De Sangatte à Ceuta et Melilla, en passant par bien d’autres lieux, la constitution d’un espace européen s’accompagne de zones de passage où se cristallisent les attentes. Pourquoi l’existence de ces zones ? Quel statut ont-elles et comment se créent-elles ? Quels moyens imaginer pour mettre fin à des situations en impasse ?

Le 17 février 2001, un cargo s’échoue sur la côte méditerranéenne française, près de Fréjus. A son bord, 910 personnes, kurdes pour la plupart. Après avoir dans un premier temps refusé de les laisser débarquer, les autorités françaises finissent, sous la pression d’associations et d’avocats, par accepter d’étudier leur situation. Elles utilisent alors un camp militaire, décrété zone d’attente, donc zone extra-territoriale (!), où les réfugiés sont parqués, en attendant la visite de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides qui statuera, en procédure dite d’urgence, sur leurs demandes d’asile. Cette procédure, qui prive du droit de recours les intéressés, permet de décider très vite qui va être ou non admis et de refouler immédiatement ceux qui ne seront pas considérés comme relevant du droit d’asile.

A l’époque, des juristes et des militants associatifs ont protesté contre l’illégalité de la création de ce camp, où des étrangers se trouvaient privés de la liberté d’aller et venir sans aucun fondement légal. En effet, comme demandeurs d’asile, ils auraient dû être autorisés à circuler librement après le dépôt de leur demande.

Sangatte, lieu emblématique

A l’autre bout de l’hexagone, au bord de la Manche, un autre lieu s’est rendu célèbre par la présence de migrants empêchés de passer : c’est Sangatte, près de Calais, porte de l’Angleterre. Le camp de Sangatte sera fermé au printemps 2003. Ainsi en a décidé le ministre de l’Intérieur français, chaudement félicité par son homologue britannique, qui multipliait depuis des mois à l’égard de la France les accusations de laxisme et les pressions pour que soit mis fin à l’accueil, jugé outre-Manche trop complaisant, de personnes en quête d’asile tentant de gagner l’Angleterre. Le grand hangar triste et froid, transformé en « centre d’accueil pour migrants » en septembre 1999, va retrouver son silence et sa solitude, après trois années où seront passés sous son toit des milliers de ressortissants de près de 60 nationalités différentes. De quoi est-ce la fin ? Et, tout d’abord, est-ce bien une fin ?

Sangatte, au fil des mois et des années, est devenu, pour la France et l’Angleterre, et au-delà, pour l’Europe entière, un objet de réflexion sur les politiques migratoires. Pour beaucoup, Sangatte est emblématique d’un grave manque de fermeté, symptôme d’une condamnable porosité des frontières. Si des centaines d’étrangers non-communautaires parviennent à se rendre au bout du Pas-de-Calais, disent ceux-là, c’est bien la preuve qu’on circule librement à travers le territoire européen. Si les migrants y reçoivent couchage, nourriture et soins, c’est bien la preuve que les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour les accueillir, au lieu de les traiter comme des clandestins, comme les étrangers en situation irrégulière qu’ils sont. Si des dizaines d’entre eux passent chaque jour, c’est bien la preuve que les frontières ne sont pas gardées.

Rares sont ceux qui se sont demandé pourquoi, comment, s’est créée cette « poche », et quelle était la situation avant l’ouverture du camp. On a le plus souvent préféré voir dans le camp de Sangatte une réponse à un problème qui n’avait, en dehors de cette réponse-là, humanitaire, d’autre solution que la répression policière. Les uns ont exprimé de la compassion, teintée d’inquiétude – combien de temps ce provisoire pouvait-il durer ? Les autres ont manifesté leur colère – pourquoi devait-on tolérer ce scandale ? Peu de voix se sont élevées contre l’affirmation, maintes fois entendue, que l’existence même de Sangatte constituait, forcément, « un appel d’air » pour des migrants potentiels dans le monde entier.

