Pour l’entreprise et les investisseurs, l’argent offre indicateurs et objectifs : des critères qui ne sauraient être absolutisés.

L’entreprise, cet ectoplasme économique, est le plus curieux de tous les événements sociaux. Organisation rationnelle servie par son mode de régulation hiérarchique, l’entreprise est également son contraire, un jeu de règles à effets de sens, où les divers partenaires combinent leurs pouvoirs en mélangeant, avec les contraintes rationalisées par les sciences, des fantasmes, des peurs, et des tentations. Cet ectoplasme socioculturel se coule dans une logique façonnée par la finance, l’économie des créances. La finance est autant une matrice conceptuelle qu’un processus, une sorte de Trinité, dirait Marx, où l’argent Dieu le Père promet d’engendrer l’argent Dieu le Fils, et les deux sont un dans la croissance du capital ! Cet argent qui engendre l’argent, promesse d’un argent futur payée par l’argent présent, trouve dans le levier financier son agent principal, exclusif disait avec quelque exagération J.-K. Galbraith dans Brève histoire de l’euphorie financière.

La finance se présente sur la scène de l’entreprise dans un costume technique : indicateur servile, objectif reconnu par tous les partenaires et critère pour l’action. La neutralité apparente de l’indicateur, de l’objectif ou du critère, cache le primat absolu de la finance, facile à percevoir, difficile à faire disparaître tant domine dans l’imaginaire entrepreneurial l’idéal de maîtrise du risque. Contre cette absolutisation, il faut dire que la finance est un indicateur ambigu, un objectif fuyant et un critère subjectif.

Un indicateur ambigu

L’indicateur financier est indispensable pour l’action rationnelle qui doit comparer le coût présent et le gain futur. Mais l’indicateur n’est qu’un moment de la dialectique liant la forme universelle monétaire au travail concret. On ne saurait donc l’absolutiser. En voici trois exemples simples.

Le fonds de roulement, cette différence entre les actifs circulants et les dettes à court terme, est la mesure la plus simple de la solvabilité [1]. Mais l’expérience montre que le besoin en fonds de roulement augmente avec la croissance de l’entreprise, ou encore avec les nécessités commerciales d’accorder un plus large crédit aux clients, ou encore avec une dégradation de son pouvoir de négociation face aux fournisseurs. Le même indicateur est relatif à un environnement en voie de recomposition permanente.

Parmi les mille moyens d’évaluer la rentabilité, le rapport entre l’ excédent brut d’exploitation et les capitaux propres est le plus commun ; car il répond assez directement à la logique financière de l’entreprise : faire de l’argent avec de l’argent. Cependant l’expérience montre qu’un tel ratio doit s’interpréter en deux sens opposés selon que l’environnement économique est porteur, ou bien au contraire en régression. Comme tout indicateur de rentabilité, ce ratio traduit à sa manière l’importance de la part des capitaux empruntés dans l’ensemble des capitaux mobilisés pour faire de l’argent. Un fort endettement provoque un grand effet de levier financier, ce qui est favorable si l’environnement économique est porteur, mais catastrophique en cas de faible conjoncture. Le désendettement prend des significations opposées selon l’orientation de la croissance du secteur économique concerné.

Troisième indicateur basique, le Price earning ratio (PER) compare le prix boursier et le profit. Le PER traduit lui aussi à sa façon la logique financière ; il n’en est pas moins ambigu. Car le prix contient, en bonne logique, la somme des revenus escomptés qui seront distribués dans le futur. Il dépend donc de la politique de distribution des dividendes, et donc de la stratégie des partenaires. De surcroît le profit intègre deux éléments de natures différentes, en positif la croissance endogène de l’entreprise, en négatif le prix du temps (les spécialistes parlent d’actualisation) qui mesure la dépréciation subjective provoquée par la durée, et traduit finalement la peur du risque. Rien de cela ne condamne l’indicateur financier, qui se voit toutefois relativisé. L’accumulation des indicateurs ne lève pas toute ambiguïté. Car il faut les pondérer; ce qui suppose une norme commune qui ne va jamais sans arbitraire.

