Projet a posé les mêmes trois questions au ministre de l’Agriculture, de l’Alimentation, de la Pêche et des Affaires rurales, Hervé Gaymard, à son prédécesseur, Jean Glavany, au porte-parole national de la Confédération paysanne, Christian Boisgontier, ainsi qu’au président de la Fnsea, Jean-Michel Lemétayer. Voici leurs réponses.


Projet - Depuis le début de la construction européenne, la France a donné la priorité au développement agricole, au détriment, sans doute, de l’animation et du développement global des territoires ruraux. Partagez-vous ce diagnostic ? Sinon, quelles priorités voudriez-vous voir définir pour l’avenir du monde rural ?

Christian Boisgontier - La création de l’espace agricole européen en 1960, s’est donné pour objectif d’améliorer la productivité de l’agriculture pour satisfaire l’autosuffisance alimentaire. Si cet objectif était louable, il a été atteint en moins d’une décennie. Par la suite, et en raison du lobbying des firmes agro-alimentaires et d’une minorité d’agriculteurs privilégiés, le Conseil européen des chefs d’Etats a été dans l’incapacité politique de mettre en place des outils de régulation. L’Europe agricole est devenue une machine à fabriquer des surplus devant être écoulés, avec des subsides publics, sur les marchés mondiaux, avec les conséquences que chacun connaît. Cette machine productiviste est devenue une machine à éliminer les paysans puisque après la réforme de 1992, 30 000 exploitations vont disparaître, représentant 50 000 emplois perdus. Et les mêmes causes produisent les mêmes dégâts dans tout l’espace européen. Cette hémorragie d’actifs paysans a aussi eu des conséquences sur la disparition des paysages, par la mise en place d’usines à porcs, à poulets, à fruits et légumes maintenant, qui ont dégradé la qualité de l’alimentation. Dans les régions les plus rurales, parce que l’agriculture était la seule activité économique, les communes se sont vidées, les écoles, les commerces ont baissé le rideau. Il ne reste plus en France que 4 % d’actifs travaillant dans l’agriculture et le scénario d’une américanisation avec 1 % se profile. Nous affirmons que cette évolution et ces pratiques intensives et industrielles ne sont pas une fatalité mais le résultat d’un véritable déficit politique par rapport aux acteurs économiques.

Hervé Gaymard - Nous ne devons pas opposer le développement de la production et celui des territoires. Dès le début des années 60, la France a su relever le défi de la modernisation de son agriculture. Mais elle n’a pas pour autant négligé le développement de ses territoires. On oublie trop souvent que le Président de la République, Jacques Chirac, lui-même, a été l’initiateur des plans d’aménagement ruraux, quand il occupait le ministère de l’Agriculture. « La France se nomme diversité », écrivait déjà Fernand Braudel dans L’identité de la France, et cette diversité de son agriculture demeure un atout important pour le développement des territoires ruraux.

A l’avenir, ces deux objectifs devront encore plus aller de pair. L’agriculture n’est certes plus l’activité dominante du monde rural, et nous ne pouvons qu’en prendre acte. Mais notre politique rurale n’a de sens que si elle est sous-tendue par une activité agricole vigoureuse.

Les agriculteurs doivent demeurer, aux côtés des autres activités et des nouveaux résidents, le « cœur battant de nos campagnes ». Car le développement rural ne se fera pas sans les agriculteurs et encore moins contre eux. La revitalisation de nos campagnes n’a de chance de réussir qu’en synergie avec les paysans, et notamment ceux qui ont choisi d’exercer leur métier dans le cadre de la pluriactivité, ainsi que les commerçants, les artisans et tous ceux qui redécouvrent la vie à la campagne.

Concilier la prise en compte des besoins du monde rural et le développement de ses activités agricoles est précisément l’esprit du projet de loi d’orientation en faveur du monde rural que je présenterai au Parlement à la rentrée. Ce projet de loi et tous les dispositifs qui l’accompagneront s’attacheront à lever les obstacles économiques propres au monde rural, favoriser les partenariats, encourager le développement des territoires ruraux les plus isolés, préserver et mettre en valeur le patrimoine naturel et bâti, et favoriser l’accès de tous aux services. Mais, au final, c’est le souci de restaurer l’égalité des chances entre la France des campagnes et la France des villes qui me guidera dans son élaboration.