Au fil des mois, les représentations autour du camp ont évolué, ainsi que les thèmes abordés. Les responsables politiques, les médias, se sont bien sûr interrogés sur les motivations des personnes en transit à Sangatte : pourquoi voulaient-elles aller en Angleterre ? On a parlé de « l’attraction » du Royaume-Uni, de l’écart entre les conditions d’accueil des demandeurs d’asile outre-Manche et sur le continent. Puis la question, posée d’ailleurs plus largement qu’à propos de ce seul cas, a été reprise de plus en plus souvent : le hangar abritait-il des migrants cherchant une légitime protection, ou bien de « faux demandeurs d’asile » ? Le terme de clandestins a été employé avec une fréquence accrue. Enfin, peu à peu, on a vu apparaître au premier plan la figure du passeur ; on a évoqué avec insistance la présence, dans le camp et tout autour de lui, de réseaux mafieux, l’existence et le rôle de filières, de trafiquants de misère humaine. Considérés au début comme « des réfugiés », les résidents de Sangatte ont vu leur image glisser vers celle de « vulgaires » migrants économiques, de sans-papiers ordinaires, et, pour finir, ils sont pour l’essentiel devenus les victimes abusées d’odieux trafics.

Fermer Sangatte, dès lors que le paysage est ainsi brossé, semble la seule attitude susceptible à la fois de donner le fameux « signal fort » aux candidats à l’immigration en Europe originaires du Sud et de l’Est (« non, nous n’allons pas accueillir toute la misère du monde »), et de décourager ceux qui exploitent le désir d’Europe (« non, nous ne tolérerons pas que

se développent sur notre sol des trafics inhumains »). Or, tout au long

de ces glissements dans les représentations, il ne fut jamais, ou presque, question de quelques aspects pourtant essentiels à la compréhension du phénomène Sangatte.

Si des migrants, venus d’Asie, d’Afrique ou d’Europe de l’Est, échouent près de Calais, c’est pour certains d’entre eux, en effet, parce que, dès le départ, ils ont eu l’intention de se rendre en Angleterre, pour y rejoindre des proches, ou pour d’autres motifs. Mais la plupart n’avaient pas en tête une destination précise en Europe. Une étude sociologique

sur les itinéraires des personnes hébergées à Sangatte [1] a montré que l’Angleterre, bien souvent, n’est devenue leur destination dans la quête d’une terre d’asile qu’après avoir essuyé des refus dans les autres Etats de l’Union européenne traversés, ou après avoir appris qu’une demande déposée dans l’un de ces pays aurait de faibles chances d’aboutir. S’agissant de la France, ils découvrent ainsi qu’il leur faudra, pendant les longs mois d’attente d’une réponse sans doute négative, vivre dans des conditions particulièrement précaires : les demandeurs d’asile n’ont, depuis 1991, pas le droit de travailler et le nombre de places d’hébergement spécialisé est notoirement insuffisant [2].

En comparaison, la Grande-Bretagne offre des conditions d’accueil plus favorables. Qu’elle rende sa réglementation plus restrictive ne suffira pas à la rendre moins attractive, entre autres parce que les possibilités de trouver à s’employer au noir restent un facteur important d’attrait. Et laisser venir de la main d’œuvre illégale ne déplaît pas forcément, quoi qu’ils en disent tout haut, au gouvernement et aux chefs d’entreprises britanniques.

Un lieu devenu impasse

Le « courant » conduisant vers l’Angleterre n’est pas près de se tarir. Il n’est pas non plus tout nouveau. De nombreux migrants traversaient la Manche et allaient s’installer en Grande-Bretagne bien avant le camp de Sangatte. Ils empruntaient les bateaux, les ferries, ils montaient à bord des camions embarqués sur ces ferries. Lorsque le tunnel sous la Manche a été construit, ils ont emprunté – comme tout le monde – le train ou le shuttle...

