Il existe une aspiration à une démocratie locale, européenne, mondiale... Mais la participation des individus, le renouveau d’une culture citoyenne, suppose des changements dans l’exercice du pouvoir et un renouvellement des relations sociales. L’entreprise, les territoires et l’Europe sont des lieux à investir.


Imaginer la politique et une nouvelle action civique et sociale dans le monde d’aujourd’hui nous oblige à un retour critique sur notre histoire, nos institutions et nos comportements, mais aussi à un diagnostic de l’évolution de la société contemporaine elle-même.

Le désarroi de la gauche est certain. Mais pourra-t-elle se contenter de réaffirmer ses valeurs sans tirer au clair ses propres pratiques, en contradiction souvent avec l’éthique qu’elle affiche ? Stigmatiser la droite et faire appel au soutien de la société ne suffiront pas quand il s’agit de construire des projets novateurs et rassembleurs. La société aspire à beaucoup plus que voter pour que des partis politiques aillent au pouvoir après l’échec des autres. Elle aspire à des projets dont elle serait elle-même l’acteur. Pour cela, il s’agit de dépasser des clivages souvent stériles, engager des débats plus féconds et apprendre à travailler ensemble, partager des buts et des responsabilités. Il faut revenir à une définition positive de la politique comme celle d’Hannah Arendt « la sphère de la vie commune où les hommes partagent des paroles et des actes ».

Les citoyens se sentent exclus de la gestion, de la décision, du contrôle. Les méthodes de gouvernement – qu’elles soient de droite ou de gauche – ont nourri l’impuissance des citoyens et leur indifférence aux enjeux politiques. Ni la gauche ni la droite n’ont remis en cause la centralisation du pouvoir et la segmentation des rôles ; qu’ils soient de gauche ou de droite, les hommes politiques, par delà les nuances, ont escamoté le diagnostic des difficultés et le sens des réformes, et favorisé ainsi les dérives vers le lepenisme.

La mobilisation des jeunes et de tous les citoyens au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle en France a manifesté leur sens civique et leur attachement à la démocratie. Mais l’enjeu est d’inventer la démocratie par la participation, de libérer l’initiative de la société. Cet article veut contribuer à viser un tel objectif. Il s’appuie sur une expérience et une réflexion partagées dans l’association Confrontations, composée elle-même de citoyens et d’acteurs très divers [1]

Une conception des pouvoirs qui isole les individus

Alors que la sphère publique est devenue la chose de l’Etat, chargé de protéger les citoyens, d’assurer leur éducation, de pallier les carences du privé, les individus ont été repoussés vers la famille et la vie privée, refoulés vers le travail subordonné et la consommation. Ils ont intériorisé cette séparation des rôles ; et les valeurs qui fondent une appartenance sociale sont perdues de vue. L’engagement politique se délite, ils votent puis vaquent à leurs affaires privées. Depuis les séismes culturels de 1968 et 1989, la relation de l’individu à la politique est en pleine métamorphose. Après la faillite des sociétés que nous disions « socialistes », après l’échec douloureux du programme commun, les politiques n’ont pas su mobiliser les ressorts des citoyens. Ceux-ci ne peuvent pas vivre sans espoir, et on ne peut dissocier l’espoir individuel de l’espoir collectif. Le passé a connu des périodes sombres mais « il n’y a aucun progrès qui ne se paye d’une perte » rappelle le philosophe Jean-Pierre Le Goff [2]. Nous ne vivons pas qu’une crise aiguë, nous avons la chance de vivre des mutations de l’humanité, certes ambivalentes. Une expérience a été accumulée, elle doit servir à renouveler nos conceptions du pouvoir et de l’engagement politique.

