De la mondialisation, on a beaucoup parlé. Soit pour décrire les décisions politiques et les mécanismes qui depuis les années 70 ont contribué à élargir considérablement la sphère des échanges économiques. Soit pour souligner ses avatars dans les champs démographique, culturel ou politique : intensification des migrations inter-continentales, brassages des langues et des civilisations, métissage des cultures, fragilisation et multiplication des instances politiques à la recherche d’un nouvel équilibre à renégocier en permanence, fracture du monde en deux ensembles, entre les Etats de droit et les Etats « terroristes ».

Mais à généraliser le phénomène et à simplifier les schématismes révélés, ne risque-t-on pas de perdre de vue la donne proprement économique des mutations que nous traversons ? Un simple retour en arrière sur les représentations hier encore classiques en économie internationale pourrait suffire à s’en convaincre. Toutes ont pris de la patine, pour ne pas parler de craquelures et de fissures.

Ainsi, 1989 a vu disparaître le schéma bi-polaire qui opposait les Etats sous influence soviétique de ceux situés dans l’orbite américaine. Et que reste-t-il de la présentation en quatre grands blocs dominés par quatre pays plus développés : l’Urss, les Etats-Unis, le Japon et le couple franco-allemand. C’est aussi l’image des deux mondes, celle d’Alfred Sauvy ou d’autres, opposant d’un côté l’ensemble développé et de l’autre le tiers monde, qui s’effrite. Même si on l’affirme en ajoutant encore des sous-systèmes – sous-continents, cartels (Opep, etc.) –, on pressent que les nuances n’y suffisent pas. Ces représentations globales ne permettent pas de rendre compte des dynamismes en présence.

Chercher ailleurs ? Les divisions qui sous-tendaient ces analyses sont elles-mêmes caduques. Mises à part celles des sociétés traditionnelles, les économies nationales appartiennent toutes pour l’essentiel à la sphère capitaliste, où les échanges reposent sur un système monétaire plus ou moins internationalisé, et où s’élaborent des processus d’accumulation.

C’est à ce niveau qu’il convient donc de réexaminer le rôle de chacun des acteurs et de tenter d’en saisir le jeu. Parmi ceux qui « pèsent », on retrouve les entreprises et leurs actionnaires, les gouvernements, les instances internationales, celles composées formellement de représentants de tous les Etats (Omc, Onu, Fmi, Banque mondiale), celles structurées autour d’intérêts propres (Opep), ou encore celles non-gouvernementales. A l’inverse, les groupements patronaux et de travailleurs semblent aujourd’hui avoir moins de poids.

Entre tous, le jeu a un double sens. Il est d’abord inter-relations de chacun avec les autres, comme au sein d’une partie non encore jouée, mais pourtant façonnée par les habitudes des uns et des autres, leurs intérêts, leurs ambitions. Ce jeu ne s’élabore pas non plus sans règle : écrite ou non écrite, explicite ou implicite, n’y a-t-il pas des références communes qui se dessinent et prennent forme progressivement ? Placements éthiques et nouvelles formes de gouvernance peuvent-ils contribuer à un développement durable ? Quel sera l’impact d’une réforme de l’Etat et du renforcement de son efficacité ? Comment un cartel peut-il durablement influencer un marché énergétique désormais bien établi ? Les organisations économiques internationales obéissent-elles à une logique politique propre ?

Telle est l’hypothèse qui sous-tend ce dossier : malgré les mutations, le jeu n’est pas sans règle, le marché n’est pas dérégulé. Il est au contraire en train de se restructurer autour de nouveaux principes. Comment et à quelles conditions ceux-ci permettront-ils à tous, ou du moins au plus grand nombre, de participer ?  Trois moments structurent ce parcours. Les acteurs « privés », actionnaires, entreprises, débattent aujourd’hui des règles et des pratiques permettant de conjuguer le long terme et le court terme, de rapprocher les intérêts des actionnaires de ceux des autres acteurs de la vie économique. Dans le même temps, l’implication de l’Etat a été vivement questionnée dans les années 80. En France, sa réforme, en partie impulsée par la construction de l’Europe, pourra contribuer à relégitimer son intervention. Mais le jeu international ne cesse pas de se modifier. L’exemple choisi de la question énergétique, particulièrement sensible, montre comment l’organisation de pays en cartel n’a pas empêché la mise en place d’un marché. La reconnaissance d’autorités et de règles mondiales reste un défi.



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s