Jean Glavany - Si la France, au début des années 60, a donné la priorité au développement agricole, un choix largement conforté par la politique agricole commune (Pac), qui constitue la première construction européenne, c’est parce qu’il le fallait. Notre pays, comme l’ensemble de l’Europe, se devait de conquérir l’autosuffisance alimentaire par le biais d’une production agricole dynamisée et modernisée. Et les agriculteurs ont parfaitement su remplir le contrat qui leur a été donné. Nous avons ainsi une agriculture solide, diversifiée, exportatrice, une richesse que le monde entier nous envie.

Mais aujourd’hui, notamment parce que nos concitoyens le demandent, il fallait faire évoluer la politique agricole et encourager une agriculture plus citoyenne dans ses préoccupations et ses pratiques et mieux intégrée dans les territoires. Tel était l’objet de la Loi d’orientation agricole de 1999. Les agriculteurs doivent ainsi produire mieux, en matière d’emplois, de pratiques environnementales, de qualité et de sécurité des aliments.

A cette fin, il faut réorienter les soutiens publics versés par le budget européen à l’agriculture – ceux-ci étaient trop axés sur les seules politiques de marchés – et renforcer la part consacrée au développement de l’espace rural. C’est d’ailleurs une façon de redonner une véritable légitimité aux crédits publics qui sont alloués dans le cadre de la politique agricole.

Et n’oublions pas qu’aujourd’hui, aux yeux des Français, l’espace rural est d’abord un paysage et un cadre de vie avant d’être le lieu de l’activité agricole.

Jean-Michel Lemétayer - Le diagnostic mérite d’être nuancé. La priorité a certes été donnée au développement de la production agricole au tout début de la construction européenne pour répondre aux besoins alimentaires de la Communauté économique européenne. Mais rapidement, des mesures de politique structurelle ont été prises pour maintenir des populations dans les zones les plus difficiles de notre territoire. La mise en place d’indemnités compensatoires de handicaps en est une illustration ; la politique d’aide à l’installation en est une autre. Signalons d’ailleurs, que ces deux politiques communautaires ont très largement été inspirées du modèle français de politique agricole.

Le développement durable des territoires ruraux passe par le maintien, partout, d’activités agricoles, agroalimentaires, artisanales, commerciales, de services... Sans activité économique, les territoires se vident : les jeunes sont tenus d’aller chercher ailleurs des emplois, les services publics ferment les uns après les autres, l’engrenage de la désertification est en marche. La politique agricole commune, avec ses deux piliers, les organisations de marché et le développement rural, la politique régionale européenne et certaines initiatives communautaires, comme Leader Plus, contribuent aujourd’hui, à l’animation et au développement global du territoire.

Les propositions de réforme de la Pac présentées par le Commissaire Fischler nous inquiètent énormément. La proposition de découplage des aides qu’il propose va désorganiser les filières, aviver la course à l’acquisition de droits à paiement et surenchérir le coût des reprises d’exploitation pour les jeunes agriculteurs. C’est la mort des territoires ruraux les plus fragiles qui se profile à l’horizon, si la proposition de la Commission est adoptée en l’état. Cela, nous ne pouvons pas le laisser passer. Nous voulons des territoires ruraux vivants, économiquement, socialement et culturellement. Nous avons besoin d’une Pac renforcée pour faire face aux contraintes supplémentaires qui résulteront des négociations internationales et de l’élargissement de l’Union européenne. Nous avons aussi besoin d’une politique régionale européenne au-delà de 2006 pour nos villages du rural dit « profond », qui subissent un effondrement démographique et un vieillissement important.

Projet - Quels sont les acteurs, les partenaires, avec lesquels il conviendrait de mettre en œuvre une politique de développement rural ?