Ce qui a créé Sangatte, ce n’est pas une ouverture croissante de l’Angleterre. C’est, tout au contraire, la fermeture de l’Angleterre à ces réfugiés. Le paradoxe n’est qu’apparent. Soucieuse de paraître contrôler ses frontières, aux yeux de son opinion publique et de ses partenaires européens, désireuse peut-être de pouvoir « trier » les candidats à l’installation sur son territoire, la Grande-Bretagne s’est petit à petit, avec l’intensification du trafic commercial due à l’ouverture du tunnel, inquiétée de la question des migrants en provenance du continent. Elle a demandé, de plus en plus fortement, à la France, comme à la Belgique, de durcir la surveillance de leurs frontières.

La France a traîné les pieds. Elle était bien contente, en réalité, de ne pas être l’objet de demandes d’asile de ces étrangers en partance pour l’Angleterre, et de ne pas avoir à les arrêter et les reconduire. Mais, pour éviter un conflit avec ses voisins, elle a dû faire mine d’obtempérer, et multiplier les obstacles à la traversée clandestine : patrouilles de gendarmes et policiers, accompagnés de chiens, fouille des véhicules, détection de présence humaine au CO2 à bord des camions, contrôles renforcés à l’embarquement dans les trains, les ferries, clôtures barbelées aux abords des quais et du tunnel.

Dès lors, la traversée clandestine, qui se faisait il y a quelques années à peu près sans encombre, est devenue de plus en plus difficile. Entre deux tentatives, nocturnes le plus souvent, les migrants erraient dans Calais, sous la pluie, dans le froid, inquiétant les uns, émouvant les autres. C’est pour répondre à cette situation que fut décidée l’ouverture du camp de Sangatte, dont la gestion a été confiée par le gouvernement à la Croix-Rouge française. Au moment de l’ouverture du camp, ceux qui tentaient de traverser y parvenaient encore en une semaine à dix jours. Mais le délai s’est peu à peu allongé. Si, pendant presque toute la durée de l’existence du camp, tous les candidats au passage atteignaient leur but, il leur a fallu peu à peu 15 jours en moyenne, puis un mois, puis deux, à force de tentatives répétées, pour réussir à passer, au fur et à mesure que se renforçaient les contrôles policiers. Des migrants ont été blessés, mordus par les chiens, happés par les véhicules, amputés. Certains sont morts.

Dans ces conditions, le recours à un passeur est obligatoire : seul quelqu’un qui consacre du temps à repérer les moyens envisageables, un « professionnel », peut permettre la traversée. Les prix des passeurs ont grimpé. Les conflits entre ces derniers aussi, comme entre eux et leurs clients. Que des réseaux de nature mafieuse se soient implantés autour de Sangatte n’enlève rien au fait, évident, que le « marché » du passage a été fabriqué par l’attitude des pouvoirs publics, c’est-à-dire par les efforts accomplis pour rendre aléatoires les chances de franchir la Manche. Les Etats ont une part de responsabilité dans le processus qui a mené de l’activité de simples particuliers s’improvisant passeurs au quasi-monopole d’agents ou réseaux mieux organisés.

On trouve à Sangatte, aujourd’hui, des personnes qui sont là depuis 5 ou 6 mois, et jusqu’à un an. Le passage pour les familles, les gens âgés, affaiblis, est devenu presque impossible. D’autres ont épuisé toutes leurs ressources financières et ne sont plus en mesure de s’offrir les services d’un passeur. Ils ont renoncé à toute tentative. Ils ne peuvent non plus rentrer dans leur pays : ils l’ont quitté depuis un an, deux ans, qu’a duré leur périple ; ce serait pour eux un échec énorme ; souvent leur départ a été financé par des fonds difficilement réunis par toute une famille, pour qui ce départ était un investissement. Ils restent dans le camp, parce qu’ils n’ont nulle part où aller.

