Elle prend des initiatives nouvelles face à des besoins insatisfaits, elle participe à la création d’une économie sociale, mais elle ne peut ignorer les règles de l’efficacité, du « management » ; elle se soumet à des appels d’offre et se voit encadrée comme toute entreprise. Elle profite d’une loi très libérale, elle est à la portée de chacun, et cependant elle demande une reconnaissance sociale. Face aux pouvoirs publics, elle est, alternativement ou en même temps, en position de contestation et de dépendance. Dans la société, elle est un aiguillon, porteuse de questions, revendiquant... et pour durer elle doit inscrire son projet dans des propositions et peu ou prou devient une institution. Elle est lieu de mobilisation, d’engagement et d’éducation, de responsabilité.

En effet, c’est une utopie en quelque sorte, pour les membres de l’association, que de refuser d’être cantonnés aux lieux classiques, de la sphère marchande et de la sphère politique, de se situer au carrefour – celui de l’espace privé et de l’espace public.

Et bien sûr, cette utopie peut n’être qu’un simple paravent. Un paravent pour bénéficier des facilités de la loi pour exercer un commerce protégé, offrant des services marchands sans que le projet demeure vivant qui a vu naître la proposition. Un paravent pour ce qui est devenu une institution, qui a reçu délégation pour agir dans le champ social ou éducatif, en reconnaissance d’une mobilisation de bénévoles, mais qui se trouve finalement pilotée par des professionnels soucieux d’abord de la pérennité d’une structure. Un paravent, encore, des administrations qui bénéficient ainsi d’une souplesse d’intervention, en créant des faux-nez bien commodes.

Entre marché et pouvoirs publics, l’association a cependant toute sa place. Sa souplesse même est adaptée aux évolutions des formes du lien social. Comment s’étonner qu’elle s’inscrive au sein d’une société économique moderne ? dans une société de communication ? dans une société où les modes de représentation évoluent ?

« A la jonction »

Même s’il est utopique de prétendre jouer en toute pureté ce rôle « à la jonction », sans chuter quand un déséquilibre fait pencher d’un seul côté. L’association rappelle la distinction des fonctions et, en même temps, leur nécessaire dialogue.

Elle traduit d’abord un lien de proximité. Elle permet à des personnes d’interagir directement entre elles, par la reconnaissance de ce qui leur est commun : un même désir, une même pratique, un même besoin, un même quartier, une même culture, une même volonté d’agir pour dire son mot ou chercher une solution, des valeurs partagées... Elle n’est pas cependant une famille, ou un clan. Elle tisse des liens choisis, volontaires. Elle rend possible une ouverture à plus large que le groupe premier, ne serait-ce que par sa publicité. Elle est, dit-on, lieu d’un passage, opérant une « conversion », entre le lien de proximité et le lien social. Selon son projet ou selon les étapes de son histoire (cf. l’article de Tariq Ragi), elle sera plutôt sur un versant ou sur l’autre. Mais cette articulation est en son cœur, entre la dimension interpersonnelle, interindividuelle, libre et révocable, mais aussi porteuse de valeurs et de symboles, et la dimension plus large qui appelle un projet d’action dans la société (pour suppléer à des manques, pour peser sur les choix collectifs).

« L’association ouvre ce qu’on pourrait appeler des espaces publics primaires reposant sur l’inter-connaissance, des espaces publics privés ou des espaces privés sociaux » (Alain Caillé, Don, association et solidarité, Mire). Elle déplace les frontières. En ce sens, elle est un acteur politique, différent. Elle participe d’un mouvement social, d’une manière plus visible pour les associations « médiatiques ». Mais elle propose aussi des réponses particulières ; elle invente des services concrets. Ainsi, fut-elle toujours à l’initiative des « œuvres » qui veulent faire leur place dans la société à ceux que celle-ci renvoie dans ses marges : handicapés, vieux, enfants, chômeurs, sans abri, etc.

L’envers d’une société ?

Mais même lorsqu’elle se limite à tel ou tel objet particulier, le projet de l’association le déborde. Elle se pense, au moment de sa création, comme un contrepoids dans une société de masse où les individus sont déracinés, sans liens. A ses beaux jours de militantisme, en voulant offrir « différemment » des services, hors d’une simple logique de consommation, elle se vit comme un contre-modèle. Face à la marchandisation des besoins, y compris sociaux ou culturels, elle cherche à être attentive à ceux encore mal perçus, ou toujours insolvables. Face à des rapports « de force », politiques ou économiques, elle se fonde sur l’égalité et sur le bénévolat. Cette utopie d’une construction collective par des individus libres appelle à témoigner d’une solidarité entre des sujets délivrés des contraintes des autres sphères...

Dans les quartiers et jusque dans la construction de l’Europe (cf. le texte de Valérie Peugeot), ou à travers des réseaux internationaux, l’association invite à expérimenter de nouveaux rapports de « gouvernance », dans la contestation, dans la rencontre d’initiatives, dans la recherche d’un intérêt commun.

Mais cette utopie d’une autre société ne va pas sans poser de questions. Les individus (cf. l’article de Jean-Pierre Worms) sont « individualistes », mobilisés par les émotions d’un moment ou soucieux de toucher le résultat de leur action. Les associations sont instrumentalisées. La construction collective n’est plus assurée, le projet d’une autre société se fait plus lointain. Les « usagers » réclament des offres adaptées. Les associations ne sont plus les « institutrices » du social, mais des prestataires de services parmi d’autres, au même titre que telle entreprise ou tel service public. Elles sont mises d’ailleurs en concurrence, non seulement par les individus, mais par les collectivités elles-mêmes (pour offrir le meilleur rapport qualité-prix pour les loisirs, l’aide aux personnes âgées...)

Et dans les secteurs où l’investissement privé n’a pas sa place – faute d’être rentable –, l’association est dépendante des pouvoirs publics, qui dans leurs politiques décentralisées se disent, eux-aussi, à l’écoute des attentes individuelles. Les multiples instances, les contrats locaux, les programmes de concertation inscrivent les associations dans le cadre d’une action publique. Les « petits clercs » associatifs doivent composer avec les nouveaux agents des collectivités (animateurs, chargés du développement...). L’association est invitée à participer avec eux à la paix sociale.

D’une vision utopique, la construction d’une autre société, le projet risque de se réduire à la recherche d’un instrument, contraint à affronter la concurrence ou encadré par un partenariat. Les associations, pourtant, résistent à se voir ramenées à cette fonction de prestataires. Beaucoup d’entre elles, certes, ont subi une forme de « sécularisation », mais elles ne veulent pas oublier ce qui demeure pour elles fondamental : donner de participer avec d’autres à l’invention et aux évolutions de réponses (sans ignorer l’économique ni le politique, mais sans en dépendre absolument).

L’avenir des associations n’est pas dans le retour à un volontarisme du collectif. Celui-ci est en difficulté dans sa dimension sociale comme dans sa dimension politique. L’enjeu est de rendre lisible l’avantage individuel et collectif que l’on trouve dans le projet associatif. Ce n’est pas une contre-société idéale qui se forge. L’association elle-même peut être une institution lourde, sclérosée, peu démocratique, ou corporatiste. Mais elle peut être aussi, l’espace où se découvrent, se vivent, se modifient, les règles qui organisent le vivre ensemble et les réponses que la société donne aux attentes personnelles.

La souplesse du cadre associatif est à la fois sa faiblesse et sa force. Elle lui demande de s’interroger toujours sur ses « mérites », selon l’expression de François Bloch-Lainé ; elle l’engage à une invention constante pour que des individus deviennent des acteurs-citoyens. Belle utopie !

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