Face aux mutations, les politiques se défaussent de leurs responsabilités et tiennent un discours de l’impuissance. Pourtant, les individus ne sont pas que des spectateurs passifs. La montée de l’individualisme ne s’oppose pas à des relations humaines plus riches : par exemple, l’émancipation des femmes représente un progrès formidable. L’amélioration des conditions de vie et celle des connaissances permettent aux individus de s’ouvrir aux autres, de développer leur autonomie dans des activités démultipliées. Si leur avenir n’est plus pensé dans une vision historique, ils aspirent à choisir leur vie de façon plus libre, à intervenir par eux-mêmes. Ils s’associent : veulent-ils seulement porter des droits et des revendications, entrer en conflit avec les pouvoirs, participer ? Les associations sont multiples, elles interviennent la plupart du temps sur des projets concrets avec beaucoup d’innovation. Certaines ont une réflexion politique, comme ATD Quart Monde, Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme..., et contribuent à l’élaboration de la loi. D’autres remplissent des fonctions sociales de type service public, sport, culture, protection sociale, éducation...

D’autres encore défendent plutôt des intérêts catégoriels ou des modes de vie particuliers (chasseurs...). Beaucoup sont encore dans un rapport de dépendance, sinon d’instrumentalisation par l’Etat, et trop peu s’impliquent avec les autres acteurs de la société civile dans le processus de formation de l’intérêt général et l’enjeu de leur participation à la politique n’est pas posé.

La crise de l’Etat-nation et de la représentation

Les conceptions étatistes du pouvoir et celles de la représentation politique ont brisé les motivations permettant aux individus de devenir des citoyens à part entière. Aujourd’hui l’Etat ne protège plus, la mondialisation fait éclater les références, et la distance entre le pouvoir et la société encourage les populismes.

La nation française a défendu les valeurs qu’elle a voulu exporter comme des valeurs universelles, mais la liberté et la démocratie qu’elle défend sont en crise et notre arrogance ne nous permet pas de nous ouvrir et de partager d’autres cultures. Nous avons pensé notre avenir en dehors du monde et de ses évolutions. La Communauté européenne est vécue comme une contrainte et le monde comme un risque. Parce que le choix de l’Europe n’est pas clarifié et que la conscience du monde n’est pas éclairée, les forces de repli gagnent, et les postures radicales progressent, masquant la carence de solutions et dissuadant les engagements de transformation.

A l’heure de la mondialisation et de la révolution de l’information, la « sphère commune » est devenue mondiale. Selon Edgar Morin, « le monde est un village ». La France et les Etats européens ont sans doute vocation à participer à la création d’un nouvel humanisme. Mais la prétention universaliste de notre projet d’histoire et de notre culture se trouve relativisée, nous appelant à prendre conscience du monde, nous ouvrant aux valeurs et cultures des autres, pour les partager. Les Etats-Unis (et nous avec eux) viennent de vivre – avec le 11 septembre – le choc de l’existence des autres. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous savons que nous devrons relever ce formidable défi de l’« être en commun ». Et plutôt que d’en avoir peur, nous voulons en avoir une approche positive et dire, avec l’écrivain américain Dick Howard, « bienvenue au monde ».

Il s’agit de passer d’une citoyenneté nationale à une citoyenneté ouverte sur le monde, pour préparer de nouvelles perspectives d’humanité. Sans attendre tout des Etats, à nous de les interpeller et de nous impliquer nous-mêmes. Il existe une certaine fraîcheur dans les sociétés, une aspiration à la démocratie locale, européenne, mondiale... Des efforts de coopération sur des projets se multiplient ; des mouvements sociaux, civiques et culturels s’affirment dans la mondialisation, qui obligent à poser les enjeux d’une autre gouvernance. Ces mouvements sont traversés de contradictions et de beaucoup d’ambivalences. Le grand mérite de mouvements comme Attac a été d’ouvrir le débat sur la critique et le contrôle civique de la mondialisation mais leur faiblesse réside dans leur posture radicale d’opposants et leur incapacité à investir l’Europe. D’autres, comme Oxfam ou Solagral, fournissent une aide technique et une expertise aux pays en développement, plaident leur cause : elles sont dans un rapport de conflits/coopération avec les multinationales, les Etats et les institutions internationales comme le Fmi, la Banque mondiale... Des associations, comme le forum de la société civile européenne, le Cafecs, Confrontations..., contribuent à l’émergence d’un espace européen de débat public et à la formation d’une société civile en Europe et au plan international. Ce foisonnement est le signe d’un réel potentiel.

