Resumé Bouger, travailler, être libre, fuir, retrouver sa famille : quelles aspirations chez ceux qui sont saisis par « l’irrésistible attrait de la mobilité », la fascination de la frontière ? Les parcours diffèrent : hommes attirés par l’occident, femmes recherchant l’indépendance économique, jeunes ruraux en quête d’emplois. Des logiques individuelles et collectives s’affrontent.


Sur plus de six milliards d’habitants de la planète, seuls quelque 150 millions sont dénombrés par les Nations unies comme inscrits dans un processus migratoire : migrants économiques, regroupements familiaux, cerveaux, experts et étudiants, personnes déplacées et réfugiés. Un chiffre assez faible, en réalité, au regard des inégalités de développement, des crises politiques, des génocides, des catastrophes écologiques et des fractures socio-culturelles qui divisent le monde.

Cependant, la visibilité de cette mobilité, mondialisée depuis la fin des années 80, touchant des profils de populations de plus en plus diversifiés, et l’image médiatisée de l’Eldorado occidental sont à l’origine de deux tendances contradictoires : à la fois le renforcement de la fermeture des frontières des pays d’immigration les plus convoités et la pression de l’imaginaire migratoire qui incite à les franchir dans l’espoir d’un horizon meilleur.

D’un côté, l’utopie de la libre circulation généralisée pour le « citoyen du monde » suggérée par Emmanuel Kant : le droit de quitter un pays, y compris le sien, énoncé par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, les prolégomènes d’un droit de migrer énoncé par le droit d’asile, par les revendications des sans papiers, l’affirmation d’une citoyenneté de résidence, soutenue par les Eglises et par les associations de défense des droits de l’homme, les avancées de la libre circulation communautaire... De l’autre, une crispation réciproque entre l’obsession de l’immigration clandestine et l’envie de bouger. Une « mode de l’immigration », induite par les conditions d’accueil espérées (accès au travail, aux biens de consommation, aux garanties démocratiques, à l’Etat-providence, à la culture occidentale, à la réalisation individuelle) plutôt que forcée par le contexte de départ (ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent) semble avoir fait passer le facteur d’attraction (pull) avant le facteur d’expulsion (push), à la différence de l’ère des migrations de masse.

S’agit-il des progrès de l’individualisme, comme valeur intrinsèque de la façon d’être au monde, qui se déclineraient aussi dans des aspirations d’ordre non plus seulement économique mais social, culturel, religieux, voire sexuel ? De l’activisme des réseaux transnationaux qui poussent à transgresser les frontières des Etats et à inscrire les migrants dans la mobilité comme mode de vie ? De la force des images télévisuelles, relayées par le retour des familles immigrées en vacances chargées de biens de consommation parfois inaccessibles sur place ? De la généralisation de la détention de passeports dans presque tous les pays du monde, suivie par les offres des agences de transport, donnant la possibilité de quitter des pays hier barricadés derrières des frontières étanches (monde communiste, dictatures du tiers monde) ? Tous les ingrédients de cette nouvelle donne se sont imposés depuis la fin des années 80.

Il est clair que les seules raisons politiques ou économiques ne suffisent pas à rendre compte des motivations des migrants pour quitter leur pays : aspirations culturelles, besoins et espoirs de liberté, logiques diasporiques se conjuguent pour substituer un faisceau d’explications à un jeu unique de raisons du départ. C’est pourquoi, après avoir brossé un état des lieux des motivations et des attentes des migrants, notamment envers l’Europe, nous nous pencherons sur les tendances de cet irrésistible attrait de la mobilité, en quête d’une démocratisation des frontières.