La tentation est d’absolutiser les indicateurs financiers. Les gens savants diraient simplement que les sciences de gestion, comme les sciences économiques, sont des sciences herméneutiques : elles ne peuvent pas échapper aux risques de l’interprétation qui cherche à faire coïncider, dans une poursuite circulaire sans fin, les situations toujours particulières et leurs désignations formelles toujours réductrices. C’était déjà l’avertissement de Joseph A. Schumpeter, dès la première phrase de sa Théorie de l’évolution économique (1911) : « Les événements sociaux [et l’entreprise en est un] constituent un tout. Ils forment un grand courant d’où la main ordonnatrice du chercheur extrait de vive force les faits économiques. Qualifier un fait d’économique, c’est déjà une abstraction, la première des nombreuses abstractions que les nécessités techniques imposent à notre pensée, quand elle veut reproduire la réalité. »

Cette réflexion de bon sens condamne non seulement la tentation de réduire l’entreprise aux indicateurs financiers, mais encore la tentation complémentaire : absolutiser les indicateurs sociétaux. Les indicateurs sociétaux traduisent le comportement de l’entreprise vis-à-vis de ses salariés, de ses fournisseurs, de ses clients, de l’environnement, des pays du Tiers monde, des collectivités locales. Les indicateurs sociétaux sont presque aussi nombreux que les indicateurs financiers : création d’emploi, licenciement, formation, implication dans la production d’armes ou l’énergie nucléaire, qui sont jugés ici non pas en eux-mêmes, mais en fonction du « degré d’acceptation dans la société » sur la base d’« appréciations d’experts ». Parfois est mise en avant l’insertion de personnes défavorisées, l’emploi des personnes handicapées, la coopération avec l’enseignement professionnel local, l’égalité des sexes, des races, les organes de résolution des conflits, la place des syndicats, les rémunérations injustifiables. L’accumulation de ces indicateurs ne les rend pas moins ambigus que les indicateurs financiers. Car, dès qu’ils se veulent opératoires, ces indicateurs se coulent nécessairement dans une forme homogène, ne serait-ce que sous la contrainte de la comparaison entre le plus et le moins. Il en va de même des indicateurs financiers.

Un objectif fuyant

Avec la finance l’illusion monétaire se redouble. Ce que le financier entrevoit derrière la créance, ce n’est pas directement une fourniture future, c’est la promesse de recevoir « quelques dollars de plus », qui ne sont que le gage des fournitures ultérieures. Certes, rien n’empêche de décréter qu’une créance est une marchandise comme une autre. Les ouvriers achètent des pommes de terre, les femmes entretenues des dentelles (Marx dixit), le collectionneur des meubles de style, les autres des bons du Trésor ou des obligations convertibles. Mais la créance, pont entre l’argent d’aujourd’hui et l’argent de demain, implique le risque d’entreprise, qui n’apparaît pas dans l’achat des pommes de terre, des dentelles ou des meubles meublants. Le risque d’entreprise naît du cycle de production-commercialisation, et encore du bouleversement de l’environnement physique, géopolitique, ou réglementaire, dans un espace économique hétérogène en recomposition permanente. Et le succès de cette combinaison est toujours incertain ; ce qui fait de l’entreprise un événement social économiquement toujours risqué, et rend peu maîtrisable l’objectif financier.

La finance est aussi un objectif discutable et discuté entre les parties-prenantes à l’entreprise. Que l’acteur soit l’» entrepreneur », cet idéal-type construit par Schumpeter, et qui imagine quelque nouvelle combinaison productive, que l’entrepreneur soit une équipe technocratique qui découvre de nouveaux créneaux commerciaux et de nouvelles manières de mettre en marché, tous contribuent à faire de l’entreprise le vecteur d’une « destruction créatrice », disait Schumpeter. En raisonnant comme les comptables, l’actif du bilan désigne de loin ce qui est facteur de risque, le passif les instances qui assument le risque. La balance toujours équilibrée du bilan cache sous le même total monétaire des opérateurs de statuts opposés. Schumpeter, toujours lui, faisait remarquer en effet que les entrepreneurs, de par leur fonction, provoquaient le risque pris par les financeurs. Cette relation dialectique entre l’entreprise et la finance, désignée de loin par la relation entre l’actif et le passif du bilan, fait de l’entreprise un procès jamais conclu, non pas seulement au sens de processus, mais également au sens de contentieux entre l’organisation productive et la finance.