Pour autant, on n’en est pas encore à la formation d’une citoyenneté internationale, ni d’une nouvelle société. La participation des individus, le renouveau de leur culture citoyenne sont concomitants de changements dans l’exercice du pouvoir, et donc d’une refondation de l’Etat, assortie d’une décentralisation réelle et d’une ouverture à l’Europe. Si leurs actions ne s’inscrivent pas dans un projet commun de développement et de régulation publique, elles peuvent aussi bien conduire à tous les corporatismes et mener à l’intégrisme. Il ne suffit pas, en effet, de trouver de nouvelles libertés, de s’associer et de créer des réseaux, de rejeter l’étatisme ou de s’opposer aux institutions de Bruxelles, ou mondiales, pour faire société.

Renouveler les relations sociales et politiques

La citoyenneté internationale émergente a bien du mal à identifier le niveau européen. La société civile est facilement réduite aux Ong, présentées elles-mêmes comme seules porteuses d’intérêt général entre le marché et les Etats, une réduction dangereuse. L’action des Ong est trop souvent assortie de positions radicales d’opposition à la mondialisation et aux firmes multinationales. Elles exigent des réglementations encadrant le marché de l’extérieur, et agissent en lobbyistes – comme les multinationales – pour faire avancer des droits sociaux et environnementaux, sans d’ailleurs bien prendre en compte les intérêts et les cultures des pays en développement.

Mais que valent des règles et des droits si ceux-ci ne s’accompagnent pas de batailles pour d’autres gestions et régulations dans les entreprises et les systèmes économiques et financiers, de devoirs et de responsabilités pour tous, d’efforts d’engagement et de partenariat sur des projets ? La société est composée de multiples acteurs : entreprises, syndicats, associations, territoires... Elle est pluraliste et traversée de conflits d’intérêts. Et chaque acteur tend à se prévaloir de l’intérêt général au nom de ses intérêts propres. Ils ne coopèrent pas entre eux, ne sont pas partenaires, ils ne se connaissent pas, et chacun « diabolise » l’autre. S’associer avec d’autres est crucial pour « partager des paroles et des actes » et redonner sens à l’action politique. Recombiner l’éthique à l’économie et au politique ne peut se faire seulement dans l’opposition et le conflit, ou par le droit. L’enjeu est de créer les conditions collectives d’une vie commune où chacun puisse s’épanouir. De ce point de vue, l’entreprise, les territoires et l’Europe sont des lieux à investir.

Pour une culture de coopération dans l’entreprise et sur les territoires

Acteur de la société civile, l’entreprise n’assume plus de responsabilités. Les Etats ont perdu leur pouvoir de contrôle et la gestion se fait sous la pression des marchés financiers et de demandes sociales plus fortes et contradictoires : consommer des produits diversifiés et innovants, travailler moins et avoir la sécurité de l’emploi... Les patrons font valoir les contraintes du marché et de la concurrence ; les salariés cherchent à défendre leurs acquis et gagner de nouveaux droits ; les individus/consommateurs à accéder à des produits de qualité moins chers. Quant à l’Etat, il a participé à une dévalorisation de la valeur travail en accompagnant depuis 25 ans les restructurations de l’économie par une politique de traitement social. Les pré-retraites massives, les petits boulots pour les jeunes, le revenu minimum sans insertion dans des emplois durables, la baisse du travail sans articulation à la formation..., ont favorisé une conception du social assistancielle, déresponsabilisant les individus. En même temps, quand les salaires sont subventionnés sous la forme d’exonération de charges, que les aides se font sans contrepartie, les entreprises sont elles aussi déresponsabilisées.