Etat des lieux

Peu de recherches exhaustives, assorties d’enquêtes, ont été réalisées sur cette question. On peut toutefois citer les études systématiques menées par l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) au début des années 90, analysant les intentions de départ des populations d’Europe centrale et orientale, pays par pays, quelques travaux universitaires et rapports traitant des stratégies d’insertion à travers des itinéraires de vie, complétés par de grands reportages journalistiques (Le Monde diplomatique, le Courrier international) au fil de l’actualité. Plusieurs constantes se dégagent de ces travaux : tout d’abord, la fascination exercée par la frontière, perçue comme espoir d’une vie meilleure, par delà les aléas, parfois mortels, de son franchissement : ainsi, de 1998 à 2001, 1 573 personnes sont mortes à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis (52 pour le seul mois de juillet 2002) [1] Entre l’Europe et le Maghreb, la frontière est tout aussi meurtrière : 3 286 cadavres retrouvés à Gibraltar entre 1997 et fin 2001, soit plus de 10 000 migrants morts en cinq ans dans le détroit (un corps retrouvé pour trois disparus) [2].

Cette fascination est aussi entretenue par des réseaux migratoires, de plus en plus sophistiqués en raison du contrôle renforcé des frontières (accords européens, visas, accords de réadmission avec les pays de départ ou de transit, refoulements). Bien souvent, ceux qui ont réussi à passer restent débiteurs pendant de longues années des passeurs qu’ils remboursent au prix de travaux proches parfois de l’esclavage : entre 1995 et 2002, le tarif du passage entre le Mexique et les Etats-Unis est passé de 200 à 1 500 dollars. Côté marocain, l’obtention de faux papiers s’élève aujourd’hui à 6 000 euros, plus 5 000 à 7 000 euros pour le voyage par car ou par avion en profitant des escales dans les aéroports et autour de 1 500 euros par camion ou par bateau à Gibraltar. En 2000, la mort de 58 Chinois à Douvres avait révélé le prix du voyage de la Chine à l’Europe de l’Ouest (de 60 000 à 120 000 francs). Ceux qui partent sont ceux qui ont de l’argent et des réseaux d’accueil. Il s’agit en effet plutôt d’une population jeune, masculine (même si les femmes seules sont de plus en plus nombreuses), scolarisée, parfois recrutée dès le départ par des rabatteurs locaux, à la fois agence de voyage clandestine et bureau d’embauche. Pour eux, la frontière, loin d’être un obstacle, est une ressource d’autant plus lucrative qu’elle est difficile à franchir.

Parfois, les filières sont mafieuses du début jusqu’à la fin, car les candidats au départ sont mal informés de leur devenir en Europe, habités par les mirages de l’Occident : prostitution, notamment chez certaines femmes et enfants d’Europe centrale et orientale, victimes des trafics d’êtres humains. 120 000 personnes originaires de Roumanie, d’Ukraine, de Moldavie, d’Albanie font chaque année l’objet de réseaux, éblouies par l’argent facile proposé à l’Ouest [3].

Bien souvent, le facteur « pull », d’attraction, est plus important que le facteur « push », d’expulsion vers l’extérieur. Ce n’est plus le surpeuplement et la pauvreté qui incitent les gens à partir de chez eux en priorité, mais des facteurs culturels où la quête d’individualisme peut avoir sa place, suivant une logique d’ordre personnel plutôt que collectif : femmes seules, mineurs isolés, jeunes adultes diplômés. A l’Est comme au Sud, beaucoup d’entre eux sont des urbains (et non plus des ruraux comme jadis), cherchant à rejoindre des métropoles mondiales plutôt que des Etats, sauf quand les conditions offertes sont nettement plus avantageuses de part et d’autre d’une frontière, pour cause de disparités entre les politiques (comme pour les demandeurs d’asile de Sangatte, entre la France et le Royaume-Uni). Des motivations familiales, linguistiques, culturelles viennent compléter les mobiles socio-économiques : sans réseaux, point de flux migratoires.