Si Sangatte est emblématique, c’est bien de cela : lorsqu’une frontière devient imperméable, se créent des lieux où les gens sont coincés, plus ou moins durablement. Des lieux qui ne sont ni des centres de rétention, ni des prisons, mais où cependant on peut se trouver enfermé.

L’épisode illustre bien comment la « gestion » des frontières peut faire naître des zones de non-droit. L’histoire, en cours, de la construction de l’Europe est parsemée d’épisodes semblables, avec la création de zones aux statuts divers, soit éphémères, soit qui se sont cristallisés : de lieux de rétention en lieux d’accueil où des personnes sont de fait bloquées, de véritables centres avec privation de liberté en villes entières où échouent des migrants dont la route se trouve barrée.

L’espace Schengen

La construction de l’espace européen s’appuie sur la création d’un espace de libre circulation interne, dit espace Schengen parce que né d’un accord signé à Schengen, en 1985, au départ entre cinq pays, rejoints ensuite par les autres Etats membres de l’Union, à l’exception du Royaume-Uni et de l’Irlande. D’autres textes ont peu à peu défini les règles de cette libre circulation : la convention de Dublin, entrée en vigueur en 1997, et le traité d’Amsterdam, signé la même année. En même temps qu’ils ont décidé de la suppression de règles en vigueur concernant les frontières internes de l’espace européen – création d’un marché commun, libre circulation des citoyens européens [3], suppression de contrôles, suppression de droits de douane, etc. –, ces textes ont prévu le renforcement de la surveillance aux frontières externes de l’Europe. Tant il s’avère que créer un espace, c’est définir un rapport entre extérieur et intérieur, donc poser la question des frontières, et de la part d’Etranger qu’on autorisera à pénétrer.

Une large part des textes qui échafaudent cette construction d’un territoire unifié porte, en effet, sur les conditions d’admission et de circulation des ressortissants de pays tiers à l’Union européenne, sur l’organisation de la coopération policière dans la surveillance des frontières, sur la création d’un fichier commun de personnes indésirables (le fichier SIS), sur la responsabilité des transporteurs, ou sur les règles de réadmission dans un autre Etat de demandeurs d’asile (convention de Dublin).

En première ligne des frontières « Schengen », se trouvent les pays qui bordent cet espace, de l’autre côté de la mer ou sur le reste du continent. Mais, puisqu’il est possible de pénétrer dans l’espace européen par avion ou par le train, chaque aéroport, chaque gare internationale, de même que les ports et les bornes terrestres de l’espace Schengen, sont en fait des lieux-frontière. Chacun de ces lieux est surveillé par des forces de police, et dans chacun d’eux existent des zones dont l’appellation diffère selon les pays. En France, existent des zones d’attente, où sont placées les personnes dont on va examiner le droit à circuler librement sur le territoire européen, et des centres de rétention, où les personnes non admises sur le territoire attendent d’être refoulées. La véritable frontière de l’Europe est ainsi invisible, constituée de centaines de lieux-frontière, dont la très grande majorité des citoyens ne soupçonne même pas l’existence.

Rendre invisible la frontière n’est pas forcément un objectif en soi, mais c’est un effet certain de la construction de l’espace européen. Lorsque, comme à Sangatte-Calais, l’obstacle au passage devient manifeste, avec la présence de migrants qui errent au vu de tous, on crée un camp, qui protège du regard – plus ou moins efficacement – la réalité de la difficulté du franchissement. L’intention n’était pas nécessairement de cacher, mais de circonscrire et de mettre à l’écart le plus possible, peut-être de camoufler l’absence de fluidité de la circulation.

Dans le cas de Sangatte, c’est dans le sens de la sortie de l’espace Schengen que la frontière est bloquée. Mais il ne s’agit que d’une apparence, puisque les personnes empêchées de passer n’y sont que parce qu’elles n’ont pas été accueillies en amont, sur le territoire de l’Union, et parce qu’on les a cependant laissé traverser ces pays. La création de « poches » où des migrants sont bloqués est donc révélatrice à la fois d’une fermeture et d’une ouverture de fait : le camp montre la frontière mais il est rempli de personnes qu’on a laissé passer, en faisant mine de ne pas les voir.

