tAu début du XIXe siècle, peu après la chute de Napoléon, Fabrice del Dongo, le héros de la Chartreuse de Parme, traverse le Pô, la frontière séparant l’empire d’Autriche-Hongrie du duché de Parme. D’un côté du fleuve, il est un jeune homme sentimental et romantique, éprouvé par les tourments d’une passion qui l’a conduit jusqu’au meurtre. De l’autre, il espère, avec un passeport, ravir une nouvelle identité, celle de sa victime, et ne plus être entravé par des liens familiaux difficiles et ambitieux. Depuis sa participation à Waterloo, Fabrice est le témoin de l’Europe des nations qui naît au traité de Vienne : son identité sociale n’est plus seulement celle marquée des sceaux, elle est transcrite sur un passeport à présenter aux gendarmes et autres officiers impériaux. Avec ce livret, les frontières européennes prennent un nouveau sens.

A la fois définie par des conventions internationales et sans cesse traversée par des individus, la frontière devient un élément-clé de l’identité des Nations dans une Europe qui cherche un nouvel équilibre pacifié. Elle organise un cadre fixe et une référence incontournable de l’espace migratoire. C’est d’autant plus facile que jusqu’en 1945 l’Europe sera davantage une terre d’exil qu’une terre d’accueil. Durant la transition démographique qui s’égraine en Europe, Allemands, Irlandais puis Italiens ou Espagnols traversent l’Atlantique vers les territoires du nouveau monde. La frontière qu’ils franchissent signifie un départ, la promesse d’un ailleurs.

En France, la reconstruction de l’après-guerre donne un nouveau visage aux migrations. Depuis le xixe siècle, le déclin démographique est devenu patent, le besoin de main-d’œuvre se fait sentir. A la Libération, un grand plan volontariste est tracé, qui domine l’horizon jusqu’en 1974, date de la « fermeture des frontières ». Depuis, de regroupement familial en régularisations, les migrations se cherchent de nouveaux territoires. Certes, les frontières se veulent plus opaques, les besoins de main-d’œuvre plus rares, mais la réalité migratoire n’a pas disparu : elle épouse de nouveaux rythmes.

L’Europe des quinze, et bientôt des vingt-cinq, sera-t-elle cet espace protégé, emmuraillé, cerclé de barricades, citadelle enviée et redoutée ? Peut-être pas, car les espaces de l’attente et du transit, des circulations migratoires, échappent aux définitions les plus simples : certains migrants venus de l’Afrique sub-saharienne s’arrêtent provisoirement au sud de la Méditerranée alors que d’autres franchissent le détroit de Gibraltar ; certains arrivent directement, d’autres par étapes ; certains seuls, d’autres en recourant à des passeurs. Ces itinéraires révèlent l’absence d’adéquation simple entre l’accès à un territoire, l’obtention d’un visa d’entrée et d’un permis de séjour, l’ouverture de droits sociaux.

S’intéresser aux diasporas et aux allers-retours entre les pays peut permettre de saisir les nouveaux contours d’un espace migratoire en voie de constitution, de nouvelles formes de mobilité. En premier lieu, il s’agit de donner un visage au quotidien de la migration, aux modes de sociabilité et de solidarité de ceux qui vivent entre plusieurs espaces. Mais la question s’élargit : comment les réseaux de relations, de communication, peuvent-ils contribuer à agrandir les espaces de la citoyenneté ? Comment s’intègrent-ils dans des espaces politiques élargis ou en voie de constitution ? Les partenariats renforcés entre la France, l’Europe et la Méditerranée ne sont-ils que les prolongements d’une politique intérieure qui renforce les barrières ou ouvrent-ils à de véritables coopérations internationales ?

Les nouveaux développements de la migration posent des questions juridiques. Comment formaliser les règles du passage aux frontières ainsi que les modes d’accès à la citoyenneté ? La marge est étroite : d’un côté, la multiplication des contrôles et des régulations risque d’encourager la clandestinité et le développement de réseaux à caractère plus ou moins mafieux ; de l’autre, l’ouverture complète des frontières fait craindre une intensification massive de l’immigration, hypothèse dont le bien-fondé est difficile à établir.

Mais, au-delà d’un cadre juridique, il importe de replacer les migrations dans le cadre des relations internationales. Certaines équations trop simples doivent être réexaminées : l’aide au développement freine-t-elle les migrations vers les pays occidentaux ou les encourage-t-elle ? Si l’enjeu migratoire dépasse le cadre des échanges économiques et politiques, ne doit-il pas constituer le soubassement de liens culturels durables ?



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