Parmi les facteurs à l’origine du voyage, l’imaginaire migratoire tient une large place. Celui-ci se nourrit des médias télévisés qui diffusent des images attirantes de l’Eldorado occidental. Ainsi, l’irruption des antennes paraboliques au Maghreb depuis la fin des années 80 a fait entrer chez tout un chacun des séries, téléfilms ou programmes apparemment très suivis (Dallas, le Loft [4]) qui montrent un accès facile à la société de consommation, une levée des interdits sexuels, un bien être économique et social, une liberté individuelle, très éloignés de leur vie quotidienne mais géographiquement si proches. L’été, lors du retour au pays, des familles d’immigrés donnent à voir une multitude de biens convoités localement. Quelques marchés de produits occidentaux, comme à Ceuta et Melilla, entretiennent cette image : autant d’ingrédients qui alimentent un rêve d’Europe difficilement contredit par un contrôle renforcé des frontières, aussi dissuasif soit-il, surtout quand on a de la famille dans plusieurs pays européens, comme la « diaspora » marocaine ou turque.

De fait, la frontière n’est pas fermée pour tous : ceux qui disposent de diplômes recherchés, d’argent ou de réseaux parviennent toujours à passer. Dans un système où les entrées ne se font qu’au compte-gouttes, comme dans l’espace européen, en fonction des visas, les experts, les étudiants, les salariés plus qualifiés qui échappent à l’opposabilité de l’emploi, les plus dotés en relations finissent par entrer légalement, laissant aux moins nantis le chemin de la clandestinité. Parfois, c’est le mariage, moins souvent blanc que traditionnel ou mixte d’ailleurs, qui sert de ticket d’entrée [5]. Dans des pays, comme ceux du sud de la Méditerranée, où 50 % de la population a moins de 25 ans, l’absence de perspective d’avenir y compris pour les diplômés, le sentiment d’enfermement l’emportent souvent dans les motivations du départ sur les facteurs économiques les plus immédiats. La crise morale est particulièrement profonde chez les jeunes : chômage, corruption, clientélisme, dysfonctionnements, poids des traditions, manque d’occasions pour les plus ambitieux et les plus talentueux, aspiration à un épanouissement personnel, à une plus grande autonomie familiale, sexuelle, religieuse. « Heureux comme les musulmans en Europe », titrait, en mars 2002, Le Courrier international, tant l’Europe semble offrir une multitude de façons d’être musulman et d’institutionnaliser l’islam. Une aspiration à la paix, à la liberté, à la citoyenneté se dégage du dossier.

Profils de nouveaux migrants

Au-delà de la diversité des candidats au voyage habités par l’imaginaire migratoire, quelques profils dominent :

– Des hommes jeunes et diplômés, issus des classes moyennes urbaines, inscrits dans la mobilité, nourris d’aspirations diffuses à la modernité occidentale et à la libération des contrôles sociaux les plus pesants, car ils se sont dessiné un parcours de vie professionnel et personnel. Comme le montre l’enquête sur les demandeurs d’asile du centre de la Croix Rouge de Sangatte effectuée par Smaïn Laacher [6], ces aspirants Afghans ou Kurdes à la traversée nocturne de la Manche par Eurotunnel ou par car ferries sont souvent anglophones, diplômés de disciplines scientifiques et ont des perspectives de travail au Royaume Uni. Comme pour d’autres, venus d’Afrique sub-saharienne ou du Maghreb, leur projet de mobilité est tout autant économique que social, culturel, voire éthique : attrait des grandes métropoles, aspiration à la laïcité, au respect des droits fondamentaux, à la sortie de dictatures et de régimes clientélistes.

– Des femmes isolées, scolarisées, aspirant à une indépendance économique et personnelle, voire à une liberté d’expression politique [7], cherchant à fuir des sociétés où elles n’ont plus leur place, tentées par l’expérience occidentale ou par les promesses de passeurs et l’appât du gain. Parfois, c’est la politique de l’enfant unique, comme en Chine, qui met sur les routes de l’exil les jeunes filles qui vont travailler dans les ateliers de la diaspora en Europe ou ailleurs, pour mieux permettre à un second enfant (en général de sexe masculin) d’exister légalement en faisant disparaître la première des registres d’état civil [8]. Chez les plus jeunes, cette migration a rarement été rêvée, surtout quand elle se termine dans la prostitution ou les ateliers clandestins, même si on leur a fait miroiter le paradis occidental.

