restent isolés sur leur territoire. Sans mutualisation, peut-être n’arrivera-t-on pas à développer d’outils à la hauteur des enjeux d’une solidarité nécessaire. Nos outils souffrent du manque de visibilité. Construire des projets de plus grande envergure, qui aient une vraie lisibilité : c’est un des défis pour les années à venir.



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