La tentation est ici, en absolutisant l’organisation productive du travail, d’en occulter le risque. L’entreprise sans risque équivaut certes à la disparition de la finance; mais triomphe alors l’absolu du fantasme de l’entreprise sans projet ni problème [2], isolée des miasmes extérieurs, saine, écologique, transparente à elle-même, d’une technique maîtrisée, en un mot infaillible. Les utopistes en ont rêvé, les Soviétiques l’ont fait, avec le succès que l’on sait ! Le financier honnête comprend assez vite qu’il se nourrit du risque que les acteurs économiques lui font prendre. Il cherche donc à répartir le risque, à le déplacer, à le limiter en le faisant assumer par ceux qui veulent bien le prendre moyennant la rémunération due à tout assureur. Le financier malhonnête, en revanche, veut se faire payer pour le risque qu’il ne prend pas. Les moyens en sont innombrables. Le délit d’initié est de tous les temps. Naguère en France dominait dans le grand capital l’autocontrôle [3], dont il reste quelques traces dans les participations croisées et la confiscation de quelques conseils de grandes entreprises par un quarteron d’administrateurs. Aujourd’hui, le scandale commence à éclater du repricing des stocks-options [4], quand le prix d’exercice est ajusté à la baisse en cas d’effondrement de la valeur boursière de l’action. Les actions distribuées aux dirigeants ne supportent alors plus aucun risque, même quand leur coût est supporté par les actionnaires. Bref, l’objectif financier est fuyant de par sa nature de reflet du risque économique.

Le sociologue Georg Simmel, dans Philosophie de l’argent (1905), notait que l’argent était devenu la finalité absolue parce qu’il semblait être le moyen absolu. D’une manière encore plus poétique, Paul Claudel en 1937, dans une présentation de sa pièce de théâtre L’échange où l’argent joue le rôle principal, évoque « cette espèce de sacrement matériel qui nous donne la domination du monde moyennant un contrôle exercé sur notre goût de l’immédiat ». Il s’agit évidemment d’une illusion, dénoncée discrètement par l’allusion au « contrôle sur notre goût de l’immédiat ». L’argent ne donne pas le monde, il ne donne que ce que les fournisseurs seront prêts à céder ; et ils ne céderont quelque chose contre monnaie que s’ils espèrent pouvoir utiliser plus tard l’argent reçu, si possible avec bénéfice. L’illusion financière consiste à confondre la créance avec la richesse. Certes, la créance montre la richesse qui est un peu plus loin, encore un peu plus loin, toujours un peu plus loin, ad nauseam.

Un critère subjectif

A défaut d’être l’indiscutable indicateur de la santé de l’entreprise ou l’objectif qui s’impose uniformément à tous les partenaires, la finance est-elle au moins un bon critère de décision ? Pas vraiment ! Car sous la sophistication étonnante des analyses et des instruments financiers se cache une dialectique de la valeur et du coût qui interdit de faire de la finance l’ultima ratio de l’entreprise.

Faut-il optimiser à court terme, à moyen terme ou à long terme ? Aucun financier sérieux ne répondra à cette question ; car l’horizon temporel est le propre de chacun des acteurs, et les réponses sont aussi variées que les situations sont changeantes. Cependant, la question n’a pu se poser qu’à partir du moment où les analystes financiers ont distingué les outils spécifiques propres à chacun de ces horizons temporels. La question touchant le degré de risque admissible est encore plus délicate. Pas d’entreprise sans risque, certes, mais l’évaluation des risques n’est jamais que le reflet incertain de la volatilité passée des prix, des structures économiques et de l’environnement sociopolitique. Le risque se lit toujours dans un rétroviseur. Le choix d’un niveau de risque ne se poserait pas si les statisticiens n’avaient pas inventé et perfectionné depuis le 18e siècle des outils capables d’évaluer les risques, et les financiers des produits aptes à les répartir. D’une façon plus générale l’objectif financier est relatif à l’outil qui permet de l’atteindre ; ce qui ouvre la carrière d’un redoutable raisonnement circulaire : en bonne gestion il n’est pas possible de choisir un objectif, fût-il sociétal, indépendamment des outils, notamment financiers, qui lui sont nécessaires. Inversement, tout objectif financier ne peut être visé qu’en fonction des outils sociopolitiques disponibles et des conditions économiques adéquates touchant la technologie ou le portefeuille d’activités.

Le choix d’un critère interrompt cette poursuite indéfinie où l’instrument financier et l’objectif sociétal s’engendrent mutuellement en permutant indéfiniment leurs positions : l’objectif financier s’appuyant sur l’outil sociétal autant que l’objectif sociétal sur l’outil financier. En témoigne la gestion dite « par la valeur ». Dans cette logique d’entreprise qui domine la culture entrepreneuriale d’aujourd’hui (même si elle n’est pas toujours formalisée), chacun des partenaires compare ce qu’il obtient en termes de qualité de vie à tous les sacrifices induits, humains autant que financiers, spécialement l’opportunité d’une relation à une autre entreprise. Cette procédure met au jour la multiplicité indéfinie des préférences de chacun. Le système n’est opératoire qu’en se coulant dans une forme-valeur universelle, un critère qui permet d’ordonner les préférences hétéroclites et, les rendant comparables, de les arbitrer. Cette forme-valeur peut n’être pas financière. La sécurité, le pouvoir, le confort, la congruence avec un milieu social, le développement durable, ou n’importe quelle valeur portée par les indicateurs sociétaux, jouent de la même façon. Quel que soit le critère, il présente le même défaut que le critère financier : comme tout formalisme il met en valeur une rationalité en sacrifiant les autres. C’est l’expérience de toutes les associations de troc mutuel où l’absence de monnaie n’économise en rien la nécessité d’un étalon commun qui violente en la formalisant la variété infinie des travaux concrets.