– Des enfants mineurs, dont les motivations et les attentes sont parfois difficiles à individualiser, qu’ils soient pris dans des réseaux de trafics, ou confiés à des parents. A en juger par les enfants retrouvés dans le train d’atterrissage des avions qui ont traversé la Méditerranée, certains étaient habités par une volonté farouche de fuir l’horreur des guerres civiles en Afrique de l’Ouest ou par la quête d’un ailleurs chargé d’espoir.

– Des élites très qualifiées, qui peuvent s’apparenter à la fuite des cerveaux car leurs pays d’origine manquent parfois de possibilités de les employer à la hauteur de leurs ambitions et de leurs compétences à un niveau de salaire compétitif avec les pays occidentaux. Ils aspirent aussi à une réalisation individuelle qu’ils croient plus facile en Europe que chez eux.

– Des hommes jeunes, peu qualifiés, sans espoir d’amélioration de leurs conditions de vie, à la recherche d’emploi. Une enquête réalisée auprès de 600 jeunes Marocains en 2001 [9] montre que le projet migratoire se forme avant trente ans, souvent dès l’enfance et qu’il devient une obsession à l’âge adulte. 94 % des jeunes sans revenu stable pensent que leur situation n’est pas bonne et 71 % que leur vie est médiocre ; 8 % seulement pensent que leur vie va s’améliorer, d’où l’ampleur du désir migratoire. 6 % sont prêts à partir sans visa comme clandestins, soit plus de 100 000 départs par an pour le seul Maroc. Comme le dit l’un d’eux, « la lutte contre l’immigration clandestine ne doit pas se faire sur les frontières, mais dans les lieux et pensées des immigrés clandestins [10] ».

– D’autres groupes, parfois organisés de façon communautaire, se sont totalement installés dans la mobilité comme mode de vie entre « ici » et « là-bas » : Indiens tamouls de Pondichéry en France [11] dont les patrons de confection les plus aisés passent l’hiver en Inde et vivent à Paris durant la belle saison, commerçants Mourides du Sénégal vivant depuis plus d’un siècle sur plusieurs espaces, de l’Afrique de l’Ouest à la France, l’Italie et jusqu’aux Etats-Unis [12], paysans roumains du pays d’Oas venus pour « faire une saison » en vendant des journaux, mais dont le projet migratoire est de partir pour mieux rester chez soi [13].

– Une immigration forcée de demandeurs d’asile et de réfugiés depuis la déstabilisation de régions entières du tiers monde survenue au tournant des années 80. Bien souvent, c’est à la fois l’existence de réseaux familiaux et l’imaginaire migratoire qui ont déterminé le choix des pays d’accueil : la langue, les droits de l’homme, des relations sur place. Les désillusions sont parfois à la mesure des espoirs initiaux [14].

Hormis l’immigration matrimoniale et celle des réfugiés et demandeurs d’asile, beaucoup de ces nouveaux migrants ne formulent pas de projet définitif d’installation dans un seul pays. Ils peuvent considérer leur séjour comme un passage vers d’autres destinations plus avantageuses (Etats-Unis, Canada) quand les attentes n’ont pas été comblées. D’autres structures familiales, l’élargissement des cas de pluri-nationalité à la faveur de la plus large reconnaissance, en Europe, du droit du sol, des formes de travail en réseaux permettent à ces nouveaux migrants de mieux réaliser leurs projets.