Ceuta, Melilla, la frontière exportée

La plupart des lieux où est vécue la frontière comme ligne infranchissable sont, en tous cas, aujourd’hui, des lieux masqués. En dehors des zones d’attente, extra-territoriales, et des centres de rétention, en dehors des camps qui existent dans plusieurs des Etats européens, l’Union européenne a fait également naître des lieux-frontière dans des espaces qui font partie de son territoire mais qui paraissent lui être extérieurs : c’est le cas de Ceuta et Melilla, par exemple, ou des îles Canaries.

Les cas de Ceuta et de Melilla méritent qu’on s’y arrête, car ces enclaves qui sont sur le territoire de l’Europe, au sens juridique, sont situées sur le continent africain. Ceuta et Melilla sont deux petites villes du Rif marocain, possessions espagnoles respectivement depuis 1580 et 1496, deux morceaux d’Espagne mordant dans le territoire du Maroc, qui les qualifie de « colonies archaïques ». L’époque coloniale a en effet laissé dans ces enclaves de multiples traces : l’armée y est toujours très présente, les fonctionnaires sont en nombre important, et grâce à leur statut de ports francs, diverses exonérations fiscales y sont en vigueur. La population des deux villes (un peu plus de 130 000 personnes au total) est composée de musulmans pour un tiers à Ceuta, un peu plus à Melilla. Chaque jour, des milliers de Marocains viennent y travailler.

Postes avancés de la frontière de l’Espagne conquérante, Ceuta et Melilla sont devenues des voies de passage vers l’Europe pour le continent africain. Voies de passage pour les marchandises : à côté de l’activité économique légale, toute une économie souterraine s’est développée, de l’import-export de matériels neufs ou d’occasion à la mendicité, en passant par le trafic de haschich. Et, bien sûr, voies de passage pour les hommes. Tout un dispositif a été peu à peu mis en place pour fermer l’accès aux deux villes : clôtures barbelées de trois mètres de haut, radars, caméras infrarouges, gardes armés patrouillant 24 heures sur 24. Les mêmes dispositifs, à peu près, que ceux que l’on trouve partout où l’on veut empêcher le passage, ou du moins le rendre difficile.

Rien n’empêche pourtant que, de toute l’Afrique noire et du Maghreb, arrivent des candidats à l’exil en Europe, tentés par la possibilité qu’offrent ces « enclaves » de se retrouver sur le territoire européen sans avoir traversé la mer, ou désireux de rallier, ensuite, le continent européen. Les îles Canaries, depuis peu, et à cause des entraves au passage par Ceuta et Melilla, voient affluer des migrants demandeurs d’asile et/ou d’un travail en Europe.

Le sort réservé aux candidats à l’immigration en Europe varie certes de l’un de ces lieux-frontière à l’autre. Mais d’une façon générale, les conditions de vie y sont souvent scandaleuses, et le droit y est peu ou pas respecté.

Aux îles Canaries, par exemple, un rapport de l’organisation Human Rights Watch, paru en 2002, dénonce des violations flagrantes des droits de l’homme, et du droit national : beaucoup des migrants sont placés en détention, puis expulsés, sans aucun respect ni de la législation espagnole, ni des textes internationaux ratifiés par l’Espagne. Les centres de détention, officiels ou officieux, dans les aéroports de Fuerteventura et Lanzarote sont ainsi décrits : conditions sanitaires déplorables, surpopulation, cas avérés de mauvais traitements, absence de médecins, de traducteurs, et la plupart du temps d’avocats, graves lacunes dans l’information donnée aux personnes détenues, communication impossible avec des tiers, nombreux obstacles au dépôt de demandes d’asile... Les auteurs du rapport écrivent : « L’Union européenne devrait s’assurer que la politique commune d’asile et d’immigration développée depuis le Conseil européen de Tampere en octobre 1999 soit parfaitement conforme aux normes internationales en matière des droits de l’homme. » Au vu des travaux en cours, on ne peut qu’être inquiet sur ce que seront les normes européennes en la matière : de « minimales » à minimes, il n’y a qu’un pas.