Christian Boisgontier - La politique de développement rural, telle qu’elle est conçue actuellement par la Commission européenne ne peut avoir pour objectif de réparer les dégâts d’une mauvaise politique agricole. Des objectifs de développement rural doivent être intégrés à de nouvelles politiques économiques agricoles. La Confédération paysanne travaille depuis plusieurs années avec des organisations de consommateurs, des organisations environnementales, des Ong investies sur les questions de développement et de relations Nord-Sud pour proposer des alternatives à la dévitalisation du milieu rural et de l’emploi paysan. Nous sommes porteurs de solutions qui créeront des conditions favorables à l’émergence d’une agriculture nombreuse et peuplante de l’espace rural. Nous n’avons nulle envie de la considérer comme un retour au passé, nous voulons vulgariser des pratiques agricoles agronomiques avec des paysans ayant une grande connaissance de la vie du sol, des plantes, des animaux. Cette agriculture a pour objectif de satisfaire les besoins dynamiques en matière de qualité organoleptique des produits alimentaires et surtout pas d’abord cette qualité sanitaire issue de la pasteurisation, l’irradiation d’aliments déjà chargés de pesticides que l’on appelle agriculture raisonnée.

Il est clair que le débat sur l’avenir de l’agriculture, avec la création d’autres rapports de force, ne doit plus appartenir aux seuls agriculteurs mais bien à l’ensemble des acteurs et des couches sociales de la société, et plus particulièrement celles habitant le milieu rural.

Hervé Gaymard - Une politique de développement rural doit chercher à rendre au monde des villes et à celui des campagnes des perspectives communes et à restaurer entre leurs habitants l’égalité des chances. C’est pourquoi l’Etat doit jouer, en ce domaine, un rôle important. Sa tâche est d’autant plus essentielle que certains aimeraient voir la France sombrer dans les divisions.

Mais cet effort ne sera pleinement efficace que s’il prend soin de faciliter les initiatives locales. Et vous comprendrez que les collectivités locales, communes, structures intercommunales, départements et régions, soient appelées à jouer un rôle important. Enfin, au travers de différentes consultations et groupes de travail, les représentants des mondes consulaire, associatif et professionnel devront être étroitement associés.

Jean Glavany - L’activité en zone rurale ne saurait se résoudre à la seule activité agricole qui n’y représente qu’un cinquième de la population active. Si les agriculteurs occupent l’essentiel de l’espace rural, ils sont appelés néanmoins à assumer ces fonctions de préservation et de valorisation des territoires ruraux en concertation avec les autres acteurs du monde rural, qu’ils relèvent du commerce, de l’artisanat, du tourisme ou de l’industrie.

Les démarches engagées au niveau des territoires doivent être collectives et citoyennes : associer l’ensemble des forces vives du territoire, les acteurs économiques, mais aussi les associations, les collectivités locales et les habitants eux-mêmes. Le rôle de la puissance publique est de soutenir les projets élaborés dans une logique contractuelle.

Il est clair que la coexistence d’acteurs différents ou de missions différentes sur un même territoire rural, la diversité des usages et des attentes vis-à-vis de l’espace rural, peuvent être sources de tensions et de conflits d’usages ; mais elles peuvent être aussi sources de synergies et c’est ce qu’il faut encourager. Chaque groupe d’acteurs a longtemps eu tendance à élaborer des projets de façon trop cloisonnée, mais les mentalités sont en train de changer, grâce notamment aux différents textes mis en chantier ces dernières années (loi d’orientation agricole, loi d’orientation pour l’aménagement et le développement des territoires, loi sur la solidarité et le renouvellement urbain, loi d’orientation forestière...).

Jean-Michel Lemétayer - Pour qu’une politique de développement rural réussisse, elle doit traduire les aspirations des divers acteurs locaux, qu’il s’agisse des élus territoriaux, des socioprofessionnels, ainsi que du monde associatif. Chacun doit pouvoir montrer ce qu’il apporte au monde rural et l’expliquer, faire part de ses besoins, participer au projet global

de développement.

