On les appelle communément les « gens du fleuve » : ruraux sénégalais, mauritaniens ou maliens riverains du fleuve Sénégal, le plus souvent soninké ou peuls, ils émigrent depuis le xixe siècle dans toute l’Afrique [1] Cette tradition, en partie imposée par les conditions économiques et climatiques sahéliennes, sera « naturellement » reprise après les indépendances, au point que le Soninké symbolisera l’immigré africain en France durant les années 60 et 70. Hommes seuls (pas forcément célibataires), vivant en foyer, envoyant chaque mois un mandat à la famille, le regard tourné vers le pays d’origine, les migrants d’alors se relayaient en France : un cousin ou un cadet venait remplacer son aîné dans le « village-bis », le foyer dans lequel se retrouvaient de nombreux originaires d’une même région. Avec la fermeture des frontières aux migrants sans qualifications en 1974, ce système de noria ne sera plus possible. Les hommes seuls seront bloqués en exil et ils ne tarderont pas à faire venir femmes et enfants, comme le leur permettaient les mesures en faveur du regroupement familial prises à cette époque [2].

Les années 80 virent ainsi la naissance de petites communautés soudées, solidaires mais souvent isolées de la société du pays d’accueil, gravitant autour de foyers surpeuplés. Le salaire d’un travailleur pouvait faire vivre plusieurs personnes en France, ainsi que la famille restée au pays, voire une partie du village. A la fin de la décennie, les chefs de famille décidèrent de contrôler leurs envois monétaires au pays, afin de les investir dans des projets porteurs de développement, susceptibles d’arrêter l’hémorragie des forces vives du village.

Jusque-là, seules la culture et la solidarité dans l’émigration avaient permis de tenir à bout de bras la vie communautaire et l’identité, soninké en particulier, en exil. À cette forte personnalité culturelle, les associations de développement et l’organisation matérielle et financière qu’elles supposent – sous la forme de tontines, par exemple – vont donner une assise économique. La mise en route au village des projets de développement des émigrés – un puits, une école, un dispensaire de santé, un périmètre irrigué – fait changer d’échelle à la vie communautaire et associative des expatriés, qui prend dès lors un tour supranational. Dès le milieu des années 90, ce phénomène n’est plus marginal, touchant près de 400 000 personnes réparties dans des centaines de villages de la région du fleuve [3].

Aujourd’hui, les cotisations continuent d’alimenter les caisses villageoises (une certaine « coercition » sociale et communautaire n’y est sans doute pas étrangère), et les associations déploient leurs activités sur plusieurs pays, plusieurs continents. Par exemple, « Thilogne association développement » impulse des actions de solidarité à une échelle résolument transnationale. Outre Thilogne, le village sénégalais d’origine, les « sections » de cette structure fédérative sont implantées en Afrique (à Dakar et au Gabon), en Europe (en France et en Italie), en Amérique du Nord (New York), et toutes tentent de concourir au bien être – à la survie parfois – des émigrés, et plus encore du village et de la région d’origine [4].

Les diverses communautés d’émigrés ne sont plus aujourd’hui isolées, atomisées, éparpillées. Elles dialoguent et s’entraident par-dessus les frontières et ne se contentent plus de pratiquer une solidarité à double sens, entre le pays d’origine et un pays d’accueil. Leurs activités économiques et culturelles, leurs actions de solidarité sont faites d’allers-retours permanents, de croisements et d’interactions entre les diverses communautés. Leurs appartenances sont multiples et elles inventent quotidiennement de nouveaux rapports entre nationalité et citoyenneté. Pour autant, ces caractéristiques ne font pas de ces communautés en réseaux des entités capables de dialoguer et de négocier avec le(s) pays d’origine et les Etats dans lesquels elles sont installées. Il leur manque entre autres, pour démultiplier et pérenniser leur action, voire pour la formaliser et l’institutionnaliser, la puissance financière et l’importance démographique. En un mot, on est encore loin de pouvoir parler de diaspora à leur égard. D’autant, last but not least, que leur fait défaut un imaginaire collectif, la conscience d’appartenir à un ensemble transnational et de vivre, par-dessus les frontières, une communauté de destin avec leurs compatriotes dispersés dans le monde entier.


1 / Adrian Adams, Le long voyage des gens du fleuve, éd. F. Maspero, 1977.
2 / Mahamet Timera, Les Soninké en France. D’une histoire à l’autre, Karthala, 1996.
3 / Christophe Daum, Les associations de Maliens en France. Migration, développement et citoyenneté, Karthala, 1998.
4 / Abdoulaye Kane, « Diaspora villageoise et développement local en Afrique : le cas de Thilogne association développement », Hommes & Migrations, n° 1229, janv.-fév. 2001.



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