D’autres lieux-frontière nés de la construction européenne existent, enfin, au-delà du territoire européen lui-même. Car les pays qui entourent l’Europe ont été conviés à contrôler les « flux » de migrants qui transitent chez eux, ou sont de fait impliqués dans ce contrôle, parce que les migrants se trouvent bloqués sur leurs territoires. A Tamanrasset, ou à Oujda, par exemple, se trouvent ainsi rassemblés des ressortissants de tout le continent africain, qui cherchent à se rendre en Europe. Les pays où ces migrants se trouvent arrêtés dans leur route sont bien en peine de les accueillir de façon décente, et ils sont sous la pression de la riche Europe pour contrôler ces flux et servir en fait de postes-frontière « délocalisés » à l’Union européenne. Bien sûr, là aussi, un marché du passage a été créé, et se sont développées des activités de transporteurs, fabricants de faux-papiers, etc. Quoi qu’il en soit, dans tous ces lieux, le passage vers l’Europe est rendu coûteux, pénible, périlleux, mais il ne saurait être empêché. Tant que subsistera l’énorme écart entre les conditions de vie du Sud ou de l’Est de l’Europe, on voit mal pourquoi diminuerait le désir d’Europe de la part de personnes aux motivations variées : leur jeunesse, leur niveau d’instruction, leur ambition personnelle, leur envie de rejoindre des parents, leur besoin de fuir des persécutions, la guerre ou le dénuement.

L’Europe ne pourra véritablement faire obstacle à ce phénomène. Elle le sait. Elle sait aussi qu’elle ne peut se priver de l’apport d’une main-d’œuvre nécessaire à son économie, voire de peuplement venant compenser son déséquilibre démographique. Tous ces lieux qui se créent à ses frontières sont donc des lieux où le passage est inévitable. Il est simplement rendu incertain, dans des zones qui servent de filtre, propres à décourager les plus faibles, les moins fortunés. Par nature, ces poches où l’attente et la difficulté de la traversée des frontières se manifestent sont des lieux de non-droit. Parfois, on y déploie un vague traitement humanitaire, le plus souvent ne s’y exercent que l’arbitraire et la barbarie.

La seule façon d’empêcher cet arbitraire et cette barbarie serait que l’Europe se dote de règles harmonisées pour le passage de ses frontières, et d’outils de premier accueil pertinents. Ceux qu’elle laisse passer, de manière clandestine aujourd’hui, trouvent à l’évidence à s’employer et s’insèrent rapidement dans les pays où ils s’installent. L’urgence est donc simplement de faire en sorte que soit respecté le droit des personnes, dont le droit à la libre circulation. Les migrants en quête d’un refuge en Europe pourraient déposer leur demande d’asile là où ils ont pénétré le territoire européen, et être ensuite autorisés à circuler librement, pendant l’examen de cette demande, sur l’ensemble du territoire. Les migrants simplement en quête d’une vie meilleure pourraient être accueillis dans des conditions restant à imaginer et à fixer, mais mettant fin à l’hypocrisie actuelle, qui fait prospérer des lieux-frontière dans lesquels des milliers de personnes sont privées de droits, avant d’être maintenues, une fois l’obstacle franchi, dans la précarité et l’invisibilité.


1 / Smaïn Laacher, Après Sangatte, éd. La Dispute, 2002.
2 / On trouvera des informations sur ce point, et les dix recommandations de la Coordination française pour le droit d’asile sur le site du Gisti, entre autres <www.gisti.org>.
3 / Sont dits citoyens, dans les textes de l’Union, les ressortissants de l’un des Etats de l’UE, bien sûr.



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