La solidarité, le développement des services et des biens communs, la formation des hommes et des femmes, l’environnement..., appellent des politiques publiques où les acteurs publics et privés soient responsabilisés. L’entreprise n’a pas comme finalité exclusive de faire de l’argent : elle est une communauté d’hommes et de femmes qui produisent des richesses qui, elles mêmes, doivent pouvoir être utilisées au service du progrès et de la société. Rentabilité et efficacité sociale : ces deux critères sont contradictoires, notamment dans un univers mondialisé et hyperconcurrentiel. Il faut donc que le marché soit organisé autrement et maîtrisé, et que l’Etat joue tout son rôle. Mais c’est une nouvelle culture de participation et de coopération qui est à construire au sein même des entreprises et sur les territoires : car gérer autrement suppose l’implication des salariés et des syndicats – le dépassement de leur position de subordination – et des partenariats public/ privé sur des projets de développement. Cette culture de la coopération représente une révolution culturelle, mais n’innovera-t-elle pas, permettant un renouveau de l’action politique et une refondation du contrat social lui-même ?

Quand l’entreprise s’internationalise, ces enjeux se posent à une tout autre échelle. Les objectifs de développement et de cohésion sociale doivent contribuer au modèle d’entreprise européenne, à la coopération interrégionale, et contribuer à l’identité de l’Europe dans la mondialisation. L’implication des citoyens et des acteurs organisés, au niveau européen, reste encore largement à fonder et elle représente une autre mutation culturelle.

L’urgence d’une démocratie participative européenne

Les citoyens sont nationaux, et les acteurs sociaux se sont constitués sur la base d’un contrat social national. Comment leur permettre d’acquérir une citoyenneté ouverte, de devenir des acteurs européens ? Actuellement, la construction d’une identité, d’une société européenne, d’une union politique est perdue de vue au profit du libre-échange. Les Etats ont construit un marché, une monnaie, ils traitent leurs conflits par le droit et coordonnent leurs politiques au sein d’institutions communes mais ils ne s’accordent pas sur des politiques communes : l’Europe semble incapable de former un espace intérieur solidaire et de définir sa vocation dans le monde...

Le déficit démocratique est une des causes profondes du blocage. Les Etats n’ont pas fait appel aux opinions publiques, ni aux citoyens, ni aux acteurs, et leurs institutions manquent de légitimité. Comment inverser cette logique ? L’Europe ne peut plus être une affaire de sommet mais doit devenir celle des citoyens. Leur participation à la définition des objectifs, leur coopération sur des projets concrets, leur pouvoir de contrôle sur les décisions sont des priorités. La Convention mise en place après l’échec de la Conférence de Nice prépare les réformes de l’Union européenne. Les sociétés civiles sont invitées à donner leur avis... Pourtant, le débat public reste introuvable. Quand l’effort de pédagogie, d’information sur les objectifs mêmes de la Convention, n’est pas assumé par les Etats, les mouvements sociaux et civiques doivent s’impliquer beaucoup plus, créer un espace public européen de dialogue et d’action, délibérer de la société qu’ils veulent former ensemble.

Malgré les insatisfactions et les tentations de repli, l’Europe apparaît comme le projet politique d’avenir pour beaucoup de jeunes et de citoyens. « Elle élargit le champ des initiatives et des solidarités, ouvre et enrichit l’exercice de la citoyenneté, permet d’envisager une mondialisation rééquilibrée, respectant la diversité et favorisant le développement de chacun [3]. » L’Europe est incontestablement un nouvel espace où l’engagement des individus peut retrouver tout son sens et contribuer au renouveau politique et démocratique.


1 / Confrontations a été créée en 1992. Elle est présidée par Philippe Herzog, député européen, auteur de L’Europe après l’Europe, 2002, éd. de Boeck Université. Cet article s’appuie beaucoup sur cet essai et tente d’en restituer quelques idées, en particulier sur les enjeux démocratiques.
2 / Cf. Son interview dans Télérama : « Il faut renouer le fil entre passé et présent », 27 mars 2002.
3 / Cf. Philippe Herzog, dans son éditorial de la Lettre n° 55 de Confrontations « Travaillons sans esprit de clan au renouveau démocratique ».



Article également accessible sur Cairn.info 

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