Ici pour travailler, à deux, en famille, dans le bâtiment, dans des associations... Là-bas, l’été, après deux jours de voyage, dans la maison de vacances, la casa às moscas le restant de l’année. Le mouvement est pendulaire. Quelles évolutions quand la retraite arrive ?

Les Portugais sont sans doute aujourd’hui les Européens qui « pratiquent » le plus l’espace européen [1] Dans les décennies 60 et 70, est partie du Portugal une des plus importantes migrations intra-européennes du xxe siècle : en douze ans, plus d’un million de personnes se sont déplacées. Certes, les Italiens ont été plus nombreux, mais leur émigration s’étend sur près d’un siècle. De même, un demi-million de Polonais ont émigré vers la France entre 1919 et 1929, mais la plupart sont retournés en Pologne dans les années 30 et les premières années de l’après-guerre. Les Turcs sont plusieurs millions à avoir émigré vers l’Europe occidentale, à partir des années 60. Avec leurs descendants, ils sont aujourd’hui plus de 3 millions.

Une émigration dirigée surtout vers la France

L’émigration des Portugais vers l’Europe constituait une réorientation radicale des flux migratoires séculaires. Elle s’est dirigée presque exclusivement vers la France, qui cherchait d’abord une main-d’œuvre bon marché pour faire face au départ massif des travailleurs algériens du BTP, que laissait envisager l’accession de l’Algérie à l’indépendance.

Les Portugais sont alors (RP1960) quelque 50 000. Ils seront 750 000 quinze ans après. Mais plus de 100 000 se fixeront en Allemagne, quelques dizaines de milliers au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Suède, en Angleterre et dans les îles anglo-normandes, ainsi qu’en Espagne et, plus tard, en Suisse. Entre 1968 et 1974, pour l’essentiel, cet exode a concerné des hommes âgés de 24 à 30 ans et des femmes de 20 à 25 ans [2]. Ces couples sont en majorité d’origine rurale ; leur départ est souvent, dans les propos et dans leurs intentions fermes, un moyen d’amasser un bon pécule, en quelques années, de construire une maison dans le village grâce à cette épargne... et de revenir. Au projet de constitution d’une famille se mêlait le désir d’avoir leur propre foyer. D’où la stratégie de venir « à deux ». Avec deux salaires, le séjour en France serait écourté...

Le discours du retour et les maisons laissées « aux mouches »

Dans toutes les migrations, le retour, daté ou renvoyé à « un jour... », est présent dans le discours des partants et des arrivants pendant des années. Ce « discours du retour » chez les migrants est une constante, mais le « retour » lui-même est, d’abord, renvoyé indéfiniment, puis tend à disparaître avec l’ancienneté du séjour. Pour les Portugais de France, ce discours a longtemps été pris à la lettre, à l’intérieur même de la communauté comme à l’extérieur, dans la mesure où le désir de retour collait à leur image. Une image contradictoire : voilà des gens bien intégrés et qui veulent retourner chez eux !

Ayant créé leurs propres réseaux d’entraide, familiaux, puis villageois, dans le cadre des associations récréatives, sur les chantiers du BTP où se concentra une majorité importante de la main-d’œuvre masculine, ils obtiennent un taux d’occupation de la population active le plus élevé de France : taux de chômage systématiquement inférieur à celui des Français (ce qui est encore le cas, aujourd’hui). Leur taux d’épargne est considérable, en tenant compte des cas très répandus des foyers à deux salaires (les Portugaises ont le plus fort taux d’activité féminine dans l’immigration et par rapport aux Françaises). A la fin des années 70, rares sont les familles qui n’ont pas fini, ou du moins entamé la construction (la rénovation, la réfection) d’une maison au village. D’autres y construisent la deuxième maison, voire une troisième [3].

Mais le séjour se prolonge. Les enfants grandissent, vont à l’école française. Très souvent, la mère insiste pour continuer en France. La maison du village devient une maison de vacances, et « reste la proie des mouches » durant le reste de l’année (casa às moscas).

Le va-et-vient des années 60 à aujourd’hui

A la fin des années 60 et dans les années 70, il s’agit d’une communauté constituée pour l’essentiel de jeunes ménages avec de jeunes enfants, en pleine phase de constitution d’épargne. Tout converge pour être présent au village un certain temps dans l’année : suivre ou relancer la construction de la maison, socialiser les enfants dans la (les) famille(s) d’origine, rentabiliser la maison une fois construite et meublée, en y passant les vacances. Le niveau de revenu permet rapidement l’achat d’une voiture, et, bientôt, la construction d’autoroutes sur le trajet vers le Portugal ne cesse de rendre le voyage plus rapide et commode : de deux jours (de Paris jusqu’au nord du Portugal) à un jour et demi, puis à un peu plus d’une journée. Ceux qui vivent en Aquitaine peuvent envisager de se rendre dans le nord du Portugal le week-end.

Les Portugais de France pratiquent, dès les années 60, le va-et-vient entre le Portugal et la France dans des proportions rarement atteintes dans les migrations intra-européennes. Un million de personnes traversent le territoire européen pour se rendre une ou plusieurs fois par an au Portugal.