Dans le ciel déchiré des valeurs, la finance apparaît comme ce qu’elle est : une matrice nécessaire parmi d’autres tout aussi nécessaires, et qui permet une rationalisation particulière du risque et de la durée. La valeur financière est une abstraction opérée « de vive force » dirait Schumpeter. Toute autre valeur sociétale agit avec une égale violence. Car la valeur, avant d’être le pseudo consensus dont se gargarisent chefs d’entreprises, moralistes et gnomes politiques, est ce qui donne sens à un coût. La dimension sacrificielle de la valeur est le pont aux ânes, toujours occulté, commun à l’économie, à la morale et à la politique. Choisir le critère financier est donc une option onéreuse parmi d’autres options onéreuses. Cette violence n’est ressentie que par les acteurs qui préfèrent une valeur autre que financière. D’où leur hargne légitime qui répond à la hargne tout aussi légitime des financiers contre les « utopistes » qui oublient la dimension (et les contraintes) financières inhérentes à toute entreprise. Ces violences entre des ordres analytiques particuliers enracinés dans des cultures singulières, avant même de se traduire dans les altercations verbales et les mouvements sociétaux, font apparaître, c’est leur seul avantage, le caractère subjectif, bien que nécessaire à l’entreprise, du critère financier, comme de tout autre critère, fût-il sociétal.

Un instrument nécessaire

L’argent qui engendre l’argent dans une entreprise toujours risquée est un indicateur ambigu, un objectif fuyant, un critère subjectif. La finance n’en est pas moins nécessaire à l’entreprise qui s’inscrit, de par sa nature, dans la durée et donc dans le risque. La finance est d’autant plus nécessaire que l’environnement économique est instable. Car seule la prévision, aussi incertaine soit-elle, permet l’adaptation. D’où la prégnance de la finance dans une société qui cultive l’idéal de maîtrise. Aussi ambiguë, fuyante et subjective soit-elle, la finance balise une certaine rationalité de l’action en milieu incertain : au prix d’un formalisme aliénant, elle sauvegarde tous les possibles indéterminés portés par les créances monétaires.

Cette accumulation de gages sur l’avenir ouvre la porte à une quatrième et dernière tentation. Après la tentation d’absolutiser tour à tour les indicateurs financiers, l’actif et la valeur monétaire, la quatrième tentation financière consiste à absolutiser le champ des possibles, l’accumulation des créances, en sacrifiant les autres aspects de l’entreprise, cet événement social « qui constitue un tout ». Dit en termes d’économie classique, c’est la tentation d’absolutiser l’accumulation du capital. Cette tentation a son pendant intellectuel : accumuler les concepts engendrés par l’analyse. Parce que l’entreprise relève des sciences de l’action, le gestionnaire est cependant condamné à interrompre l’accumulation des concepts. Il doit assumer la violence des formes-valeurs toutes également réductrices, spécialement (il s’agit d’entreprise) celle de la simplification financière. D’ailleurs, il sait d’expérience qu’est inutilisable ce qui est complexe : les dialectiques du travail concret et de sa forme sociale, de l’actif du bilan et du passif, de la valeur et du coût ; même s’il partage avec l’analyste la conviction que ce qui est simple financièrement est toujours socialement faux.


1 / La solvabilité mesure la capacité de l’entreprise de payer ses dettes ; à défaut de quoi, aurait-elle une activité lucrative promise à un grand avenir, elle est mise en faillite.
2 / Projet et problème sont deux mots cousins signifiant tous les deux « jeté-en-avant ». Le latin pro-jectus a donné projet ; le grec pro-balein a donné problème.
3 / L’autocontrôle permet à certains dirigeants d’entreprises, sans risquer le moindre euro dans l’entreprise qu’ils dirigent, de contrôler cependant financièrement le capital par des prises de participation dans des entreprises tierces.
4 / Les stocks-options sont des options d’achat d’actions à un prix déterminé à l’avance, dit prix d’exercice ; c’est une manière de lier la rémunération des dirigeants à l’évolution du cours boursier. Selon les méthodes, cette distribution d’actions tantôt dilue le capital tantôt pèse sur la rentabilité future de l’entreprise.



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