Tendances

Un individualisme limité

Quelles que soient les motivations et les attentes (bouger, travailler, être libre, fuir, rejoindre sa famille), révélatrices d’une aspiration confuse à la citoyenneté européenne et, plus largement, occidentale, les tendances lourdes de cette migration lente, mais continue et qui va se poursuivre, procèdent à la fois d’un désir d’individualisme et de comportements collectifs induits par les réseaux migratoires, les deux motifs agissant d’ailleurs de concert. Espoir d’individualisme car il s’agit d’échapper à un avenir largement pré-déterminé par le groupe et l’appartenance sociale dans les sociétés communautaires [15] (mariage, emploi, univers de référence). Force des réseaux transnationaux aussi, avec leurs logiques économiques dans des régions de départ bien circonscrites s’inscrivant dans la mobilité (Chinois de Wenzhou [16], Roumains du pays d’Oas). Poids de la discrimination de groupes entiers en raison de leur appartenance ethnique ou religieuse (on pense à l’arrivée de Kurdes sur le Monica à Saint-Raphaël, durant l’hiver 2001), voire sexuelle (femmes, homosexuels). Cette dimension collective de l’exil est notamment présente chez les demandeurs d’asile qui apparaissent de plus en plus comme des groupes menacés du fait d’une appartenance collective et non plus comme des individus isolés.

De même, peut-on considérer les clandestins du Sahel [17] – immigrés ? réfugiés écologiques ? – qui parcourent 650 kilomètres à travers le désert du Ténéré pour chercher du travail en Libye comme des migrants individuels ou collectifs ? Le voyage se fait en groupe en provenance du Nigeria, du Ghana, du Niger, obéissant à des logiques parfois très anciennes d’esclavage mais aussi d’exploitation et d’expulsion collective. Pour eux, la Libye est une terre de transit pour se constituer un pécule, avec pour objectif final l’Europe en clandestin par cargo ou pateras, coûte que coûte : « Nous, même s’il y a la troisième guerre mondiale, on doit passer » comme dit l’un d’eux [18].

La migration de diasporas relève de cette logique collective, souvent communautaire, qui se prolonge dans la migration, certains groupes étant déjà partie prenante depuis longtemps d’une dynamique trans-européenne d’échanges permanents, comme les Turcs ou les Marocains et, à un moindre degré, les Roumains. Pour beaucoup d’entre eux, plutôt que d’un projet définitif d’installation ou de retour, la migration est vécue comme une forme de co-présence ici et là-bas, dans une culture de la mobilité comme mode de vie. Cet entre-deux entre individualisme et comportement collectif a des incidences sur les modalités de l’intégration dans les pays d’accueil, car celle-ci n’obéit plus à un modèle unique fait de la rencontre d’un projet personnel immuable et d’une politique pré-définie par les pouvoirs publics, mais à une multitude d’ajustements permanents et diversifiés à la mesure de la variété des profils migratoires. A l’exception des élites politiques, économiques ou des sportifs accueillis à bras ouverts en raison de leurs spécialités, l’intégration des nouveaux venus est plus souvent communautaire, surtout si l’entrée est clandestine. Ce sont les niches ethniques et de travail qui tiennent lieu de politiques d’accueil dans bien des pays européens, surtout quand ils se refusent à reconnaître qu’ils sont devenus des pays d’immigration et qu’ils affichent une politique dissuasive de contrôle des frontières. L’idée d’une intégration contractuelle, chère notamment aux pouvoirs publics français, a-t-elle un sens pour ces nouveaux venus ?

Le facteur « push » et le facteur « pull », une responsabilité partagée

On a coutume de dire que deux facteurs agissent de façon cyclique dans les processus migratoires. Poids du facteur d’attirance (pull) durant les Trente Glorieuses où les employeurs européens allaient chercher les travailleurs manuels dans les villages, par delà les politiques publiques de recrutement trop timorées qui entérinaient a posteriori l’admission des clandestins en les régularisant. Ainsi en France, en 1968, l’Office national d’Immigration ne contrôlait plus que 18 % des entrées, 82 % d’entre elles s’effectuant de manière irrégulière. Poids du facteur d’expulsion (push) depuis les années de crise dans les pays d’accueil européens (suspension de l’immigration des salariés depuis 1974), les départs étant induits dans les pays de départ par la seule pression du chômage, des crises politiques, de la pression démographique et de l’espoir d’une vie meilleure.