Les moyens de transport ont évolué. La voiture fut dès les premiers temps et demeure le moyen de transport favori et le plus utilisé. L’autocar, très utilisé dans les années 60 et 70, en particulier pour des voyages d’un seul membre de la famille, a gardé une part de clientèle fidèle. Il offre l’avantage, par un système de correspondances, de déposer le passager presque à sa porte, en tout cas dans son village. Vient ensuite le train. Le Sud-Express assurait la liaison la plus rapide avec le Portugal. Son nom est devenu un mythe symbolisant le voyage pour aller voir la famille, et évoquant toutes sortes de péripéties [4]. L’été 2000, le « Sud Express », qui actuellement transborde ses passagers à Hendaye vers le TGV de Paris, roulait encore, en période de pointe, avec 14 voitures et plus de 1 000 passagers (1 068 de moyenne) [5].

Enfin, l’avion, dont l’usage se banalise, a profité d’une baisse des prix dans les années 90. Le total du trafic TAP Portugal-France a été en 1992 de 470 000 passagers (émigrants et touristes) [6]. L’avion est devenu un moyen assez répandu, couplé avec la location de voiture à l’aéroport. Passer un week-end au village est aujourd’hui à la portée d’un grand nombre d’émigrants grâce à une plus grande accessibilité du prix du voyage.

Va-et-vient à la place du retour

Le projet de retour s’est, en quelque sorte, transformé en va-et-vient. Le retour régulier au village donnait une petite impression d’être parti sans l’être réellement. D’où l’expression : « une émigration 11/12 » ; je (ou nous) pars (partons) en France..., mais seulement onze mois sur douze ! A la différence de ceux qui partaient au Brésil, en Afrique ou aux Etats-Unis, et que l’on ne revoyait qu’une fois tous les cinq, dix ou quinze ans, ou qui revenaient seulement pour finir leur vie au village.

Dans les villages, la facilité de transport à l’époque où cette émigration vers la France a lieu, conjuguée avec la proximité de celle-ci, change la donne dans les rapports entre les présents et les absents. Le village est beaucoup plus présent chez les absents, et ceux qui restent sont assurés de les revoir régulièrement. Sans parler des nouvelles technologies de la communication et de leur accessibilité qui comblent mieux qu’auparavant les contraintes de cette absence. L’été est aussi l’occasion de retrouvailles pour tous ceux qui sont partis dans d’autres pays du monde, dans d’autres régions de France. En apparence, l’ancien village se reconstitue, mais, par leur nombre et leur influence, maints aspects de la vie sociale et du pouvoir local ont pour référence leur présence dans une période limitée de l’année et les liens sont entretenus par différents moyens avec les forces vives du village durant le reste de l’année [7].

Le va-et-vient à venir

La communauté portugaise de France est constituée d’environ 800 000 personnes, en comptant les mononationaux et les binationaux [8]. 35 % de cette population a entre 40 et 60 ans, et les 50-59 ans y prédominent. La communauté a pris de l’âge... Le régime du va-et-vient touchait pour l’essentiel des familles. Depuis le milieu des années 80, sans que l’on puisse l’affirmer sur la base d’enquêtes précises, un nombre important de jeunes d’origine portugaise devenus adultes ont repris à leur compte la pratique du départ au Portugal pour les vacances d’été. Parce qu’on y dépense moins qu’ailleurs, bénéficiant des infrastructures de la famille élargie ; parce que, du temps des vacances avec les parents, ils se sont fait des amis ; pour des tas d’autres raisons (aimer le pays, par exemple).

En 2005, 90 000 Portugais auront plus de 65 ans, et cinq ans plus tard, ils seront 145 000 [9]. Ils se trouveront à l’âge de la retraite. Combien resteront encore en France ? Reprendront-ils le va-et-vient sachant qu’ils pourront alors choisir la fréquence de leurs retours (et non un retour proprement dit) au Portugal... ou de leurs retours en France ? Les études sur le terrain manquent encore, qui permettraient non seulement d’estimer ces flux, mais de prévoir les problèmes des infrastructures humaines et matérielles que ces retours poseront. Ces « pendulaires », alternant des séjours au Portugal et en France, auprès de leurs enfants, seront certainement nombreux mais nous ne sommes pas en mesure d’estimer la proportion de ceux qui resteront en France et de ceux qui s’installeront définitivement au Portugal. Les situations risquent d’être très diverses, entre ceux installés au Portugal, qui « font une visite » aux enfants en France de temps à autre (au gré d’événements familiaux, par exemple), et ceux « restés » en France qui profitent de leur disponibilité pour faire des retours au village plus ou moins longs une ou deux fois par an.

Entre ceux qui iront plus souvent au Portugal dans l’année, ceux qui rentrés au pays, reviendront régulièrement ou irrégulièrement en France, et les enfants restés en France qui visiteront leurs parents retournés, le mouvement de va-et-vient s’accroîtra sans doute dans les années à venir. Pour chacun, et pour chaque famille, la durée de ces comportements dépendra de différents facteurs familiaux, mais également de l’état de santé qui évoluera avec les années. Un moment arrivera où il faudra interrompre cette mobilité pour s’établir soit en France où les infrastructures médicales et hospitalières sont plus rassurantes (ajoutons la proximité des enfants), soit au Portugal.