C’est dans cet esprit que la Fnsea anime le Groupe Monde Rural qui réunit vingt organisations d’élus, de socioprofessionnels et de représentants du monde associatif. Le monde rural ne saurait cependant vivre replié sur lui-même. Il doit chercher des partenariats dans le cadre de complémentarités à trouver avec le monde urbain notamment. Des coopérations entre territoires ruraux nationaux ou européens sont aussi à établir.

Projet - Selon vous, les pays – et les communautés de communes – constituent-ils un cadre institutionnel pertinent et légitime pour permettre ce développement ?

Christian Boisgontier - Les communautés de communes sont-elles l’espace pertinent pour recréer une dynamique de développement rural ? A cette question, nous sommes tentés de répondre que la frontière des espaces doit d’abord se déterminer en fonction des complémentarités et d’une dynamique de maintien des populations. Là où la désertification a accompli sa besogne, ce n’est pas l’addition de pauvretés qui créera une richesse. Le combat de quelques communautés de communes se limitant à sauver un commerce au chef-lieu du canton est sans avenir. Certains avancent la notion de pays, d’autres de besoins de vie, là où les habitants sont attirés. Ce qui semble faire consensus, c’est le noyau d’une petite ville dynamique, ayant tous les commerces, services et administrations à proposer, pour agglutiner les petites communes qui n’ont pas résisté à la disparition de leur population. Nous devons ajouter que certains conseils municipaux, à dominante agricole, ont eu des comportements d’accaparement du foncier et sont devenus les propres acteurs de la mort de leur commune.

Ces nouveaux espaces politiques, quelles que soient leur appellation et leur délimitation, ne peuvent plus limiter leur domaine d’intervention à gérer quelques aménagements mais doivent intervenir dans le débat sur le devenir de l’agriculture, empêcher le démantèlement d’exploitations viables, prendre des arrêtés d’interdiction d’OGM ou de certains pesticides qui entraînent la mort des abeilles. C’est le prix à payer pour redonner un avenir à un milieu rural vivant. Nous avons tous une obligation de résultat.

Hervé Gaymard - Les communautés de communes constituent, bien évidemment, un cadre pertinent pour porter des projets territoriaux. Par ailleurs, l’expérience a montré combien les pays peuvent également y contribuer efficacement. Mais nous devons toutefois prendre garde de ne pas enfermer le développement rural dans un cadre trop rigide quel qu’il soit, car, pour réussir, une politique suppose le rassemblement de tous les acteurs du territoire.

Jean Glavany - En tant qu’élu local, notamment comme président du GIP d’un « pays », celui du Val d’Adour, situé à cheval entre trois départements et deux régions, je suis effectivement totalement convaincu que nous sommes en train de vivre, tant avec les pays qu’avec l’intercommunalité, la constitution de véritables territoires de solidarité et de projets ; et, à mon sens, les pays ont notamment vocation à fédérer les démarches d’intercommunalité.

Ces nouveaux territoires, fondés sur une identité historique, géographique, économique, permettent d’atteindre une taille critique suffisante pour bâtir de vraies démarches de développement, mais aussi pour susciter une participation citoyenne rénovée. Et nous avons de nombreux exemples où l’agriculture a su judicieusement s’inscrire dans l’intercommunalité. Mais il reste à faire parfaitement reconnaître ces nouveaux territoires comme espaces de pleine responsabilité.

Jean-Michel Lemétayer - Parce qu’ils constituent des entités territoriales de dimension raisonnable, au plus près des préoccupations des habitants, les pays et les communautés de communes peuvent constituer un cadre pertinent et légitime pour permettre le développement des territoires ruraux. Cela suppose que la démarche repose sur un véritable projet de territoire, sur une volonté d’assurer une plus grande équité territoriale au moyen d’une péréquation des ressources fiscales et sur une association des acteurs locaux.

L’atténuation du rôle de la société civile actuellement engagée dans le cadre des modifications apportées aux textes sur les pays risque de décourager les meilleures volontés. C’est pourtant ces bonnes volontés dont les territoires ruraux ont le plus besoin pour continuer d’exister demain



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