Depuis les années 90, si les Etats européens ne sont toujours pas officiellement devenus demandeurs, sauf sectoriellement, d’autres filières se sont substituées à eux pour créer des facteurs d’appel : réseaux transnationaux de passage, d’emploi et de commerce, médias reçus massivement dans les pays d’origine, vitalité des diasporas et des groupes qui se comportent comme tels sur des bases ethniques, régionales ou religieuses, logique économique du co-développement, appuyée sur des réseaux commerciaux, entrepreneuriaux et associatifs entre pays d’accueil et d’origine comme dans l’espace euro-méditeranéen, accords de libre échange qui créent une migration transfrontalière, comme entre le Mexique et les Etats-Unis. L’irrésistible attraction de l’Occident s’exerce à distance, de façon informelle, alliant l’appartenance aux réseaux de sociabilité traditionnels à la mobilité mondialisée, dans un contexte où les Etats ne sont plus les acteurs dominants, ni à l’origine ni à l’arrivée, sauf de manière indirecte, dans la gestion du développement d’un côté, des frontières et des échanges, de l’autre.

Mélange de motivations individuelles et collectives, de facteurs d’attirance et d’expulsion, complexité accrue des attentes : tout cela fait partie de la diversification accrue des profils migratoires, comme si un droit à la liberté (de migrer, de s’exprimer, de se réaliser), un droit d’avoir des droits (de travailler, d’avoir une protection sociale, d’obtenir ses papiers), largement induits par la force de l’image et de l’imaginaire migratoire qui en découle, se profilaient en filigrane des attentes et motivations des migrants : une quête de citoyenneté mondialisée, en quelque sorte.


1 / Le Monde, 18-19 juillet 2002.
2 / Le Monde diplomatique, « Les Marocains rêvent d’Europe », juin 2002.
3 / Le Monde, 30 août 2002.
4 / Le Monde diplomatique, juin 2002.
5 / Claire Autant-Dorier, Chemins de familles entre France et Turquie : réseaux de parenté et négociation du destin en migration, EHESS, 2002. Voir aussi Mustapha Belbah, « Mobilité ou intégration : l’exemple de l’étudiant marocain en France » (DEA et thèse), IEP Paris, 1997.
6 / Ce rapport n’étant pas encore public, on se fonde sur sa présentation de l’enquête lors d’une émission de radio sur France Inter (Le téléphone sonne), le 20 juin 2002.
7 / Chirine Rezaï, Catherine Wihtol de Wenden, Parcours d’exil, enquête sur le regroupement familial des réfugiés, Paris, SSAE, 1998.
8 / Carine Gherassimov, « L’impact de la nouvelle migration chinoise sur les relations de la Grande-Breatgne avec la République populaire de Chine », Bulletin du Centre d’analyse et prévision du ministère des Affaires étrangères, n° 75, février 2002.
9 / Enquête réalisée par l’AFVIC (Association des amis et victimes de l’immigration clandestine), 2001, citée par Le Monde diplomatique dans l’article « En guise d’avenir, l’exil, » juin 2002.
10 / Même source que référence précédente.
11 / Enquête réalisée par Vasoodeven Vuddamalay, Etude « Nouvelles mobilités, nouveaux marchés du travail en Europe » réalisée par IARD pour la Commission européenne, Milan, novembre 2001.
12 / Khadim Sylla, Mouridisme et migration, Thèse, Inalco, 1999.
13 / Dana Diminescu, « L’installation dans la mobilité : les savoir-faire migratoires des Roumains », Migrations Société, vol. 13, n° 74, mars-avril 2001.
14 / Enquête réalisée pour le SSAE, Parcours d’exil, op. cit.
15 / C’est le cas des Turcs, analysé par Claire Autant-Dorier, op. cit.
16 / Jean-Philippe Béja, « Les Chinois de Paris : une communauté multiple », Migrations Société, vol. 1, n° 74, mars-avril 2001.
17 / Ali Bensaad, « Voyage au bout de la peur avec les clandestins du Sahel », Le Monde diplomatique, mars 2002.
18 / Même référence que note précédente, p. 20.



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