A moins d’une reprise importante de l’émigration vers la France – qui ne nous paraît pas probable [10] –, la disparition progressive de la génération qui a émigré vers la France dans les années 60 et 70 ramènera ce mouvement de va-et-vient à des proportions normales, des courants de tourisme et de visites familiales épisodiques.

Mais, outre que la forte communauté portugaise en France alimentera un flux d’allées et venues qui restera probablement important, un autre aspect est à considérer. Les enfants de ces migrants posséderont des biens au Portugal qu’ils hériteront de leurs parents. Combien « s’en débarrasseront » ? Combien les garderont, en particulier la (les) maison(s) des parents ? A la valeur affective pourrait s’ajouter une fonction de résidence secondaire. S’ils sont nombreux à garder ces maisons pour eux et la fratrie, on pourra dire que, avec le phénomène des retournés qui feront la navette entre la France et le Portugal, et les visites des enfants auprès des parents et leurs vacances annuelles dans les maisons familiales, le va-et-vient a encore un avenir.


1 / Dans cet article, l’expression « va-et-vient » se réfère aux allées et venues de populations établies dans un pays déterminé se déplaçant régulièrement ou non, pour des périodes longues ou courtes, dans leurs pays d’origine, suite à une émigration, concernant les émigrés eux-mêmes et leurs familles.
2 / Dans les toutes premières années, les hommes mariés et ayant des enfants (libres d’obligations militaires), et les jeunes voulant échapper au service militaire dominaient. Dans la deuxième moitié des années 60, quand l’émigration prend des allures d’exode, les « démobilisés du service militaire » (qui durait 3 à 4 ans), et leurs femmes ou futures épouses, prennent le dessus.
3 / Roselyne de Villanova, Carolina Leite et Isabel Raposo, Les maisons de rêve au Portugal, éd. Créaphis, 1994.
4 / Le groupe de théâtre « Cá e Lá », avait présenté, en 1984, dans les circuits militants et associatifs, une pièce sur ce thème intitulée Sud Express.
5 / A l’automne 2000, sa suppression a été annoncée dans la presse, avant d’être démentie (Opinião, octobre 2000). Comme sa disparition dépend de la mise en service du TGV Paris Lisbonne, le « Sud Express » a encore des années devant lui.
6 / Il faudrait ajouter le volume des passagers d’Air France, ou d’autres compagnies, comme Air Liberté à partir de 1994, dont 11 avions desservaient le Portugal à la fin de cette année-là. En 2000, la TAP effectuait 57 vols hebdomadaires vers le Portugal (Lisbonne, Porto).
7 / Marie-Antoinette Hily, Michel Poinard, Le va-et-vient identitaire, dir. Yves Charbit, coll. Travaux et Documents, Ined, 1997.
8 / Pour l’administration française, les binationaux franco-portugais ne sont que Français, et apparaissent en tant que Français... pour autant qu’ils en fassent la déclaration, puisque l’information « nationalité » dans le recensement est déclarative. Le nombre exact de Portugais (mono nationaux) et de Français ayant déclaré avoir eu précédemment la nationalité portugaise (binationaux), au RP99, est de 788 683. Un nombre imprécis de Français sont nés dans un ménage ayant au moins un parent d’origine portugaise, mais naturalisé. Ces enfants de Portugais naturalisés français déclarent uniquement, en général, leur nationalité française (ils sont binationaux pour autant qu’ils sont déclarés à l’état civil des consulats portugais). Avec ces éléments, nous estimons la dimension de la communauté portugaise à quelque 800 000. D’autres estimations, journalistiques, avancent le chiffre d’un million.
9 / Ces estimations démographiques ont été réalisées par Jorge Portugal Branco, sociologue et démographe, in « Le vieillissement des Portugais de France », communication au colloque sur la communauté portugaise, réalisé par l’URMIS (Cnrs) et le Centre culturel de la Fondation Gulbenkian de Paris, le 17 mai 2002 (à paraître).
10 / Dans la décennie 1990, la moyenne de migrants permanents vers la France a été de près de 5 000 par an (calculs sur les recensements de 1990 et 1999, in Portugal Branco, op. cit.). Compte tenu du cas particulier de 1992 (entrée en vigueur de la libre circulation), où 14 000 entrées ont été enregistrées (principalement, des sorties de la « clandestinité »), la moyenne annuelle se situant plutôt au-dessous de4 000 migrants par an. Cette moyenne devrait baisser, dans la mesure où les facteurs moteurs de l’émigration portugaise tendent à se rapprocher des « normes européennes », concernant surtout une main-d’œuvre plutôt qualifiée et diplômée. Le legs de l’ancienne émigration entretiendra sans doute des courants tirés par les réseaux traditionnels, mais qui resteront marginaux.



Article également accessible sur Cairn.info 

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